Aux abords du terrain synthétique J3 de l'Académie Robert-Louis Dreyfus, des tas de neige évacuée de la pelouse rappellent que l'hiver n'a pas encore quitté la Cité Ardente. Le thermomètre peine à quitter ce zéro qu'il a côtoyé pendant plusieurs semaines, et les bonnets sont encore de rigueur dans l'assistance, massée en terrasse, sur les hauteurs du complexe, pour assister au " Clasico belge " version U21, au lendemain du 0-0 entre " les grands ".
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Aux abords du terrain synthétique J3 de l'Académie Robert-Louis Dreyfus, des tas de neige évacuée de la pelouse rappellent que l'hiver n'a pas encore quitté la Cité Ardente. Le thermomètre peine à quitter ce zéro qu'il a côtoyé pendant plusieurs semaines, et les bonnets sont encore de rigueur dans l'assistance, massée en terrasse, sur les hauteurs du complexe, pour assister au " Clasico belge " version U21, au lendemain du 0-0 entre " les grands ". Ici, les grands noms ne s'énumèrent pas tellement sur le terrain, mais plutôt de l'autre côté de la barrière. Au milieu des agents qui rôdent en quête de nouvelles proies, le directeur du centre de formation d'Anderlecht Jean Kindermans parle avec Nicolas Frutos des progrès effectués par le jeune attaquant mauve Jorn Vancamp, tandis qu'Aleksandar Jankovic, un improbable béret sur la tête, échange quelques mots en serbe avec Milos Kosanovic, aux côtés de plusieurs coaches de l'Académie principautaire. En sortant de " l'espace parents ", où il était parti chercher quelques degrés supplémentaires, Ratko Svilar, l'ancien gardien de l'Antwerp, salue Marc Wilmots. L'ex-sélectionneur gratifie son interlocuteur d'une chaleureuse accolade. La conversation, furtive, tourne inévitablement autour de leurs progénitures respectives. Car sur le terrain, dans les rangs liégeois, le jeune Reno Wilmots démarre ce Clasico miniature au poste de numéro 10, alternant les courses généreuses et les appels bourrés d'instinct dans le plus pur style familial. En face de lui, c'est Mile Svilar qui prend place entre les perches anderlechtoises. Depuis plus de cinq ans, le fils de Ratko est l'un des joyaux les plus brillants de Neerpede. Arrivé d'Anvers à la fin des années 2000, après quelques années passées sous le maillot du Beerschot, Mile a empilé les honneurs et les records de précocité dans la capitale. L'exemple le plus évocateur remonte au mois d'août de l'année 2014. Anderlecht dispute la prestigieuse Copa del Agatha, aux Pays-Bas, et Svilar est élu meilleur gardien du tournoi des moins de 19 ans. Le prodige mauve n'a alors pas encore fêté son quinzième anniversaire. L'année suivante, Mile Svilar dispute déjà la Youth League. Sa croissance précoce lui vaut, à plusieurs reprises, des remarques que les relents de racisme ordinaire réservent de coutume aux jeunes africains. " Quand j'ai dit à l'entraîneur de Barcelone qu'il n'avait que quinze ans, il ne voulait pas me croire ", se rappelle Mo Ouahbi, alors coach du jeune blé mauve, après l'affrontement entre Bruxellois et Catalans sur la mini-scène européenne. Le gardien a le don de faire forte impression à la première rencontre, comme le confirme Ismael Azzaoui, qui a joué à deux reprises avec lui en équipe nationale : " C'est l'un des meilleurs gardiens que j'ai vus, si pas le meilleur. " Inévitablement, les prestations de Mile attirent les yeux avisés des meilleurs scouts d'Europe aux abords des pelouses de Neerpede. Son père n'hésite pas à apparaître dans les médias, énumérant les clubs intéressés comme on lit une liste de courses : " Nous avons dit non à Schalke. Manchester et l'Ajax sont aussi venus avec des projets concrets. " Interpellé, le club met les petits plats dans les grands pour que la trajectoire de Svilar ressemble plus à celle de Youri Tielemans qu'aux départs précoces de Charly Musonda Junior ou d'Adnan Januzaj. " Nous sommes charmés par le projet sportif qu'Anderlecht nous a présenté ", reconnaîtra Ratko Svilar lors de la présentation officielle de son fils au RSCA. " Je sais que le Sporting a soumis un plan de carrière à Svilar, il y a deux ou trois ans, pour le convaincre de rester ", racontait récemment Wim De Coninck à Sport/Foot Magazine. Concrètement, le " projet Svilar " implique que Mile goûte déjà