"C'est une blague ou quoi ? " Nous sommes le 17 décembre 2017, le jour où ses maillots n°8 et 24 doivent être retirés et pendus aux cimaises du Staples Center des LA Lakers. À la conférence de presse, Kobe Bryant apprend une nouvelle étonnante : Dear Basketball, le court-métrage qu'il a lui-même produit, figure parmi les dix nominés aux Oscars, dans la catégorie des Animated Short Films. S'ensuit une explosion de joie : Bryant lance les mains en l'air, serre les poings et hoche la tête, incrédule. Comme s'il avait remporté un nouveau titre NBA.
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"C'est une blague ou quoi ? " Nous sommes le 17 décembre 2017, le jour où ses maillots n°8 et 24 doivent être retirés et pendus aux cimaises du Staples Center des LA Lakers. À la conférence de presse, Kobe Bryant apprend une nouvelle étonnante : Dear Basketball, le court-métrage qu'il a lui-même produit, figure parmi les dix nominés aux Oscars, dans la catégorie des Animated Short Films. S'ensuit une explosion de joie : Bryant lance les mains en l'air, serre les poings et hoche la tête, incrédule. Comme s'il avait remporté un nouveau titre NBA. Lorsqu'il retrouve son souffle et que les journalistes lui demandent ce qu'un Oscar représenterait pour lui, Kobe réfléchit un instant. Et finit par répondre : " Plus que n'importe quelle récompense en NBA. Parce que personne - pas même moi - n'aurait imaginé que je réaliserais cela. Lorsque j'étais enfant, je rêvais de remporter des titres NBA et des trophées de MVP. Ces rêves-là, je les ai réalisés, grâce à beaucoup de talent et encore plus de travail. J'avais cet objectif-là en tête mais ceci dépasse mon imagination. " Fin janvier 2018, la liste des dix nominés a été réduite à cinq. Le court-métrage de Bryant en fait partie. Dimanche prochain, lors de la 90e cérémonie des Academy Awards à Los Angeles, la célèbre phrase " And the Oscar goes to... " sera prononcée. Et le vainqueur sera connu. On saura alors si l'idole de Romelu Lukaku atteindra les sommets de Hollywood, deux ans après avoir fait ses adieux au basket professionnel. Cette consécration arriverait beaucoup plus tôt que The Black Mamba n'aurait pu l'imaginer mais elle ne découlerait pas d'un pur hasard. Pour comprendre le fin fond de l'histoire, il faut remonter à 1993, lorsque le jeune Kobe, alors âgé de 15 ans, croise Jeanne Mastriano, professeure d'anglais et de Speaking Arts, à la Lower Merion High School de Philadelphie. Elle constate que Bryant ne parle que d'une chose : devenir joueur de NBA. Mastriano tente de le convaincre que cette chance est très mince et lui propose un plan B, au cas où il ne réaliserait pas son rêve. Elle apprend à l'adolescent à imaginer une belle histoire et à la raconter. Et découvre que, dans ce domaine, son élève a au moins autant de talent que pour le basket. Et autant de passion : même lorsque Kobe ne peut pas assister aux cours pendant quelques jours, parce qu'il doit participer à l'un ou l'autre tournoi, il est prêt à se replonger dedans, ses écrits en mains, dès son retour. Et il reçoit souvent la meilleure cotation, le A. L'histoire imaginée par Bryant est celle d'un enfant qui doit ranger sa chambre et qui découvre que ses chaussettes et chaussures se transforment en monstres. Depuis sa plus tendre enfance, Bryant a été fasciné par les belles histoires : les films Disney, la série Star Wars, Sesame Street, et même les livres de Harry Potter qui ont tous fait travailler son imagination. Pendant son enfance en Italie - son père y fut basketteur professionnel -, il regardait aussi les documentaires VHS consacrés aux vedettes de NBA comme Larry Bird, Michael Jordan et Magic Johnson. Des récits qui l'ont inspiré et qui ont contribué à faire de lui l'un des meilleurs basketteurs de tous les temps. Car, Bryant s'en rend compte aujourd'hui : " La meilleure manière d'inspirer les