Deux monuments comme Salvatore Adamo et Enzo Scifo étaient faits pour se rencontrer, se découvrir, se lier d'amitié. Leurs destins sont comparables : ils proviennent de familles italiennes modestes qui ont dû trouver leur voie en Belgique. Ils se sont ensuite révélés sur notre sol avant de casser la baraque hors de nos frontières. Et ils restent deux de nos meilleurs ambassadeurs à l'étranger. Adamo vient de fêter ses 60 ans et ses 40 années de carrière. On lui doit une trentaine d'albums " rien qu'en français ", signale-t-il. Car il a aussi sorti des disques en italien, en allemand, etc.

Nous avons happé cette légende en pleine tournée. Salvatore Adamo était de retour pour quelques heures à Bruxelles. La veille, il avait donné un concert dans la région parisienne. Le lendemain, il repartait pour le sud de la France. Au moment où Enzo Scifo sonna à la porte de son domicile ucclois, celui-ci était une véritable ruche. L'agenda de l'artiste était chahuté. Des copains étaient de passage pour régler l'une ou l'autre chose. Et une équipe de télévision attendait son tour dans le hall d'entrée. Quelle vie ! Au fait, comment Enzo Scifo et Salvatore Adamo se sont-ils connus ? Et pourquoi s'apprécient-ils à ce point ?

La naissance de l'amitié

Salvatore Adamo : Dès les premiers matches d'Enzo avec Anderlecht, j'ai éprouvé une grande admiration pour lui. Mais ce n'est qu'à son mariage que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Nous avions un ami commun qui est venu me demander si j'étais d'accord de le surprendre lors de ce grand jour. J'ai directement marché dans le jeu. Mais, en partant à ce mariage, je ne savais vraiment pas ce que j'allais y faire, ce qu'on allait me demander.

Enzo Scifo : En début de soirée, on m'a dit de sortir avec ma femme. Une surprise m'attendait. Quand j'ai vu Salvatore dans l'allée, je me suis demandé où j'étais. J'ai rarement été aussi bouleversé. Pour toute notre famille, c'était une légende depuis des années. Nous l'adorions véritablement et nous parlions souvent de lui. Je mourais d'envie de le rencontrer, mais je n'avais jamais osé faire la démarche. Il y avait chez moi une certaine peur mêlée de respect.

Adamo : J'avais le même problème. J'avais envie de te connaître, mais j'hésitais à prendre contact. Dès cette première rencontre, le courant est passé. Il y avait un orchestre sur la scène, les invités ont réclamé une chanson. J'ai pris le micro : notre amitié était lancée. Nous sommes restés fort liés, sans malheureusement nous voir beaucoup, à cause de nos métiers. Un jour, quand je me suis retrouvé avec Enzo sur un plateau de télévision, je lui ai demandé s'il accepterait que je sois le parrain de son prochain enfant. Je ne sais pas ce qui m'a pris (il rit). Il a accepté et je suis donc le parrain d'Elena. Je suis malheureusement un parrain fort absent, mais Elena n'est pas la seule à le regretter : mes trois enfants n'ont guère plus de chance... C'est encore plus vrai pour le moment qu'en temps normal : mes 60 ans, mon nouveau disque, la sortie du film Laisse tes mains sur mes hanches, ça ne me laisse guère de répit. Mais j'envisage de lever un peu le pied, prochainement.

Un destin similaire

Adamo : Nos parcours sont comparables. Nous avons dû sortir de l'ombre, en tant que fils d'immigrés. Et nous avons eu le mérite de le faire grâce à notre talent. Sans aucun piston. Que ce soit dans l'univers de la variété ou dans le monde de la chanson, il n'y a pas de passe-droit. C'est le public qui décide si vous devez vous révéler ou disparaître. Notez que cela est encore plus vrai dans le foot que dans la chanson. Si un joueur n'est pas bon, il ne fera pas une grande carrière. Alors que, dans le show-business, il est encore possible de tricher pendant une courte période. Sur un ou deux disques, on peut duper les gens, en truquant par exemple une voix qui n'est pas juste.