épisodiquement aux entraînements de l'équipe première lors de la saison 2015-2016. L'année suivante - celle en cours -, il intègre le noyau pro en qualité de troisième gardien, tout en disputant tous les matches en tant que titulaire chez les U21. Là, il croise la route d'Hamdi Harbaoui, renvoyé chez les espoirs par René Weiler : " C'est un très bon espoir ", explique le Tunisien. " Il a un très bel avenir. Je suis sûr qu'il va monter en puissance. De par son talent et ses qualités, je le vois bien suivre les traces de Courtois. Ils ont le même style, avec une bonne explosivité et une belle détente. " Cette évolution devait l'amener à lutter à armes égales avec Davy Roef pour un poste de titulaire sous la transversale du stade Constant Vanden Stock dès la saison prochaine. Un plan qui faisait donc de Silvio Proto un monument ganté un peu trop encombrant. Dans un entretien accordé à la Dernière Heure, peu de temps après son arrivée à Ostende, l'ancien numéro 1 du Sporting le constatait : " Le club avait peur que Svilar s'en aille si je restais. " Et le portier des Côtiers de raconter une anecdote, datée de la saison dernière : " Des amis à moi étaient en tribune d'honneur lors d'un match au Parc Astrid. Ils ont entendu un dirigeant qui expliquait que je devais partir pour ne pas boucher l'avenir de Svilar. " Depuis plusieurs mois, tous les mouvements d'Anderlecht sur le délicat marché des gardiens semblent dictés par le talent du projet le plus ambitieux de Neerpede. À la fin de l'année 2016, quand les gants de Davy Roef ont commencé à trembler et que Frank Boeckx a dû être appelé à la rescousse entre les perches, la possibilité d'acheter un nouveau gardien a circulé dans les couloirs du Parc Astrid. Le nom de Lovre Kalinic a été évoqué. Mais plus que le prix réclamé par l'Hadjuk Split, c'est la perspective de boucher à nouveau l'avenir promis à Mile Svilar qui a incité le Sporting à ne pas investir dans un gardien qui a finalement pris la route de Gand. La façon dont Anderlecht couve sa poule aux oeufs d'or est devenue un secret de Polichinelle. Et les yeux se tournent donc forcément vers les gants de Mile Svilar, talent proclamé, mais aux qualités encore très confidentielles pour le grand public. Filip De Wilde, qui a découvert le phénomène de Neerpede quand il a rejoint le giron de la sélection belge des moins de quinze ans, prend le pinceau pour tirer le portrait de Mile : " Sa plus grande qualité, c'est son explosivité. Elle lui permet aussi d'avoir une détente au-dessus de la moyenne. Et au niveau de la personnalité, il faut reconnaître qu'il a une grosse confiance en lui, ce qui peut être un atout. Il doit encore progresser dans le domaine purement technique, mais ce n'est pas tellement un problème, parce que c'est un secteur où le travail permet de faire un saut qualitatif important. " La personnalité, c'est effectivement ce qui saute aux yeux, à l'entrée du rectangle du synthétique liégeois où Mile Svilar a élu domicile en ce début de rencontre largement dominé par les jeunes anderlechtois. Sous les yeux de ses parents, qui se sont installés à hauteur du rond central, Mile félicite ses ailiers et guide ses défenseurs, jonglant très facilement entre l'anglais, le français et le néerlandais en fonction de l'interlocuteur auquel il s'adresse. Le brassard est à l'autre bout du terrain, autour du bras de Jorn Vancamp, mais la voix de Svilar a le ton et l'omniprésence d'un patron de vestiaire. Le gardien du Sporting passe presque plus de temps hors de son rectangle qu'à l'intérieur, et participe à la construction avec l'aisance d'un joueur de champ. Rares sont les ballons qu'il expédie directement vers la moitié de terrain adverse. Raison pour laquelle Mile réfute systématiquement les comparaisons avec Thibaut Courtois : " Je joue loin de mon but, comme Manuel Neuer. Courtois est plus un gardien de ligne. " Un style de gardien à l'allemande qui a germé dans la pépinière mauve, dépeint par Jean Kindermans : " Dans le futur, le gardien de but sera plus amené à la lecture du jeu, à la participation, à la construction, à avoir de bons pieds. C'est pour ça qu'un gardien comme Mile Svilar est constamment amené, depuis son plus jeune âge, à participer aux exercices des joueurs de foot. " Le football de Mile Svilar