jeunes, ce n'est pas de les sermonner. Ou de leur dire : tu dois faire ceci ou cela. Mais de leur raconter des histoires qui les amusent. On leur enseigne, de cette manière, des choses qui pourront leur servir toute leur vie. J'appelle cela l'éducation créative. C'est sur cette base que je vais construire un tout nouveau business. " Ce n'étaient pas des paroles en l'air car, dès l'âge de 20 ans, Bryant savait quelle orientation il donnerait à son après-carrière. Et sa rencontre avec Giorgio Armani, une icône de la mode italienne, l'a conforté dans cette idée. Armani lui a expliqué qu'il avait créé son entreprise alors qu'il avait déjà 40 ans. C'est alors que Kobe s'est dit : " Lorsque j'arrêterai ma carrière, je deviendrai copywriter, art director... Ou quelque chose de ce genre. " Au crépuscule de sa carrière, marquée par de graves blessures, Bryant a donc créé sa propre firme : Kobe Inc, dont le siège est situé à Newport Beach. Sa première pensée a été : comment puis-je gagner le plus d'argent possible ? Par quel marché ? Par quel business ? Une grave erreur, il s'en est rendu compte alors que sa fin de carrière approchait : " Je n'ai pas joué au basket pour l'argent mais parce que ce sport me passionnait. Je dois continuer avec ce même état d'esprit : faire ce qui me passionne. Et donc : raconter des histoires qui divertissent les gens. " Pendant la saison 2014/15, alors que Bryant est en revalidation après une blessure à l'épaule, il entame une collaboration avec les écrivains de la chaîne de télévision Showtime pour un documentaire sur sa carrière, qu'il intitule Muse. Il témoigne d'un aussi grand perfectionnisme que sur un terrain de basket car, alors que le documentaire de 90 minutes est pratiquement terminé, il refuse le script. Trop commercial. Trop prévisible. Un assemblage de nouvelles " Wikipédia ", cuisinées à la sauce cinématographique. Il demande donc à Showtime si le scénario peut être complètement réécrit. La réponse : go for it. Toutes les interviews de légendes NBA qui parlent de lui : supprimées ! Le documentaire doit être beaucoup plus personnel. Et donc, le Black Mamba, habillé d'un T-shirt noir dans un décor sombre, raconte lui-même sa propre histoire. Les hauts et les bas qu'il a connus durant sa carrière. Son caractère parfois compliqué. Ses muses. Sa période difficile, durant laquelle il a été accusé de viol. Il raconte tout cela d'une manière sensible, humaine et magistrale, comme si l'art du cinéma lui avait été enseigné par Morgan Freeman. Et le succès est au rendez-vous car aucun documentaire sportif n'a atteint, à sa sortie fin février 2015, de meilleurs chiffres sur Showtime que " Muse ". Bryant en tire tellement de satisfactions qu'il en est, plus que jamais, convaincu : c'est dans ce domaine que se situe son avenir. Il écrit même un spot publicitaire pour Bodyarmor, le fabricant de boissons énergisantes dans lequel il a beaucoup investi et qui a lancé Gatorade et Powerade, basé sur sa philosophie : Obsession is Natural. Et sur le thème du basket, il lance son MuseCage Basketball Network, pour lequel il crée, écrit et régit Canvas, une série de courts-métrages, destinée à ESPN. Comme Guarding The Greats, qui évoque la manière de défendre sur les meilleurs joueurs de NBA, ou The Golden Democracy, qui décrit le style de jeu fascinant des Golden State Warriors, champions NBA. Des petits films dans lesquels Bryant combine son expérience de basketteur avec son talent d'orateur. L'humour n'est pas absent car, dans un autre petit film, il apprend à une poupée de style Sesame Street, baptisée Little Mamba, comment elle doit transformer ses pensées sombres en motivation, comme il l'a fait lui-même durant sa carrière. Une carrière à laquelle Bryant a mis un point final en avril 2016, en inscrivant pas moins de 60 points lors de son tout dernier match. Il a toujours eu le sens de la dramaturgie. Pourtant, Kobe n'était pas totalement concentré sur ce match. Il était trop occupé à imaginer des... histoires. " C'est alors que j'ai regardé ma montre et que je me suis rendu compte : oh là, j'ai un match ce soir. " Un match dans lequel il inscrira donc 60 points. Six mois plus tôt, il avait expliqué sa décision d'arrêter le basket dans un poème intitulé : Dear Basketball. 