Scifo : Moi aussi, j'ai été confronté à l'obligation de montrer ce que je valais pour sortir de l'ombre. Ma famille a connu pas mal de problèmes d'intégration en Belgique. A l'école, je n'étais jamais qu'un petit Italien. Un macaroni, comme on me l'a dit des centaines de fois. Je suis fier de m'être révélé par mes qualités de footballeur. Et, une fois que j'ai commencé à être connu, on ne m'a plus fait remarquer que je n'étais pas d'ici (il rit).

Adamo : Les Italiens connus de Belgique se côtoient plus ou moins régulièrement. Ce n'est pas un hasard. Nous avons tous connu le même problème, nous avons tous été confrontés à l'obligation de démontrer notre valeur si nous voulions réussir parfaitement notre intégration. Nous sommes fiers de ce que nous avons fait. Les Italiens de Belgique dont je suis le plus proche, comme Elio Di Rupo, Marie Arena, Frédéric François, Claude Barzotti ou Franco Dragone, ressentent la même chose.

Enzo brimé ?

Adamo : Je n'ai pas vu beaucoup de matches d'Enzo. En fait, je l'ai vu plus régulièrement avec Auxerre et Monaco qu'avec ses clubs belges. Quand on me demandait de quelle équipe j'étais supporter, je répondais toujours : -Celle d'Enzo Scifo. Pour moi, c'était une vraie star. Et je n'ai jamais compris qu'on puisse le brimer comme on l'a fait. Cela n'a pas changé depuis qu'il a arrêté de jouer. Prenez Georghe Hagi ou Hristo Stoichkov : après leur retraite, on leur a offert la liberté de décider ce qu'ils allaient faire et on a continué à les considérer comme des légendes vivantes. Pelé est devenu un ambassadeur du Brésil. Même chose pour Michel Platini en France. Ici, on n'a pas épargné Enzo. De quel droit ? J'avoue que j'ai parfois souffert physiquement avec lui quand il était critiqué. Mais bon, il faut croire qu'en Belgique, on n'aime pas les gens qui sortent du rang par leur talent.

Scifo : Je ne sais pas quoi dire... Je me console en me disant que certaines personnes ont quand même conservé la notion de respect.

Adamo : Peut-être pas les bonnes...

Scifo : On ne valorise pas assez les personnalités en Belgique. On ne les utilise pas comme elles pourraient l'être. J'ai connu ce phénomène, Michel Preud'homme aussi, et il y en a d'autres.

Adamo : J'ai parfois été dégoûté par certains traitements qu'on t'a réservés. Je pense par exemple à ton retour à Anderlecht. Le Sporting était au centre de la tourmente, en pleine affaire Nottingham. La presse ne parlait plus que de cela. La direction d'Anderlecht a alors trouvé la parade : elle a annoncé que tu allais quitter Monaco pour revenir. Il a suffi de cela pour faire taire les rumeurs de corruption. Tu as été carrément utilisé. En attendant, Jean Tigana a cru que tu n'étais plus motivé par Monaco et il t'a laissé sur le banc alors que tu méritais d'être sur le terrain. Et ta place en équipe nationale a été remise en question. A cause de toute cette campagne médiatique.

Scifo : Il y a eu des moments où j'avais le sentiment que certaines personnes ne croyaient pas en moi, mais je n'ai jamais eu l'impression qu'on cherchait à me saboter.

Adamo : Tu n'as pas eu la fin de carrière que tu méritais, c'est clair et net. Après ton £dème pulmonaire, on ne te faisait plus jouer qu'un quart d'heure de temps en temps à Anderlecht. J'étais dans le public : il te réclamait. Chaque fois que tu rentrais, la physionomie du match changeait. Mais ce n'était pas encore suffisant pour l'entraîneur.

Scifo : Pour boucler définitivement ma carrière, j'aimerais avoir un match de gala. Je le mettrai sur pied. De toute façon, c'est partout la même chose : leur soirée de gala, les grands joueurs l'organisent eux-mêmes (il rit). J'en ai toujours rêvé. Maintenant que je suis totalement rétabli de mes problèmes de hanche, je peux y penser sérieusement. Ce sera l'occasion de remercier mon public.

