On appellera ça la logique des choses. Appelés à choisir le meilleur attaquant ayant évolué chez nous durant les deux premières décennies de ce millénaire, vous avez plébiscité Dieumerci Mbokani. Aujourd'hui, à 34 ans, il est à la limite plus fort que le gars qui a autrefois planté des buts à la pelle avec le Standard et Anderlecht.
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On appellera ça la logique des choses. Appelés à choisir le meilleur attaquant ayant évolué chez nous durant les deux premières décennies de ce millénaire, vous avez plébiscité Dieumerci Mbokani. Aujourd'hui, à 34 ans, il est à la limite plus fort que le gars qui a autrefois planté des buts à la pelle avec le Standard et Anderlecht. Dieu avec ses équipes belges, c'est plus de 130 buts, une grosse cinquantaine d'assists - et accessoirement près de 70 cartes jaunes... Son compteur indique aussi cinq titres de champion de Belgique. On a donné la parole à un coéquipier de chacune de ses saisons sur nos pelouses. Magnéto. WALTER BASEGGIO : " Je l'ai connu au moment où il débarquait en Europe, il était un peu tête en l'air... Je retiens surtout ses retards répétés. Je lui disais : Mais fais gaffe, putain, tu vas encore payer une amende. Il me répondait : Ça va aller mieux, t'inquiète, maintenant je vais faire attention. Mais il ne changeait rien. Et il continuait à payer. Dans sa tête, c'était simple : il devait jouer. C'était Dieu, il portait bien son prénom. Il était dans son monde. On ne savait jamais, non plus, comment il allait réagir à telle ou telle situation, il était complètement imprévisible. Il faisait tout à l'instinct. Ça explique en partie le grand nombre de cartes jaunes qu'il prend. C'est un râleur, avec lui c'est action / réaction. Anderlecht ne l'a pas retenu à la fin de la saison, ce n'est pas le premier qui passe à travers les mailles du filet là-bas. Pourtant, il était déjà capable de faire des trucs dingues. Il était déjà assez complet, malgré sa jeunesse. Pour lui, éliminer un adversaire en faisant jouer sa vitesse, c'était un jeu d'enfant. Il n'avait pas cette faculté de sentir le bon endroit et le bon moment comme Nenad Jestrovic mais il faisait d'autres choses. Il savait décrocher, se retourner, piquer subitement dans le rectangle, on pouvait jouer avec lui en profondeur ou dans ses pieds. Il court moins aujourd'hui mais il le fait plus intelligemment et c'est grâce à ça qu'il continue à marquer beaucoup." La parole de Dieu : " J'ai déjà été sélectionné plusieurs fois en équipe du Congo mais uniquement pour des matches amicaux. Je peux donc encore devenir belge et Diable Rouge. J'en ai envie. Ce serait génial. " (L'Avenir, avril 2007) DANTE BONFIM : " Mbokani est toujours au top en Belgique, moi je continue à jouer en Ligue 1 à 36 ans, je pense qu'on a un point commun. On est toujours là parce qu'on a le même amour pour le foot, pour le jeu. La même envie de durer parce que c'est d'abord ça qui nous plaît dans la vie. Il n'y a pas de lassitude chez nous. Quand on jouait ensemble au Standard, j'étais marqué par sa faculté à être prêt, à bloc, pour tous les grands événements. Dans ces moments-là, on était persuadés qu'il allait marquer, alors il suffisait de tenir la baraque derrière et on devait gagner. Pour chaque match prestigieux, on avait droit à un Mbokani de gala, hyper concentré. Complètement différent du gars qu'on côtoyait en semaine. Aux entraînements, il pouvait être distrait, détaché, et il adorait rigoler. Je ne suis pas étonné qu'il ait pris autant de cartes jaunes pendant toutes ses années en Belgique. C'est parce qu'il joue à l'émotion, et cette émotion peut à tout moment se transformer en agressivité. Mais c'est grâce à ça qu'il est devenu un joueur pareil. C'est un mal pour un bien. Il y a des attaquants qui prennent beaucoup moins de cartes mais c'est fort probable que tous ceux-là sont moins agressifs dans les duels et donc moins tueurs devant le but." La parole