Aucun pays ne balance, comme l'Allemagne, entre euphorie et pessimisme. La préparation parfois pénible de la Mannschaft a soulevé le scepticisme et les critiques ont préparé leur guillotine pour le sélectionneur, Jürgen Klinsmann. Vendredi dernier, le ciel s'et subitement éclairci. Après la victoire 4-2 contre le Costa Rica, la presse a clamé que la Mannschaft était sur le chemin de la gloire.
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Aucun pays ne balance, comme l'Allemagne, entre euphorie et pessimisme. La préparation parfois pénible de la Mannschaft a soulevé le scepticisme et les critiques ont préparé leur guillotine pour le sélectionneur, Jürgen Klinsmann. Vendredi dernier, le ciel s'et subitement éclairci. Après la victoire 4-2 contre le Costa Rica, la presse a clamé que la Mannschaft était sur le chemin de la gloire. Alors même que l'été prenait enfin pied en Allemagne, l'équipe de Klinsmann s'est produite avec enthousiasme à l'Allianz Arena de Munich. Elle a neutralisé le faible Costa Rica et le sublime but de l'arrière gauche droitier Phillip Lahm a semblé annoncer une soirée mémorable. A ce stade, l'absence de Michael Ballack, blessé, ne posait pas problème, d'autant que Tim Borowski, son remplaçant, s'est très bien tiré d'affaire. Comme l'Allemagne de Klinsmann joue très haut, le talon d'Achille de l'équipe a été cruellement mis à nu : à deux reprises, l'axe défensif a été tout simplement démantelé sur un centre en profondeur, grâce à l'opportunisme de Paulo Wanchope, un avant doté d'un excellent bagage technique. Cela n'incitera pas Klinsmann à changer ses plans, même si ses options tactiques ont soulevé maintes questions. Le sélectionneur, un baril de poudre pendant le match, n'a cessé de sauter de son banc quand l'équipe faisait trop circuler le ballon latéralement. Du doigt, il montrait le chemin à suivre pour la Mannschaft : en avant. Même sans Ballack, le c£ur de l'équipe, cantonné sur le banc par une contracture de la cuisse alors qu'il avait pourtant affirmé être tout à fait apte à jouer. En le renvoyant sur le banc, Klinsmann a montré qui était le chef, quitte à prendre un risque énorme. C'est aussi pour cela que Klinsmann était si soulagé après coup. Lors de la conférence de presse, il a soigneusement dribblé les grossières fautes commises par la défense. " C'est toute l'équipe qui doit défendre ", a argumenté le coach. Il l'a répété le lendemain. Klinsmann s'est mis en tête de réformer le football allemand et est bien décidé à appliquer son plan, même s'il est confronté aux suites d'une formation des jeunes rétrograde et trop figée. Il ouvre donc de nouvelles voies en Allemagne mais ce fils de boulanger qui s'est autoproclamé citoyen du monde sait très bien qu'il ne peut se permettre le moindre faux-pas. Jamais l'Allemagne n'a apprécié cet ex-attaquant antipatriote. Ses moindres faits et gestes sont critiqués,... comme le fait qu'en Californie, à la table familiale, il n'y a jamais de plats allemands. La suite du tournoi nous permettra de jauger la force exacte de cette équipe allemande, à commencer mercredi par le match face à la Pologne, vaincue vendredi par l'Equateur. C'est aussi l'avis de Jürgen Klopp (38 ans), considéré comme un des princes héritiers parmi les entraîneurs allemands. Klopp s'est longtemps produit pour Mainz 05, de l'équipe duquel René Vandereycken l'a écarté durant la saison 2000-2001. Klopp est un monument dans son club. Quand Vandereycken a été renvoyé en novembre 2000 et que son successeur n'a pas connu davantage de succès, c'est Klopp qui a été promu entraîneur en chef en février 2001. Il a conduit le club en Bundesliga en 2004 et l'y maintient depuis deux saisons, malgré un manque de moyens flagrant. La ZDF, la deuxième chaîne publique allemande, l'a engagé comme analyste pour le Mondial... et le siège de la ZDF n'est qu'à un jet de pierre du stade de Mainz 05. Surpris par l'offre, Klopp n'a pas hésité. " Ainsi, pendant le Mondial, je suis en première ligne ", rit-il. Jürgen Klopp : En fait, ce Mondial vient trop tôt pour l'équipe nationale d'Allemagne. Nous avons différents footballeurs talentueux dotés de capacités