Chanteur-footballeur et footballeur-chanteur

Scifo : J'ai fait un disque à mes débuts. Surtout pour faire plaisir à deux personnes qui avaient débarqué à la maison pour me demander d'aller en studio. J'étais encore un peu naïf. Mais je ne regrette quand même pas de l'avoir fait. Même si ça m'a valu des problèmes. On est vite catalogué : quand un footballeur qui fait autre chose devient moins bon sur le terrain, on lui reproche de se disperser. On a dit la même chose des internationaux français qui ont fait de la pub après la Coupe du Monde 98. Quand j'ai ouvert mon restaurant, on m'a encore critiqué.

Adamo : Souviens-toi. Quand tu m'as parlé d'un disque, je t'ai conseillé de refuser. Je t'ai dit qu'on n'allait pas te rater. J'avais raison.

Scifo : Il n'empêche que j'adore chanter. La scène, je trouve ça fantastique. J'ai pris le micro à l'occasion d'une émission de télévision, récemment, pour les 60 ans de Salvatore. Une expérience magnifique. Quelle chance tu as. Ce soir-là, je me suis dit que ça devait être terriblement excitant de se retrouver aussi souvent devant un public, de faire vibrer les gens. Mais, en même temps, quel stress !

Adamo : A chacun son stress. Monter sur un terrain devant un stade comble, je n'aurais pas pu le faire.

Scifo : Il y a un autre aspect de ton métier qui me passionne. Un chanteur peut faire une très longue carrière. La limite physique ne survient que très tard. Moi, je suis toujours passionné à fond par le foot, mais je ne peux plus jouer. J'ai beau en mourir d'envie, c'est impossible. Alors que je payerais pour remonter sur un terrain. Un footballeur est vite amené à envisager sa reconversion. Et on le juge rapidement, on ne lui laisse guère le temps de s'adapter. J'ai connu cela à Charleroi. Dès que mon équipe perdait un match, certains rappelaient qu'un ancien grand joueur ne faisait pas automatiquement un grand entraîneur. N'importe quoi ! On a des points de repère intéressants dès le départ, quand même.

Adamo : J'étais sidéré quand je lisais certains commentaires à l'époque. Charleroi avait le 13e ou le 14e budget de D1, tout le monde savait que tu ne pouvais pas recevoir les joueurs dont tu avais envie, mais vous étiez quand même dans la première moitié du classement. Cela ne suffisait pas encore.

Beauté du foot, beauté de la variété

Adamo : Pour moi, la plus belle chose qu'il y ait dans le foot, c'est qu'une petite équipe peut toujours rêver de battre une grande. Ce côté aléatoire est grisant. Ce qui me déplaît, par contre, c'est le règne de plus en plus fort de l'argent et la disparition de la notion de fidélisation. Les joueurs ne font plus que passer. J'avais été frappé par le transfert de Leonardo à l'AC Milan. Deux semaines plus tôt, il avait qualifié le PSG en Coupe d'Europe, mais ça ne comptait plus : ce joueur ne pouvait plus, du jour au lendemain, être associé aux Parisiens. Le cynisme de certains entraîneurs me dérange aussi. On achète des footballeurs pour les laisser sur le banc, pour déforcer simplement les adversaires. Et on n'hésite pas à les démolir à la première occasion. J'ai vu Fabio Capello faire entrer Ibrahim Ba en cours de match, pour le sortir trois minutes plus tard. En matière de cynisme, c'était un sommet.

Scifo : La variété a des côtés qui me séduisent. J'ai assisté à une dizaine de concerts de Salvatore. Voir les gens qui se lèvent et cherchent à s'approcher de toi à n'importe quel prix, c'est magnifique. Emouvant. Et tu touches des spectateurs de tous les âges. Chaque fois que je t'ai vu sur scène, j'en ai attrapé la chair de poule. Je ne ressens pas les mêmes choses quand je vais à un concert de rock.

