La part des anges est le volume de vin qui s'échappe des fûts où vieillit tranquillement le précieux breuvage. Dans certaines régions, cette évaporation représente parfois l'équivalent de plusieurs millions de bouteilles. Amateur de grands crus italiens, tels les Brunello et le Barollo, René Vandereycken connaît probablement ce curieux phénomène alchimique. Maître des chais de l'Union Belge, il s'occupe de barriques qui devraient offrir leurs richesses en 2008, lors de la prochaine phase finale de l'Euro. L'inquiétude est cependant très grande dans les cénacles les plus huppés du football belge : le vin s'est carrément transformé en piquette et il ne reste plus grand espoir de le sauver, de lui rendre quelques lettres de noblesse.
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La part des anges est le volume de vin qui s'échappe des fûts où vieillit tranquillement le précieux breuvage. Dans certaines régions, cette évaporation représente parfois l'équivalent de plusieurs millions de bouteilles. Amateur de grands crus italiens, tels les Brunello et le Barollo, René Vandereycken connaît probablement ce curieux phénomène alchimique. Maître des chais de l'Union Belge, il s'occupe de barriques qui devraient offrir leurs richesses en 2008, lors de la prochaine phase finale de l'Euro. L'inquiétude est cependant très grande dans les cénacles les plus huppés du football belge : le vin s'est carrément transformé en piquette et il ne reste plus grand espoir de le sauver, de lui rendre quelques lettres de noblesse. Avant cette nouvelle alerte, Aimé Anthuenis n'était pas parvenu à arrêter l'espèce de phylloxéra (insecte qui s'attaque aux vignes) qui rongea les Diables Rouges à un point tel qu'ils furent rayés de la carte de l'Euro 2004 et du Mondial 2006. Même la part des anges n'est donc plus ce qu'elle était. Il suffit de repasser le film de Belgique-Pologne du 15 novembre 2006 (0-1, but de Radoslaw Matusiak) pour souligner cette évidence. Deux scénarios animèrent cette rencontre internationale. Sur l'écran vert, les acteurs belges furent très mauvais : tout s'écroula après 19 minutes et l'erreur fatale de Daniel Van Buyten. Il restait plus d'une heure de jeu mais l'équipe nationale belge ne trouva jamais de ligne de conduite, ne fut jamais présente dans la bataille de la ligne médiane, passa totalement inaperçue en pointe où le duo Emile Mpenza-KevinVandenbergh (remplacé à la 62e minute par Luigi Pieroni) montra ses limites et son manque de punch au niveau international. Avec eux, il était impossible de marquer un but. C'était brouillon, confus, sans ligne de conduite, très quelconque, inquiétant et le public (38.000 spectateurs mais un grand nombre de supporters polonais) n'apprécia pas du tout cette indigne représentation. Les chances de qualification fondaient comme neige au soleil après cinq des 14 matches du Groupe A. Ce n'était en fait que la partie visible d'un drôle d'iceberg. Il s'était aussi passé des choses importantes dans la coulisse qui révèlent actuellement leur vraie dimension. Ainsi, certains joueurs n'apprécièrent pas trop le retour d'Emile Mpenza qui était alors ensablé dans le golfe Persique. Là-bas, l'échec sportif était son lot quotidien. La preuve en fut donnée face à la Pologne. La flèche noire était incapable de dribbler un homme, de piquer une pointe de vitesse ou d'émerger dans le trafic aérien. Cela n'étonna pas la presse et quelques joueurs, et non des moindres, avaient leurs doutes à son propos avant de se mesurer à la Pologne. Pas besoin d'être Lawrence d'Arabie pour prévoir les problèmes et le crash d'Emile : il n'avait pas le niveau du top, loin de là, mais on a expliqué aux joueurs qu'il n'y avait pas d'autres solutions ? Vraiment ? Les Belges ont-ils joué à dix ? Non mais pas à onze non plus avec cet Emile diminué. Si des joueurs ne croyaient pas en lui avant le match, c'était un signe de doutes, de fragilité mentale, technique, tactique et physique. Est-ce que le projet stratégique de Vanderecyken était dès lors partagé par tout le monde ? Pas sûr et ces questions sont devenues des doutes au fil du match. C'était grave car la Belgique a toujours eu besoin de toutes ses forces, même au temps de splendeur, pour vaincre. Un homme aussi influent que Michel D'Hooghe avait immédiatement déclaré peu après le nul blanc signé contre le Kazakhstan le 16 août 2006 à Bruxelles : " La Belgique a égaré ses chances de qualification. Elle ne prendra pas part à la phase finale de l'Euro 2008 ! " Ces propos ne passèrent pas inaperçus. Ils résultaient de