COMMENT REMCO EST RESTÉ LUI-MÊME APRÈS SA CHUTE

Remco Evenepoel réfléchissait depuis des mois à un geste de victoire, un rituel, à l'image de son idole Alberto Contador. Il l'a exécuté quand il a humilié tous ses rivaux au Tour de Burgos : il a passé sa main droite sur son épaule, comme pour en balayer la poussière. Le Remco était né. Mais ce n'est pas parce qu'il regorge d'ambition et d'assurance, et qu'il le montre, qu'il est égoïste ou arrogant.
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Remco Evenepoel réfléchissait depuis des mois à un geste de victoire, un rituel, à l'image de son idole Alberto Contador. Il l'a exécuté quand il a humilié tous ses rivaux au Tour de Burgos : il a passé sa main droite sur son épaule, comme pour en balayer la poussière. Le Remco était né. Mais ce n'est pas parce qu'il regorge d'ambition et d'assurance, et qu'il le montre, qu'il est égoïste ou arrogant. Au contraire, à vingt ans, il est un leader très empathique. Ainsi, après la terrible chute de son coéquipier Fabio Jakobsen au Tour de Pologne, avant même le départ de l'étape suivante, il a songé à exhiber son dossard, le 75, s'il franchissait la ligne d'arrivée seul. Idem après son tragique accident en Lombardie. Il a vu ses rêves à court terme disparaître dans ce ravin, mais ses premiers mots à Patrick Lefevere ont été " sorry ", avant d'ajouter : " J'aurais gagné ". Puis de demander : " Vais-je pouvoir courir le Giro ? " Il a aussi envoyé une vidéo rassurante à tous ses coéquipiers. " Il se préoccupait plus d'eux que de ses problèmes ", a confié son père Patrick. Remco, même assommé par les antidouleurs, reste lui-même. Il a parfaitement assimilé la philosophie de Deceuninck-Quick-Step et est capable de tourner la page, comme le souligne Jef Brouwers, psychologue de l'équipe. " Remco ne se complaît pas dans les regrets. Il passe immédiatement en mode positif, puisant de l'énergie dans les contre-temps. Il reste fidèle à son plan A, la victoire, même s'il doit le remettre à plus tard. Rappelez-vous le Mondial junior d'Innsbruck : tombé en début de course, il a pris des minutes de retard, mais il a gagné. Cet état d'esprit sera précieux pendant sa rééducation. Il reviendra encore plus fort qu'avant. " Wout van Aert n'avait plus battu Mathieu van der Poel depuis le 4 février 2018. Depuis, le Néerlandais a accumulé 61 succès en cyclo-cross, ne concédant que trois défaites. Van Aert a dû se satisfaire de cinq victoires, en partie parce que sa chute au Tour a raccourci sa campagne hivernale 2019-2020. Sur route, le Campinois n'avait même plus battu son rival depuis juin 2017 et ses victoires à la Ride Bruges Classic et au Tour du Limbourg. L'année passée, quand Van der Poel a gagné l'Amstel, puis que Van Aert s'est ouvert la jambe sur une barricade à Pau, peu d'observateurs auraient parié que le Belge enlèverait un monument avant le Néerlandais, et même deux courses du WorldTour en une semaine : les Strade Bianche et Milan-Sanremo. Il y serait même peut-être déjà parvenu au printemps, sans la pandémie, car son coach, Marc Lamberts, affirme qu'il était déjà prêt. Van Aert a sans doute été encore plus impressionnant au Dauphiné, pas seulement par sa victoire au sprint au terme d'une pénible étape avec un dénivelé de 3.400 mètres, mais surtout par son travail pour Jumbo-Visma dans les étapes alpestres suivantes. Malgré ses 77 kilos, il a tenu un rythme qui a asphyxié même les plus légers des grimpeurs. Il a aussi empoché des points pour le maillot vert, son deuxième. Ça démontre le potentiel du Campinois, qui peut encore être sacré champion de Belgique contre-la-montre demain à Coxyde. Frustré, Van der Poel affirme qu'il retrouve ses sensations. Ça promet pour les classiques d'octobre, du moins si le Tour n'a pas trop épuisé Van Aert, qui y vise une étape tout en aidant Roglic à enfiler le maillot jaune. Larry Warbasse, le coéquipier d' Oliver Naesen chez AG2R La Mondiale, a parfaitement résumé le Dauphiné en postant sur Twitter la finale de patinage de vitesse des Jeux d'Hiver 2002. L'Australien Steven Bradbury y avait été sacré champion, tous ses rivaux ayant chuté dans le dernier virage. Le constat est tragi-comique, après les chutes de Steven Kruijswijk, Emanuel Buchmann et Primoz Roglic dans une descente périlleuse, sur une route remplie d'ornières et de cailloux. De même, le Muro di Sormano et l'arrivée en descente du Tour de Pologne ont failli être fatals à Remco Evenepoel et Fabio Jakobsen. Les coureurs prennent de plus en plus de risques à cause du calendrier comprimé, qui rend cruciaux chaque succès, chaque publicité pour le sponsor ou le coureur s'il est en fin de contrat. Nul ne peut garantir que la saison se déroulera jusqu'au 8 novembre, à la fin de la Vuelta. Le cyclisme en mode corona est donc devenu du cycling on speed, selon la devise " la