52 lignes dans lesquelles Bryant s'adresse directement à son sport. Et dans lesquelles il raconte comment sa passion a grandi. Comment il a enroulé les chaussettes de son père pour en faire des boules et les lancer dans la poubelle de sa chambre, en s'imaginant qu'il réussissait le tir victorieux au buzzer dans le légendaire Forum des LA Lakers. Bryant poste sa déclaration d'amour sur The Players' Tribune, une plateforme en ligne sur laquelle les athlètes de haut niveau peuvent raconter leur propre histoire et dont il fut - ce n'est pas un hasard - l'un des premiers investisseurs. Suite aux réactions positives, Bryant décide de mettre à exécution son plan initial : convertir le poème en un court dessin animé, par l'intermédiaire de Granity Studios, une filiale de Kobe Inc récemment créée. Avec la collaboration de deux maîtres dans leur domaine : John Williams, récompensé de plusieurs Oscars et qui a notamment composé la musique de Star Wars, Indiana Jones, Superman, E.T. et Jaws, et son associé Glen Keane, qui a exercé la profession de dessinateur chez Disney pendant 38 ans et a notamment créé des films légendaires comme Aladdin, Pocahontas, La Petite Sirène et La Belle et la Bête. " J'ai écrit mon poème avec un grand souci du détail et de l'imaginaire, de manière telle que John et Glen n'ont eu qu'à le mettre en image et en musique ", explique Bryant. La vedette des Lakers avait déjà rencontré Williams précédemment : il était l'une de ses principales sources d'inspiration. Lorsque Bryant a effectué son come-back en 2013, après une déchirure du tendon d'Achille, il est entré sur le parquet au son d' Imperial March de Star Wars. Williams et Keane ont sauté sans hésiter sur le projet Dear Basketball. Même si ce dernier affirme que ce dessin animé est, de loin, le plus difficile qu'il ait eu à réaliser. Pas avec l'ordinateur, comme la plupart des dessins animés actuels, mais à la main. Ce qui, selon les spécialistes, lui donne un atout supplémentaire dans la course aux Oscars. Au même titre que le souci du détail que l'on observe dans le court-métrage : les posters de Magic Johnson et de Michael Jordan qui ornent le mur de la chambre de Kobe sont exactement les mêmes que ceux qui étaient exposés au-dessus de son lit lorsqu'il était enfant. Après des mois de travail, pour un film d'à peine 5 minutes et 22 secondes, le résultat final est bluffant. L'épouse de Bryant, Vanessa, a même été émue aux larmes lorsqu'elle s'est reconnue au tout début du court-métrage. En avril 2017, celui-ci a été présenté en avant-première au Tribeca Film Festival de New York, et en septembre, Bryant raconte lui-même son poème au Hollywood Bowl de Los Angeles, accompagné par un orchestre philharmonique. Le 19 décembre, au lendemain de la nomination à la cérémonie des Oscars, le court-métrage a encore été diffusé juste avant que les maillots de Bryant ne soient retirés et pendus au toit du Staples Center, l'antre des LA Lakers, où le Black Mamba a réussi des dizaines de tirs victorieux, ceux dont il avait rêvé en lançant les chaussettes de son père dans la poubelle. Comme il l'explique à la fin de son poème Dear Basketball : " No matter what I do next, I'll always be that kid. With the rolled up socks. Garbage can in the corner : 05 seconds on the clock, Ball in my hands. 5 ... 4 ... 3 ... 2 ... 1, Love you always, Kobe. " Bryant n'a pas encore reçu de véritable " Love you too " du monde du basket. Mais cela viendra peut-être dimanche. Sous la forme d'une statuette dorée.