Adamo : Le plus dur, ce sont les festivals. Quand je monte sur scène pour un concert où je suis le seul artiste, je sais que le public m'apprécie forcément. Je dois alors juste veiller à être en forme et à proposer le bon répertoire. Dans un festival, par contre, il y a tous les publics : rock, variété, etc. Ce n'est pas trop compliqué pour le rockeur parce que l'amateur de variété est très coulant et apprécie plusieurs styles. Par contre, l'amateur de rock n'aime pas nécessairement la variété classique. Et c'est très crispant pour l'artiste. C'est pour cela que je n'accepte plus ce genre d'invitations. Je l'ai fait quelques fois en début de carrière : j'ai pris des tomates (il rit).

Scifo : J'ai déjà évoqué le stress avec plusieurs chanteurs. Ils m'ont tous dit que ça ne diminuait pas avec le succès ou les années.

Adamo : Chaque artiste a sa propre façon de le gérer. C'est une question de personnalité. Serge Gainsbourg se préparait en se saoulant la gueule tous les soirs (il rit). D'autres travaillent leur voix sans arrêt parce qu'ils ont toujours la hantise qu'elle les lâche. Pas moi. Je ne l'ai jamais fait. Quand ma voix est fatiguée ou fragile, je chante différemment mais beaucoup de gens me disent que je suis encore meilleur...

Scifo : Le stress, je l'éprouvais de plus en plus avec les années. Plus j'avançais et plus je ressentais la nécessité de démontrer que je n'étais pas fini. Les jugements étaient de plus en plus sévères et c'était parfois difficile à vivre.

Adamo : Se sentir toujours stressé, c'est encourageant. Cela veut dire qu'on est toujours concerné à fond par ce que l'on fait. C'est la preuve qu'on n'est pas blasé, que le métier n'est pas devenu une routine.

Scifo : Plutôt que de stress, je parlerais de peur de décevoir. Si vous n'avez pas cette peur, autant continuer à jouer dans la cour de votre école. Il n'y avait que dans les matches amicaux que je ne ressentais pas cette hantise.

Adamo : Alors, je suis tranquille. Tous mes concerts sont des matches amicaux !

Pierre Danvoye

" Ici, on n'aime pas les gens qui sortent du rang par leur talent " (Adamo)

" Je payerais pour rejouer " (Scifo)