l'abominable performance des Diables Rouges contre les footballeurs des lointaines steppes kazakhes. Vandereycken était déjà en ballottage. Sur cette lancée, d'aucuns, que ce soit dans les médias, ou dans des cercles influents mais prudents, regrettèrent que la Belgique n'aie pas opté pour un coach étranger. Sous cape, un dirigeant a dit après Belgique-Pologne : " Nos adversaires ont compris : ils ont confié leur équipe nationale à quelqu'un qui était au-dessus de la mêlée. On aurait dû faire la même chose. A l'avenir, il faudra un coach étranger à la tête des Diables. Les coaches belges n'ont pas le niveau afin de requinquer l'équipe nationale ". En Pologne, tout le monde se félicite de l'action de Leo Beenhakker qui avait pourtant essuyé des critiques lors de ses premiers pas sur les remparts de Varsovie. Le Néerlandais a tout de suite mis les pieds dans le plat, recadré des influences néfastes, parlé haut et clair dans un football corrompu jusqu'à la moelle. Ces derniers mois, 64 personnes (arbitres, dirigeants, joueurs, etc.) ont été interrogées, inculpées ou arrêtées pour faits de corruption. Le journal Fakt ne cesse de faire des révélations qui ont incité le ministre des Sports, Tomasz Lipiec, de nommer un commissaire à la tête de la fédération polonaise avec à la clef une suspension de tout le conseil d'administration et de son président, Michal Listkiewicz, un ami de Michel Platini et de Sepp Batter. De nouvelles élections auront lieu le 31 mars mais la FIFA et l'UEFA envisagent d'entrepren-dre des actions afin de contrer le gouvernement polonais. La Pologne pourrait-elle être exclue sous peu des compétitions internationales, donc des qualifications de l'Euro 2008, pour violation de l'article 17 des statuts de la FIFA concernant le principe d'autonomie du sport à l'égard du monde politique ? Ce n'est pas impossible et cela ouvrirait d'autres perspectives aux Diables Rouges même si les politiciens polonais feront probablement marche arrière afin de ne pas être accusés de l'assassinat d'une équipe nationale ayant retrouvé ses couleurs. Beenhakker se bat dans un monde où il n'a probablement jamais vu autant de corruption, d'incompétence et de malhonnêteté. Le football belge est également plongé dans une situation difficile. L'équipe nationale a longtemps été l'arbre cachant la forêt de problèmes. En 1984, Guy Thys avait su être plus fort que l'affaire Standard-Waterschei. Plus tard, Paul Van Himst, Georges Leekens et Robert Waseige trouvèrent toujours une solution à leurs mille soucis. L'ancien président fédéral, D'Hooghe, était intervenu plusieurs fois afin d'introniser ou de déboulonner des coaches fédéraux. En décembre 1996, il élimina brutalement Van Himst (sorti après un match amical Belgique-France, 0-2 le 27 mars 1996) et Wilfried Van Moer à l'issue d'une défaite contre les Pays-Bas (0-3, son cinquième match seulement en tant que coach fédéral) et le remplaça par Leekens qu'il piqua en pleine saison à Mouscron. Ce coup d'éclat fit grand bruit et choqua tous les clubs de l'élite. Long Couteau débuta par une défaite en Irlande du Nord (3-0) mais innova vite, développa un concept (organisation, précautions défensives, contres très rapides) et qualifia la Belgique pour la Coupe du Monde 98 en France. Plus tard sur la route de l'Euro 2000, D'Hooghe procéda de même après une défaite au bout du 571e match de l'histoire des Diables (3-4 contre la Finlande le 18 août 1999 à Bruges) : Leekens était au bout du rouleau et céda sa place à Waseige qui a rendu vie à l'équipe avant l'Euro 2000 et la qualifia ensuite pour la phase finale de la Coupe du Monde 2002. La poigne de D'Hooghe était gagnante. Jan Peeters et François De Keersmaeker n'ont pas cette poigne. Le premier n'a jamais inquiété Aimé Anthuenis qui a raté deux campagnes de qualification. Cela a plombé le prestige de Peeters. Sa bonté et son humanisme lui ont coûté cher. Le nouveau président a d'autres priorités et s'intéresse à un changement de communication. L'homme est gentil et fait sourire les pontes du Comité exécutif qui disent suavement : " Oui, oui, c'est un brave homme ". Le mandat présidentiel est renouvelé chaque année. Sera-ce le cas pour lui si le sphinx rouge ne relève pas de ses cendres ? Pas évident car cette traversée du désert ne peut pas se prolonger. Contrairement à ce qu'il avait dit au début de son règne (" Je serai un bon président si l'équipe nationale gagne "), il lui semblerait utile de communiquer plus souvent qu'après un match des Diables Rouges et évoquer aussi ce qui va bien (le Centre