se décrit au superlatif. Des compliments qui amènent presque à se demander pourquoi, à dix-sept ans, ce n'est pas lui qui a reçu sa chance dans les buts anderlechtois après que René Weiler a finalement décidé de reléguer Davy Roef sur le banc. Trop jeune, certainement. Mais le 11 février 2014, lors d'un partage 3-3 entre les U15 belges et leurs homologues italiens, le vis-à-vis de Svilar s'appelait Gianluigi Donnarumma. Trois ans plus tard, le fenomeno transalpin accumule déjà plus de cinquante matches entre les perches du Milan, tandis que Svilar est toujours le troisième gardien d'Anderlecht. Débuter entre les perches aussi tôt est une exception. À la source, il y a toujours un concours de circonstances, même pour les phénomènes : Thibaut Courtois a disputé son premier match de D1 à seize ans, mais il devait sa titularisation aux problèmes d'affiliation de Laszlo Köteles. Même à l'étranger, Iker Casillas a profité de la blessure de Bodo Illgner pour devenir titulaire au Real Madrid quelques mois après son dix-huitième anniversaire. Manuel Neuer a dû attendre ses vingt ans et le départ du légendaire Frank Rost pour s'installer entre les perches à Schalke 04, tandis que c'est la clavicule récalcitrante de Luca Bucci qui a permis à Gianluigi Buffon de démarrer sa carrière à 17 ans avec Parme. Svilar a le temps. Mais est-il prêt à se l'accorder ? Lors du stage des Mauves à La Manga, Frank Boeckx a expliqué à la presse qu'il devait souvent rappeler à son jeune concurrent que " sa carrière est un marathon, pas un sprint. " De plus en plus, il se murmure que le jeune Mile ne serait pas encore prêt pour relever son grand défi bruxellois. En Espagne, le staff trudonnaire, qui partageait les terrains de La Manga avec Anderlecht, s'est étonné du manque de centimètres d'un gardien censé tutoyer les sommets du football mondial, ce qui se fait de plus en plus difficilement en n'atteignant pas le mètre nonante. Dans l'entourage de l'équipe nationale des moins de 19 ans, la perplexité est aussi de mise. Azzaoui parle pourtant de lui comme " quelqu'un de posé, qui pense très tôt à sa préparation mentale dans le vestiaire pour être au top pendant le match. " Mais certains évoquent un gardien " loin d'être prêt ", avec une forme d'arrogance dans le jeu qui lui joue encore énormément de mauvais tours. Des réserves visiblement partagées par les observateurs liégeois, massés sur la terrasse de l'Académie. Au moment où Mile Svilar concède un deuxième but en quelques minutes, suite à une sortie un rien prématurée alors que son défenseur était encore au duel avec Ayrton Mboko, on entend même des critiques à voix haute s'échapper du clan rouche : " Il a du cran et il joue haut, mais techniquement ce n'est pas exceptionnel. " De l'autre côté de la pelouse synthétique, c'est plutôt Arnaud Bodart, neveu de Gilbert, qui fait forte impression en retardant l'égalisation mauve à grands coups de miracles qui vont jusqu'à susciter les compliments de Nicolas Frutos. En coulisses, certains affirment que Svilar snoberait quelque peu ces rencontres avec les U21 bruxellois, au même titre que ses apparitions avec les hommes de Gert Verheyen en équipe nationale des moins de 19 ans. Par contre, lorsque la Youth League a fait escale à Anderlecht ou que les jeunes Diablotins ont disputé des matches à enjeu, le prodige de Neerpede a répondu présent. Comme si les grands rendez-vous lui donnaient l'occasion d'étaler ses qualités. " Peut-être que quand le grand défi de garder les buts de l'équipe fanion d'Anderlecht se présentera devant lui, il se révélera ", poursuit notre interlocuteur au sein du giron national. " En tout cas, il ne craquera pas devant la pression comme Roef a pu le faire. " Dans le vestiaire mauve, où les fortes personnalités sont légion, Davy Roef détonnait en effet par son mutisme. Souvent plongé sur son téléphone, sans échanger le moindre mot avec ses coéquipiers, il ne semblait pas avoir le charisme indispensable à sa fonction. Un atout indéniablement installé dans le jeu de Svilar. C'est aussi ça, l'école anderlechtoise. PAR GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS BELGAIMAGE" Sa plus grande qualité, c'est son explosivité. Et au niveau de la personnalité, il a une grosse confiance en lui. " - FILIP DE WILDE