Deux monuments comme Salvatore Adamo et Enzo Scifo étaient faits pour se rencontrer, se découvrir, se lier d'amitié. Leurs destins sont comparables : ils proviennent de familles italiennes modestes qui ont dû trouver leur voie en Belgique. Ils se sont ensuite révélés sur notre sol avant de casser la baraque hors de nos frontières. Et ils restent deux de nos meilleurs ambassadeurs à l'étranger. Adamo vient de fêter ses 60 ans et ses 40 années de carrière. On lui doit une trentaine d'albums " rien qu'en français ", signale-t-il. Car il a aussi sorti des disques en italien, en allemand, etc. Nous avons happé cette légende en pleine tournée. Salvatore Adamo était de retour pour quelques heures à Bruxelles. La veille, il avait donné un concert dans la région parisienne. Le lendemain, il repartait pour le sud de la France. Au moment où Enzo Scifo sonna à la porte de son domicile ucclois, celui-ci était une véritable ruche. L'agenda de l'artiste était chahuté. Des copains étaient de passage pour régler l'une ou l'autre chose. Et une équipe de télévision attendait son tour dans le hall d'entrée. Quelle vie ! Au fait, comment Enzo Scifo et Salvatore Adamo se sont-ils connus ? Et pourquoi s'apprécient-ils à ce point ? Salvatore Adamo : Dès les premiers matches d'Enzo avec Anderlecht, j'ai éprouvé une grande admiration pour lui. Mais ce n'est qu'à son mariage que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Nous avions un ami commun qui est venu me demander si j'étais d'accord de le surprendre lors de ce grand jour. J'ai directement marché dans le jeu. Mais, en partant à ce mariage, je ne savais vraiment pas ce que j'allais y faire, ce qu'on allait me demander. Enzo Scifo : En début de soirée, on m'a dit de sortir avec ma femme. Une surprise m'attendait. Quand j'ai vu Salvatore dans l'allée, je me suis demandé où j'étais. J'ai rarement été aussi bouleversé. Pour toute notre famille, c'était une légende depuis des années. Nous l'adorions véritablement et nous parlions souvent de lui. Je mourais d'envie de le rencontrer, mais je n'avais jamais osé faire la démarche. Il y avait chez moi une certaine peur mêlée de respect. Adamo : J'avais le même problème. J'avais envie de te connaître, mais j'hésitais à prendre contact. Dès cette première rencontre, le courant est passé. Il y avait un orchestre sur la scène, les invités ont réclamé une chanson. J'ai pris le micro : notre amitié était lancée. Nous sommes restés fort liés, sans malheureusement nous voir beaucoup, à cause de nos métiers. Un jour, quand je me suis retrouvé avec Enzo sur un plateau de télévision, je lui ai demandé s'il accepterait que je sois le parrain de son prochain enfant. Je ne sais pas ce qui m'a pris (il rit). Il a accepté et je suis donc le parrain d'Elena. Je suis malheureusement un parrain fort absent, mais Elena n'est pas la seule à le regretter : mes trois enfants n'ont guère plus de chance... C'est encore plus vrai pour le moment qu'en temps normal : mes 60 ans, mon nouveau disque, la sortie du film Laisse tes mains sur mes hanches, ça ne me laisse guère de répit. Mais j'envisage de lever un peu le pied, prochainement. Adamo : Nos parcours sont comparables. Nous avons dû sortir de l'ombre, en tant que fils d'immigrés. Et nous avons eu le mérite de le faire grâce à notre talent. Sans aucun piston. Que ce soit dans l'univers de la variété ou dans le monde de la chanson, il n'y a pas de passe-droit. C'est le public qui décide si vous devez vous révéler ou disparaître. Notez que cela est encore plus vrai dans le foot que dans la chanson. Si un joueur n'est pas bon, il ne fera pas une grande carrière. Alors que, dans le show-business, il est encore possible de tricher pendant une courte période. Sur un ou deux disques, on peut duper les gens, en truquant par exemple une voix qui n'est pas juste. Scifo : Moi aussi, j'ai été confronté à l'obligation de montrer ce que je valais pour sortir de l'ombre. Ma famille a connu pas mal de problèmes d'intégration en Belgique. A l'école, je n'étais jamais qu'un petit Italien. Un macaroni, comme on me l'a dit des centaines de fois. Je suis fier de m'être révélé par mes qualités de footballeur. Et, une fois que j'ai commencé à être connu, on ne m'a plus fait remarquer que je n'étais pas d'ici (il rit). Adamo : Les Italiens connus de Belgique se côtoient plus ou moins régulièrement. Ce n'est pas un hasard. Nous avons tous connu le même problème, nous avons tous