national de Tubize, les équipes nationales de jeunes, etc.). Le président s'est entouré d'un conseiller ( Noël Slangen, gourou parfois discuté de la communication dans les sphères politiques) qui a un slogan : Goal 2018. Est-ce que cela signifie que l'Euro 2008 ou le Mondial 2010, par exemple, ne sont même plus des objectifs ? Vandereycken ne serait pas du tout inquiété pour le moment. Une mise à l'écart pèserait lourd alors que le trésorier a délié généreusement les cordons de la bourse et que les caisses de l'Union Belge ont trahi pour la première depuis belle lurette un déficit. Mais le désintérêt des sponsors ne coûterait-il pas plus cher ? La tendance est plutôt celle-ci : " Faisons le gros dos, attendons, on ne sait jamais ce qui peut se passer. Les Diables Rouges peuvent toujours battre deux fois le Portugal, le 24 mars là-bas et le 2 juin chez nous ". Il reste un souffle de vie, même s'il est ténu. Mais c'est la dernière braise et elle doit être ravivée à tout prix face à la puissante Tchéquie. " Pour nous, ce n'est pas une rencontre amicale ", signale Nicolas Cornu, chargé des relations avec la presse de l'Union Belge. " Cette définition d'une telle affiche est périmée. C'est un match de préparation avant le voyage au Portugal où nous retrouverons un adversaire de notre groupe qualificatif de l'Euro 2008 ". Match d'étude certes mais surtout mise à feu de la nouvelle fusée belge. La Tchéquie doit être son Cap Canaveral. Si elle ne décolle pas et ne fait pas preuve d'envie et d'efficacité, elle ne s'élèvera pas non plus au Portugal, demi-finaliste de la dernière Coupe du Monde. La Belgique doit se trouver de toute urgence. Cela n'avait pas été le cas face au Kazakhstan, en Serbie et surtout contre la Pologne. On ne peut pas dire que le championnat de D1 n'est pas intéressant. Cela bouge à Genk, au Standard, à Gand, à Bruges, à Anderlecht. En début de saison, le coach fédéral avait ignoré la percée des jeunes pousses de Genk. Une grosse erreur car leur fraîcheur aurait été utile. Au Standard, Marouane Fellaini a acquis une importance incroyable et a largement contribué à la relance de son club. Quel superbe duo défensif ne formerait-il pas avec Gaby Mudingayi au centre de la ligne médiane ? Cela permettrait à Timmy Simons de reculer en défense. Ce n'est pas le poste qu'il occupe au PSV Eindhoven mais cet homme de métier avait brillé dans ce secteur au Japon, en 2002, où il s'était souvent entendu à merveille avec Daniel Van Buyten, notamment contre le Brésil. Thomas Vermaelen ne déçoit jamais. Luigi Pieroni a trouvé ses marques à Nantes, etc. Ce ne sont que quelques exemples parmi d'autres. " Il nous faut surtout un système de jeu ", disait récemment un international. " Jusqu'à présent, ce n'est pas stable. On donne la priorité aux noms puis on définit enfin une occupation de terrain. J'aimerais qu'on procède autrement. Il faut d'abord un cap tactique. Ces variations jouent en notre défaveur même, et j'insiste, si la chance ne nous a jamais souri. Il y a e des petites erreurs que nous avons chaque fois payé cash. Oui, je songe à celle de Van Buyten contre la Pologne. En Serbie, le but était évitable aussi. Et quand cela arrive, l'équipe est incapable de redresser le tir ". Il faut donc que changent contre la Tchéquie : la tactique (qui doit être plus offensive, moins attentiste), les hommes, l'esprit, le comportement, le idées, la grinta. Il est minuit Docteur Vandereycken. Si cela ne change pas, si l'équipe nationale n'a pas la gnaque contre la Tchéquie, elle ne l'aura jamais sous la gouverne de René Vandereycken, Les Diables Rouges abordent dès lors une semaine très importante. Le coach fédéral ne pourra pas sortir un quelconque écran de fumée. Le moment n'est plus aux secrets et autres cachotteries. C'est l'avenir du football belge qui se joue : ou bien il s'enfonce dans la médiocrité d'homme malade ou bien il se relève avec la ferme intention de compter dans le paysage européen. Seul un effectif ardent nous intéresse, rien d'autre. L'équipe jouera gros face à la Tchéquie, Vandereycken et le président fédéral aussi. Une défaite ou un jeu sans sel les enfonceraient vers un point de non retour et les obligeraient à prendre des décisions radicales. Il ne faut pas faire de dessin au public, qui aura compris l'importance du débat avant même le coup d'envoi de Belgique-Tchéquie. Et si ce match ne lui plait pas, il le dira et personne ne résistera à son avis : ni Vandereycken, ni François De Keersmaeker. L'enjeu de Belgique-Tchéquie sera multiple et vital. PIERRE BILIC