de Dieu : " Avant le début de la saison, j'ai coché les dates de nos matches contre Anderlecht. Je veux leur faire regretter de ne pas m'avoir donné ma chance. " (Het Nieuwsblad, avril 2008) IGOR DE CAMARGO : " Je n'ai pas connu beaucoup de joueurs avec un gabarit pareil qui ont autant de technique. Quand il est parti en Allemagne, j'étais sûr qu'il allait cartonner là-bas. Mais ça n'a pas trop marché. Je pense que ça s'explique surtout par le contexte extra-sportif. Il ne paraissait pas heureux dans la vie et je remarque que, partout où il est passé, il n'était bon sur le terrain que quand ça se passait bien pour lui en dehors. Je suis persuadé que c'est pour la même raison qu'il a échoué en France et qu'il n'a pas explosé en Angleterre. Dieu, il doit se sentir à la maison. Au Standard, c'était le cas. Aux gens de l'extérieur, il donne l'impression d'être un gars renfermé, un peu énigmatique. Mais dans un groupe, une fois qu'il se sent bien, en confiance, c'est une amusette, un marrant. On a rigolé cent fois d'une vidéo où on le voit à une attraction de la foire de Liège, avec Steven Defour. Il avait eu la tête coincée par le dispositif de sécurité parce qu'il avait rapproché sa tête de celle de Defour au moment où la grosse ceinture en métal s'était baissée. Un moment de distraction comme il pouvait en avoir n'importe quand." La parole de Dieu : " C'est pour voir des joueurs comme moi que les gens viennent au stade. Ils n'ont pas tort. Si j'étais supporter, j'aimerais bien aussi aller voir un joueur comme Mbokani. " (Het Laatste Nieuws, avril 2009)GRÉGORY DUFER : " Il fait une super carrière mais elle aurait dû être encore plus magnifique. Par exemple, il aurait pu être un grand attaquant du championnat d'Angleterre, il était taillé pour ça. C'est hyper difficile de lui prendre le ballon quand il s'est mis en tête de le protéger. À propos de ça, un match me vient directement à l'esprit, avec le Standard contre Liverpool en barrage pour la Ligue des Champions. Dans la défense d'en face, il y avait Martin Skrtel, qui n'était quand même pas n'importe qui. Il n'arrivait pas à tirer son épingle du jeu contre Mbokani, il n'arrivait pas à lui prendre la balle. En plus de cette qualité, il va vite, il est costaud dans les duels et adroit devant le but, il a une bonne détente, il sait utiliser ses deux pieds. Je pense qu'il lui a juste manqué une chose pour faire une carrière encore plus belle : l'envie de tout donner dans chaque match. Certains soirs, il nous disait qu'il allait être le meilleur sur le terrain et il le faisait, il faisait basculer le match. Mais il n'avait pas tout le temps cette envie. Il choisissait ses rendez-vous, c'était à la carte. Ça peut expliquer que ça ait coincé pour lui à certains moments. Je ne sais pas si on doit parler d'un manque d'ambition mais j'ai l'impression qu'il en avait tout simplement assez, il ne cherchait pas à aller encore plus haut. Il était satisfait de son parcours. Je pense qu'il a aussi été handicapé par son tempérament un peu désinvolte à certains moments. Ses retards, évidemment, ce n'était pas une légende. En Belgique, ça passait, pour une raison toute simple : on avait trop besoin de lui. Je revois encore la fameuse scène avant le match du titre contre Anderlecht. C'est carrément la mise au vert qu'il a brossée. On était à l'académie la veille, on devait dormir là. Tout à coup, il a dit qu'il rentrait chez lui. Et il nous a lancé : Ne vous tracassez pas, demain je vous donne le titre. On n'en revenait pas, on s'est regardés, on ne savait pas comment réagir. Mais on savait qu'il était indispensable dans l'équipe, c'est pour ça que Michel Preud'homme l'a quand même titularisé. Et il nous a marqué les buts du titre, comme promis. Le problème, c'est que des trucs pareils ne passent pas dans des grands championnats. Tu es à Monaco, en Angleterre ou en Allemagne, si tu t'offres quelques jours de vacances après un match avec ton équipe