été confrontés à l'obligation de démontrer notre valeur si nous voulions réussir parfaitement notre intégration. Nous sommes fiers de ce que nous avons fait. Les Italiens de Belgique dont je suis le plus proche, comme Elio Di Rupo, Marie Arena, Frédéric François, Claude Barzotti ou Franco Dragone, ressentent la même chose. Adamo : Je n'ai pas vu beaucoup de matches d'Enzo. En fait, je l'ai vu plus régulièrement avec Auxerre et Monaco qu'avec ses clubs belges. Quand on me demandait de quelle équipe j'étais supporter, je répondais toujours : -Celle d'Enzo Scifo. Pour moi, c'était une vraie star. Et je n'ai jamais compris qu'on puisse le brimer comme on l'a fait. Cela n'a pas changé depuis qu'il a arrêté de jouer. Prenez Georghe Hagi ou Hristo Stoichkov : après leur retraite, on leur a offert la liberté de décider ce qu'ils allaient faire et on a continué à les considérer comme des légendes vivantes. Pelé est devenu un ambassadeur du Brésil. Même chose pour Michel Platini en France. Ici, on n'a pas épargné Enzo. De quel droit ? J'avoue que j'ai parfois souffert physiquement avec lui quand il était critiqué. Mais bon, il faut croire qu'en Belgique, on n'aime pas les gens qui sortent du rang par leur talent. Scifo : Je ne sais pas quoi dire... Je me console en me disant que certaines personnes ont quand même conservé la notion de respect. Adamo : Peut-être pas les bonnes... Scifo : On ne valorise pas assez les personnalités en Belgique. On ne les utilise pas comme elles pourraient l'être. J'ai connu ce phénomène, Michel Preud'homme aussi, et il y en a d'autres. Adamo : J'ai parfois été dégoûté par certains traitements qu'on t'a réservés. Je pense par exemple à ton retour à Anderlecht. Le Sporting était au centre de la tourmente, en pleine affaire Nottingham. La presse ne parlait plus que de cela. La direction d'Anderlecht a alors trouvé la parade : elle a annoncé que tu allais quitter Monaco pour revenir. Il a suffi de cela pour faire taire les rumeurs de corruption. Tu as été carrément utilisé. En attendant, Jean Tigana a cru que tu n'étais plus motivé par Monaco et il t'a laissé sur le banc alors que tu méritais d'être sur le terrain. Et ta place en équipe nationale a été remise en question. A cause de toute cette campagne médiatique. Scifo : Il y a eu des moments où j'avais le sentiment que certaines personnes ne croyaient pas en moi, mais je n'ai jamais eu l'impression qu'on cherchait à me saboter. Adamo : Tu n'as pas eu la fin de carrière que tu méritais, c'est clair et net. Après ton £dème pulmonaire, on ne te faisait plus jouer qu'un quart d'heure de temps en temps à Anderlecht. J'étais dans le public : il te réclamait. Chaque fois que tu rentrais, la physionomie du match changeait. Mais ce n'était pas encore suffisant pour l'entraîneur. Scifo : Pour boucler définitivement ma carrière, j'aimerais avoir un match de gala. Je le mettrai sur pied. De toute façon, c'est partout la même chose : leur soirée de gala, les grands joueurs l'organisent eux-mêmes (il rit). J'en ai toujours rêvé. Maintenant que je suis totalement rétabli de mes problèmes de hanche, je peux y penser sérieusement. Ce sera l'occasion de remercier mon public. Scifo : J'ai fait un disque à mes débuts. Surtout pour faire plaisir à deux personnes qui avaient débarqué à la maison pour me demander d'aller en studio. J'étais encore un peu naïf. Mais je ne regrette quand même pas de l'avoir fait. Même si ça m'a valu des problèmes. On est vite catalogué : quand un footballeur qui fait autre chose devient moins bon sur le terrain, on lui reproche de se disperser. On a dit la même chose des internationaux français qui ont fait de la pub après la Coupe du Monde 98. Quand j'ai ouvert mon restaurant, on m'a encore critiqué. Adamo : Souviens-toi. Quand tu m'as parlé d'un disque, je t'ai conseillé de refuser. Je t'ai dit qu'on n'allait pas te rater. J'avais raison. Scifo : Il n'empêche que j'adore chanter. La scène, je trouve ça fantastique. J'ai pris le micro à l'occasion d'une émission de télévision, récemment, pour les 60 ans de Salvatore. Une expérience magnifique. Quelle chance tu as. Ce soir-là, je me suis dit que ça devait être terriblement excitant de se retrouver aussi souvent devant un public, de faire vibrer les gens. Mais, en même temps, quel stress ! Adamo : A chacun son stress. Monter sur un terrain devant un stade comble, je n'aurais pas pu le faire. Scifo : Il y a un autre aspect de ton métier