Il a toujours adoré son existence d'homme le plus puissant du football. Le matin, à 6 heures, à son lever, Joseph Blatter était toujours guilleret. Il cherchait sur sa radio une chaîne de musique pop et dansait sur le sol en céramique blanc de son appartement. Il y a deux ans, Sepp Blatter nous avait exposé ce rituel matinal, dans sa résidence de Zurichberg. Peut-être voulait-il montrer, en dévoilant ce coin de vie privée, qu'il était un chouette gars, un marrant. Car déjà à l'époque, le public se posait des questions sur lui.
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Il a toujours adoré son existence d'homme le plus puissant du football. Le matin, à 6 heures, à son lever, Joseph Blatter était toujours guilleret. Il cherchait sur sa radio une chaîne de musique pop et dansait sur le sol en céramique blanc de son appartement. Il y a deux ans, Sepp Blatter nous avait exposé ce rituel matinal, dans sa résidence de Zurichberg. Peut-être voulait-il montrer, en dévoilant ce coin de vie privée, qu'il était un chouette gars, un marrant. Car déjà à l'époque, le public se posait des questions sur lui. Le président de la FIFA vivait dans son propre univers. Après le petit-déjeuner, il se faisait conduire, dans sa Mercedes noire de fonction, au QG de la FIFA, un bâtiment de trois étages au-dessus du sol et de cinq souterrains, le Pentagone du football. Généralement, il était le premier arrivé et souvent, il était le dernier à partir. Moult collaborateurs de la FIFA peuvent témoigner du plaisir qu'il a éprouvé à diriger celle-ci pendant plus de 17 ans. Ils l'ont rarement vu de mauvaise humeur. Blatter, qui a été conférencier dans sa jeunesse, est aussi un charmeur et un amuseur, dans son cercle de connaissances. Il adore raconter des blagues et quand des amis venaient le trouver tôt le matin dans son bureau, il allait chercher un Scotch dans son armoire. Black Label, avec beaucoup de glace. Evidemment, il aimait bien manger. Il y a deux semaines, le FIFA Club lui avait encore réservé une table à midi. C'est un restaurant de standing, avec vue sur le lac de Zurich et les Alpes. La table est restée vide. Blatter n'a pu quitter son bureau : c'est toute sa vie qui était remise en question. Le lundi précédent, il le savait, la commission d'éthique de la FIFA s'était réunie pour discuter de son avenir. Blatter est accusé par un procureur suisse d'avoir versé deux millions de francs suisses à Michel Platini, président de l'UEFA, en février 2011, apparemment en rémunération de conseils. Le jeudi, le département juridique de la commission d'éthique a rendu son verdict : Blatter et Platini ont été suspendus pour 90 jours. De facto, l'ère Blatter est ainsi achevée. Même dans sa propre maison, le QG de la FIFA, plus personne ne le soutenait, à la fin. Ces derniers mois, Joseph S. Blatter a sans doute été le fonctionnaire du sport le plus méprisé. En Europe surtout, les fans étaient fatigués des trucs qu'il ne cessait d'inventer pour rester au pouvoir. Cet emportement laissait Blatter froid. Il se comportait en homme dénué de confiance. Etranger au monde. Déconnecté. Au début de la fameuse semaine, il avait encore annoncé à ses plus proches collaborateurs qu'il allait rester leur président. Son système de privilégiés s'effondre comme un château de cartes. Le patron de la FIFA fait l'objet d'enquêtes aux USA comme en Suisse, des responsables de fédérations sont déjà inculpés et d'autres arrestations vont suivre. Pourtant, on ignore toujours quel visage aura l'après-Blatter et si la FIFA existera encore dans sa taille et ses structures actuelles. Pour l'heure, il n'y a même pas un postulant apte à poser sa candidature à la succession de Blatter, le 26 février. Le scandale a déferlé sur Issa Hayatou, le président de la confédération africaine. Nul ne peut donc vraiment souhaiter que le