nationale, tu n'entres plus dans les plans quand tu reviens parce que ton coach a deux ou trois autres joueurs qui sont au moins aussi bons. C'est dommage qu'il ait eu des petits soucis de comportement à certains moments. Parce que, point de vue qualités, il ne lui manque rien par rapport à un Christian Benteke ou un Michy Batshuayi. " La parole de Dieu : " C'est fini, maintenant, de penser au classement des buteurs. C'est un truc que j'ai zappé. J'ai tellement dû m'habituer à perdre dans tous les concours individuels que je n'ai plus aucun objectif. Le Soulier d'Or, le Soulier d'Ebène, le Footballeur Pro, le classement des buteurs : tout m'est passé sous le nez. Aujourd'hui, plus aucun de ces bazars-là ne m'intéresse. " (Sport/Foot Magazine, octobre 2009) SILVIO PROTO : " C'est un des attaquants les moins impressionnants que j'ai connu à l'entraînement. Et un des plus impressionnants que j'ai connu en match... Mbokani, c'est un footballeur du week-end, pas un gars qui se défonce en semaine. Forcément, ça peut énerver un entraîneur. Ça a joué contre lui à la fin de sa première saison à Anderlecht, quand le club a décidé de ne pas le conserver. Sur ce qu'il avait montré dans le travail quotidien, ce n'était pas un scandale. Maintenant, comment un staff arrive-t-il à ne pas voir qu'un joueur a des qualités exceptionnelles ? C'était son cas, et donc il aurait fallu un peu plus réfléchir au lieu de le laisser filer au Standard, chez l'ennemi en plus. Si je dois retenir deux qualités extraordinaires chez lui, c'est sa façon de faire une petite louche, une pichenette quand il se retrouve en un contre un face au gardien. Il y a plein d'attaquants qui canonnent et qui prennent un gros risque de mettre le ballon à côté ou au-dessus, mais lui, il préfère la jouer finement. C'est un geste qu'il maîtrise super bien. Et puis il y a sa façon de protéger la balle. Une fois qu'il met son cul en arrière, tu n'as plus aucune chance de lui piquer le ballon, c'est impossible. On le savait à Anderlecht. Quand on avait besoin que toute l'équipe remonte, on passait à Dieu, il mettait son cul en arrière et on avait le temps de partir vers l'avant." La parole de Dieu : " J'ai travaillé pour pouvoir m'acheter ma Ferrari. Ma première voiture en Belgique était une Opel. Puis on a eu une Mercedes CLS et une Lexus pour ma femme. Puis la Bentley et maintenant cette Ferrari. Je ne l'ai pas reçue pour mes beaux yeux. À l'étranger, c'est la plus normale des choses que des joueurs de foot aient une belle voiture. En Angleterre, en Italie, en Espagne,... Mais ici, c'est un scandale. Je ne comprends pas. " (La Dernière Heure, décembre 2011) MILAN JOVANOVIC : " Sa carrière est belle mais elle aurait pu être encore plus magnifique. J'ai l'impression qu'il n'a pas toujours tout donné parce que, dans son esprit, le foot est surtout un jeu pas tellement un métier. À l'entraînement, il était capable de faire le clown alors qu'on était censés se défoncer. Si tu compares les kilomètres qu'il courait au Standard par rapport à ce que faisaient Axel Witsel, Steven Defour ou Marouane Fellaini, ça n'avait rien à voir. Et c'est malheureux parce que ça l'a sans doute empêché d'aller encore plus haut, c'est peut-être ce qui explique les difficultés qu'il a eues dans des meilleurs championnats. Parfois, il énervait ses coéquipiers à cause de ça. Aussi bien à Anderlecht qu'au Standard, je me souviens de scènes où on n'en pouvait plus. On trouvait son comportement inacceptable. Le staff réagissait comme nous, et parfois les supporters aussi. Mais il a un talent incroyable. Dans ma carrière, j'ai fait partie de deux trios exceptionnels : avec Mbokani et de Camargo au Standard, puis avec Mbokani et Matias Suarez à Anderlecht. " La parole de Dieu : " On ne siffle pas la moitié des fautes sur moi. Les arbitres se disent peut-être que Mbokani est quand même trop fort et qu'il trouvera une solution. " (Sport/Foot Magazine, décembre 2012) DINO