qui me passionne. Un chanteur peut faire une très longue carrière. La limite physique ne survient que très tard. Moi, je suis toujours passionné à fond par le foot, mais je ne peux plus jouer. J'ai beau en mourir d'envie, c'est impossible. Alors que je payerais pour remonter sur un terrain. Un footballeur est vite amené à envisager sa reconversion. Et on le juge rapidement, on ne lui laisse guère le temps de s'adapter. J'ai connu cela à Charleroi. Dès que mon équipe perdait un match, certains rappelaient qu'un ancien grand joueur ne faisait pas automatiquement un grand entraîneur. N'importe quoi ! On a des points de repère intéressants dès le départ, quand même. Adamo : J'étais sidéré quand je lisais certains commentaires à l'époque. Charleroi avait le 13e ou le 14e budget de D1, tout le monde savait que tu ne pouvais pas recevoir les joueurs dont tu avais envie, mais vous étiez quand même dans la première moitié du classement. Cela ne suffisait pas encore. Adamo : Pour moi, la plus belle chose qu'il y ait dans le foot, c'est qu'une petite équipe peut toujours rêver de battre une grande. Ce côté aléatoire est grisant. Ce qui me déplaît, par contre, c'est le règne de plus en plus fort de l'argent et la disparition de la notion de fidélisation. Les joueurs ne font plus que passer. J'avais été frappé par le transfert de Leonardo à l'AC Milan. Deux semaines plus tôt, il avait qualifié le PSG en Coupe d'Europe, mais ça ne comptait plus : ce joueur ne pouvait plus, du jour au lendemain, être associé aux Parisiens. Le cynisme de certains entraîneurs me dérange aussi. On achète des footballeurs pour les laisser sur le banc, pour déforcer simplement les adversaires. Et on n'hésite pas à les démolir à la première occasion. J'ai vu Fabio Capello faire entrer Ibrahim Ba en cours de match, pour le sortir trois minutes plus tard. En matière de cynisme, c'était un sommet. Scifo : La variété a des côtés qui me séduisent. J'ai assisté à une dizaine de concerts de Salvatore. Voir les gens qui se lèvent et cherchent à s'approcher de toi à n'importe quel prix, c'est magnifique. Emouvant. Et tu touches des spectateurs de tous les âges. Chaque fois que je t'ai vu sur scène, j'en ai attrapé la chair de poule. Je ne ressens pas les mêmes choses quand je vais à un concert de rock. Adamo : Le plus dur, ce sont les festivals. Quand je monte sur scène pour un concert où je suis le seul artiste, je sais que le public m'apprécie forcément. Je dois alors juste veiller à être en forme et à proposer le bon répertoire. Dans un festival, par contre, il y a tous les publics : rock, variété, etc. Ce n'est pas trop compliqué pour le rockeur parce que l'amateur de variété est très coulant et apprécie plusieurs styles. Par contre, l'amateur de rock n'aime pas nécessairement la variété classique. Et c'est très crispant pour l'artiste. C'est pour cela que je n'accepte plus ce genre d'invitations. Je l'ai fait quelques fois en début de carrière : j'ai pris des tomates (il rit). Scifo : J'ai déjà évoqué le stress avec plusieurs chanteurs. Ils m'ont tous dit que ça ne diminuait pas avec le succès ou les années. Adamo : Chaque artiste a sa propre façon de le gérer. C'est une question de personnalité. Serge Gainsbourg se préparait en se saoulant la gueule tous les soirs (il rit). D'autres travaillent leur voix sans arrêt parce qu'ils ont toujours la hantise qu'elle les lâche. Pas moi. Je ne l'ai jamais fait. Quand ma voix est fatiguée ou fragile, je chante différemment mais beaucoup de gens me disent que je suis encore meilleur... Scifo : Le stress, je l'éprouvais de plus en plus avec les années. Plus j'avançais et plus je ressentais la nécessité de démontrer que je n'étais pas fini. Les jugements étaient de plus en plus sévères et c'était parfois difficile à vivre. Adamo : Se sentir toujours stressé, c'est encourageant. Cela veut dire qu'on est toujours concerné à fond par ce que l'on fait. C'est la preuve qu'on n'est pas blasé, que le métier n'est pas devenu une routine. Scifo : Plutôt que de stress, je parlerais de peur de décevoir. Si vous n'avez pas cette peur, autant continuer à jouer dans la cour de votre école. Il n'y avait que dans les matches amicaux que je ne ressentais pas cette hantise. Adamo : Alors, je suis tranquille. Tous mes concerts sont des matches amicaux ! Pierre Danvoye" Ici, on n'aime pas les gens qui sortent du rang par leur talent " (Adamo) " Je payerais pour rejouer " (Scifo)