mort ou les lauriers ". Et le Tour n'a pas encore commencé... À la pression habituelle s'ajoute la menace du virus, qui risque de faire éclater les bulles avant Paris. Le protocole de l'UCI comporte en effet autant de trous que l'emmental, même si la fédération s'en prendra à ASO, de même qu'elle a accusé RCS, l'organisateur du Tour de Lombardie, quand Maximilian Schachmann a été heurté par la voiture d'une conductrice. Sans un mot sur la chute de Remco ni les accidents au Dauphiné. Richard Plugge, le manager de Jumbo-Visma, a annoncé que les équipes feraient vérifier la sécurité des parcours par une firme indépendante dès la saison prochaine. Le syndicat des coureurs s'est retourné contre Plugge, fuyant ses responsabilités, et RCS a protesté parce qu'une partie de l'étape du Dauphiné se déroulait en même temps que leur course. " C'est un coup du président de l'UCI, David Lappartient, qui veut promouvoir le cyclisme français. " Le cyclisme se tire une balle dans le pied en jouant les autruches. Deux coureurs de Lotto-Soudal ont achevé Il Lombardia : Stef Crass (l41e) et Kobe Goossens (71e). Les cinq autres ont abandonné ou sont arrivés hors-délai, comme... Tim Wellens. Philippe Gilbert, 25e, a été le seul à achever les Strade Bianche, de même qu'il était le seul représentant de Lotto-Soudal dans le top 100 de Sanremo. L'équipe de John Lelangue a été balayée au Tour de Pologne et au Dauphiné. Heureusement, il y a Caleb Ewan, deuxième de Milan-Turin et lauréat de la première étape du Tour de Wallonie. Ce sont les seules éclaircies de l'équipe au bouclage de ce magazine. En plus, le mécontentement est général au sein de l'équipe. De nombreux membres du staff ont quitté le navire ou ont été renvoyés. L'équipe peut se refaire au Tour si Ewan s'y montre à nouveau le meilleur sprinteur, et si Thomas De Gendt réussit un nouveau numéro, dans un duel avec Tim Wellens, mais les dernières semaines n'ont pas été encourageantes. Les classiques automnales ne s'annoncent pas bien non plus : les vieux leaders de l'équipe, Philippe Gilbert et John Degenkolb, pourront-ils résister aux jeunes ? Les sponsors de l'équipe doivent avoir mal au coeur en voyant Wout van Aert briller sous le maillot de Jumbo-Visma. Ils auraient voulu l'enrôler en 2017, mais le CEO de l'époque, Paul De Geyter, ancien manager, n'était pas en bons termes avec l'agent du coureur, Jef Van den Bosch. De Geyter attribue l'échec des négociations au fait que Van Aert était encore sous contrat dans l'équipe de Nick Nuyens et restait actif en cross. " Je préfère un vrai ténor sur route ", déclarait-il en décembre 2017, ajoutant qu'il comptait propulser Lotto-Soudal parmi les cinq premiers du peloton d'ici 2020. Pour le moment, l'équipe est 18e... Premier coureur Jumbo-Visma au classement final du Dauphiné : Tom Dumoulin, septième. Premier INEOS : Pavel Sivakov, onzième, suivi par Geraint Thomas et Chris Froome, 37e et 71e. On aurait traité de fou celui qui aurait prédit ce classement et la victoire de Daniel Martínez. Mais voilà, les deux véritables leaders de ces équipes, Roglic et Egan Bernal, ont abandonné, l'un suite à une chute, l'autre à cause d'un mal de dos. On s'est moqué de lui sur Twitter : " Il doit son mal de dos à la pression qui repose sur lui, comme Thomas et Froome ne sont pas en forme. " En fait, Bernal voulait s'épargner une nouvelle dose d'efforts dans l'ultime étape, très lourde, du Dauphiné. Avec Froome et Richie Porte, il est le seul coureur de classement à avoir participé à la Route d'Occitanie, au Tour de l'Ain et au Dauphiné, ce qui fait onze étapes pénibles en quinze jours, alors qu'il s'est entraîné d'arrache-pied dans les montagnes colombiennes. Mais ce qui semblait être une stratégie délibérée s'est avérée être un fameux coup de frein. Thomas s'est également plaint de fatigue et a craqué dans le Dauphiné, comme Froome. Leur directeur sportif, Gabriel Rasch, a décrété : " Ils n'étaient pas assez bons, ils doivent progresser en prévision du Tour. " Est-ce significatif ou INEOS jette-il de la poudre aux yeux ? Bernal, Thomas, Froome, s'il est repris, et le jeune Pavel Sivakov (23 ans), en forme au Dauphiné, vont-ils laminer leurs rivaux de Jumbo-Visma ? C'est peu probable après ce qu'a montré Roglic ces dernières semaines, en se détachant sans effort apparent de ses rivaux dans les derniers kilomètres. Il bénéficie en plus du soutien d'excellents adjudants : Sepp Kuss, Wout van Aert, George Bennett (deuxième en Lombardie) et Dumoulin, qui progresse. Seul Steven Kruijswijk est incertain, suite à sa chute. Si le destin n'abandonne pas Roglic et Cie, si Bernal et Thibaut Pinot retrouvent leur meilleure forme, le Tour 2020 sera encore plus spectaculaire que le précédent. Même s'il n'y a plus la moindre certitude, en ces temps de coronavirus. Remco Evenepoel en sait quelque chose.