ARSLANAGIC : " Il est le prototype du joueur qui peut faire vivre une soirée d'enfer à un défenseur. Je me souviens d'un match avec le Standard, à l'époque de Mircea Rednic, sur le terrain d'Anderlecht. Ce n'est pas le meilleur souvenir de ma carrière ! Il m'en avait fait voir de toutes les couleurs. J'avais d'abord dû commettre un penalty sur lui. Dans les dernières minutes, sur un corner, on a eu un gros contact et j'ai pris son pied dans le menton. Tout à fait involontaire, il n'avait pas vu que j'avais baissé la tête, mais un gros choc ! J'ai vu des étoiles, on m'a sorti du terrain sur une civière, je me suis retrouvé à l'hôpital avec une commotion. À l'entraînement aussi, il nous en fait voir. Mais on fait attention, on ne va pas le découper, non plus... C'est le meilleur attaquant actuel du championnat de Belgique, ça saute aux yeux. Mais pour moi, c'est carrément le meilleur joueur. Il a l'art de soulager une défense qui fatigue. Quand on est en difficulté, sous pression, on sait qu'on peut balancer un long ballon vers l'avant dans sa direction parce qu'il saura souvent en faire quelque chose. On sait qu'on ne dégage pas pour rien, ce n'est pas un ballon d'office perdu. Il temporise et on a le temps de souffler, de se réorganiser. C'est un temporisateur, un finisseur, un gars très bon de la tête, bref un attaquant très complet." La parole de Dieu : " J'ai juste envie de dire aux supporters du Standard que ça ne sert à rien de me prendre comme cible. Je reste toujours Dieumerci, qu'on me siffle ou qu'on m'applaudisse. Qu'ils me sifflent, seulement, qu'ils s'amusent, ça ne va jamais rien changer. Il faudrait leur expliquer qu'ils me motivent encore plus alors que je n'ai déjà pas besoin de ça quand je vais jouer sur le terrain du Standard. Ça me laisse indifférent, je m'en fous. Complètement. " (Sport/Foot Magazine, novembre 2018) ALEXIS DE SART : " Il a un style particulier. Il cherche souvent le contact avec les défenseurs et il a une manière unique de conserver le ballon. À l'entraînement, je suis parfois amené à essayer de lui piquer la balle, c'est presque mission impossible. Il reçoit un ballon sale, il le transforme en ballon propre qui nous permet de créer du danger. C'est une question de technique et une façon bien à lui de placer son corps entre le ballon et le défenseur. Dès que le gars d'en face met le pied, il fait un crochet, en restant très calme, et on reste en possession. Il y a deux Mbokani. Celui de la vie de tous les jours et du vestiaire. Il parle peu, jamais pour ne rien dire, c'est la force tranquille par excellence. Mais dès que le match commence, il est complètement transfiguré. Son grand nombre de cartes jaunes s'explique surtout par une frustration. Il veut toujours être au top et il voudrait que tous ses coéquipiers soient en permanence à 100 %. Alors, quand ça ne marche pas, il peut s'énerver et il prend des bêtes cartes. Une détermination pareille à un âge pareil, ce n'est pas courant. Il n'est pas avec nous à chaque entraînement. Laszlo Bölöni le laisse parfois souffler, se soigner. Dans ces moments-là, il reste à l'intérieur et il se soigne pendant que les autres sont sur le terrain. C'est indispensable parce qu'on ne récupère plus de la même façon à 34 ans qu'en début de carrière. Personne ne râle, évidemment, parce qu'on sait qu'il va faire la différence le week-end. Si le coach l'obligeait à enchaîner les efforts pendant toute la semaine comme tous les autres joueurs, il n'aurait pas des statistiques pareilles." La parole de Dieu : " Le Mbokani d'aujourd'hui n'est pas le meilleur Mbokani de tous les temps. Celui du Standard et celui de la deuxième période à Anderlecht étaient meilleurs. J'étais encore jeune et j'ai fait des gros matches en Ligue des Champions et en Europa League. Je ne l'ai pas encore fait avec l'Antwerp. Mais Aimé Anthuenis a raison quand il dit que je suis toujours le meilleur attaquant du championnat. " (Humo, octobre 2019)