Camerounais succède à Blatter. Dans l'entourage de Blatter, beaucoup de gens croient que le Suisse craque, intérieurement, rongé par sa destitution. La FIFA était toute sa vie. Il n'a pas de hobbies, pas de yacht, il ne s'offre pas de coûteux joujoux. Ce n'est pas l'argent qui l'attire en premier lieu. Blatter a toujours refusé de divulguer le montant de son salaire. Il doit s'élever à environ trois millions de francs suisses (2,7 millions d'euros), somme à laquelle s'ajoutent les frais. Ce n'est pas mal, certes, mais ce n'est pas beaucoup comparé aux revenus dont disposaient de nombreux personnages qui s'asseyaient régulièrement à sa table. Comme les patrons des sociétés sponsorisant la FIFA, des personnes qui se sont confondues, la semaine dernière, juste à temps, en annonces outrées pour se distancier de leur ancien partenaire. Blatter mène une existence relativement modeste par rapport à eux. Il vit dans un appartement qui appartient à la FIFA. Avec sa couleur blanche prédominante et sa céramique, il ressemble à un asile kitsch pour personnes âgées. Quelques boissons fortes sur une étagère, quelques classiques dans la bibliothèque. Heine, Goethe, quelques compilations annuelles de National Geographic, comme dans la salle d'attente d'un médecin. Son bureau est vaste mais sa décoration sobre. Blatter l'a orné de souvenirs et de bondieuseries. Durant une visite il y a deux ans, sa fenêtre s'ornait d'un drapeau d'un régiment de l'armée suisse dont Blatter a été jadis commandant. Sur le divan, des animaux en peluche formaient un ensemble chamarré. Ils avaient été offerts par des fans. Les choses qui lui tenaient vraiment à coeur se trouvaient sur le buffet : une photo de lui avec Diego Maradona, le héros argentin du football, un dessin de la tour de l'église de Visp, son village natal, sis dans le Valais alémanique, un laissez-passer VIP émis par les autorités palestiniennes, établi à son nom, en récompense de ses mérites pour le football palestinien. Ce qui fascinait Blatter dans son métier, c'était l'exercice du pouvoir. Il était traité comme un chef d'Etat. Il logeait dans les meilleurs hôtels du monde. Il volait généralement en jet privé. Il collectionnait les ordres, les titres d'honneur. L'Allemagne lui a offert la Grande Croix du Mérite. Il rêvait du prix Nobel. Maintenant, il va plonger dans la solitude. Il n'a déjà plus été invité au Camp Beckenbauer qui se tenait à Kitzbühel au début de la semaine : une fête annuelle des fonctionnaires, spécialistes du marketing et autres poseurs du monde sportif. Franz Beckenbauer, l'hôte de ce sommet tyrolien, a appelé le Sud-Africain Tokyo Sexwale à la tribune et a vanté l'ancien camarade de combat de Nelson Mandela, jugeant qu'il ferait un bon président. La bataille pour les principaux postes du football mondial a commencé. Le président de la Fédération allemande, le DFB, Wolfgang Niersbach, a des chances de devenir président de l'UEFA. Des hommes d'affaires d'Arabie et d'Afrique spéculent sur le mandat présidentiel de la FIFA. Et Blatter ? Que va-t-il devenir ? Des collaborateurs de longue date se font du souci pour le monstre sacré, tombé de son piédestal. Il aurait pris un coup de vieux ces dernières semaines, il aurait perdu l'aura du pouvoir. Blatter ne peut plus participer à des conférences. Il n'a même pas le droit, suite à sa suspension, de prendre place dans la tribune d'honneur d'un stade pour assister à un match. Il est exclu. Il paraît qu'il va se retirer dans le Valais. Dans sa patrie, dans les montagnes. Il ne va pas se gréer de repos. Blatter compte bien influer sur le choix de son successeur. Ce sera son ultime combat. Pour ce faire, il n'a pas besoin de son bureau à Zurich, son gsm lui suffit.PAR DER SPIEGEL MICHAEL WUTZINGER - PHOTOS BELGAIMAGEBlatter rêvait du prix Nobel. Aujourd'hui, il est exclu du monde du foot.