offensives mais ils sont encore dans un processus de maturation. En plus, la défense a des problèmes. On remarque que la Bundesliga aligne énormément d'étrangers en défense. Durant la préparation du Mondial, on a constaté que les manquements de l'équipe étaient particulièrement criants derrière. Il n'en a pas été autrement contre le Costa Rica. Il n'y a pas de meneurs au sein de la dernière ligne. Dans ces conditions, jouer haut et offensivement comme Klinsmann le veut n'est pas facile. Qu'est-ce qui fait la force de Barcelone ? Qu'il possède des talents tels que Ronaldinho et Lionel Messi mais aussi qu'il a, en défense, des défenseurs centraux, Pujol et Marquez, qui décident de ce qui va se passer. Ils décernent les missions. Ils donnent le signal d'attaquer mais ils rappellent les attaquants au lasso quand il faut défendre. D'autre part, le manque de leaders en défense ne constitue pas une excuse pour ne pas défendre. On peut travailler certains automatismes. En ce sens, il était positif que l'équipe nationale parte en stage quatre semaines, même si la solidité de la défense ne s'est pas améliorée. C'est le problème de toute équipe nationale : il faut obtenir le temps nécessaire pour inculquer des schémas défensifs. Le jeu offensif est davantage une question d'individualisme. C'est lié à la manière extrême qu'ont les Allemands d'appréhender le football. Une équipe en pleine construction commet fatalement des gaffes, c'est prévisible. Prenez ce revers 4-1 en mars contre l'Italie. Cela a pris des allures de catastrophe alors qu'il faut se pencher sur les circonstances : l'équipe a rapidement été menée 2-0. Le premier but est tombé sur une phase arrêtée, ce qui peut arriver et n'a rien à voir avec le collectif. Le deuxième but est dû à une erreur tactique, un mauvais jeu de position. Quand on joue contre l'Italie, le champion du monde en football de résultat, on est fichu. L'entraîneur devrait former son équipe indépendamment du résultat. On ne peut quand même pas tout recommencer à zéro après chaque match ! Mais surtout, il faut replacer chaque match dans son contexte. Une chose me surprend : le football a énormément évolué ces dernières années mais pas la façon dont on le voit, y compris dans la presse. Je lis le Kicker depuis trente ans. J'y ai déjà lu plus d'une fois les mêmes questions et les mêmes réponses. Pourtant, nul ne s'offusque qu'on pose sans cesse les mêmes questions, auxquelles on apporte les mêmes réponses. Pire : nous nous en nourrissons tous. On analyse trop peu. Les journalistes ne font pas exception. Quand il y a but, c'est toujours la faute du dernier défenseur qui a perdu son duel alors que six ou sept erreurs ont été commises auparavant. Aucun observateur ne se donne la peine de les mettre à nu. Et les conclusions sont toujours les mêmes. A la longue, ce ne sont plus que des clichés. Comme par exemple : l'Allemagne manque de technique et de créativité, elle ne s'appuie que sur son engagement et son abattage. Bien sûr que non. Je trouve qu'avoir du caractère est une vertu mais l'Allemagne a toujours eu des footballeurs techniquement doués, y compris maintenant. Prenez Bastian Schweinsteiger. Il est très fort homme contre homme, rapide, il a du cran et un bon tir. Il l'a démontré par moments contre le Costa Rica. Ou Ballack. Aucun médian au monde n'est plus rapide dans le rectangle. On envoie un centre du flanc et il est déjà au poste. Ce n'est pas un hasard si José Mourinho l'a transféré à Chelsea. Et il y a Lukas Podolski. Et surtout Tom Borowski du Werder Brême. Un médian fabuleux avec une technique pure, de l'intelligence. Il anticipe. En effet. Il ne m'a pas surpris. C'est d'ailleurs Brême qui a le meilleur jeu de combinaisons d'Allemagne. Le problème est que nous avons raté le train, un moment donné. Ainsi, nous n'avons pas d'internats de football, nous ne sommes pas parvenus à concilier football et études pour élargir le champ de recrutement. On veut changer les choses. C'est pour cela que Matthias Sammer a été nommé directeur technique. C'est une bonne chose mais on ne peut attendre de revirement du jour au lendemain. Or, la patience n'est pas vraiment une qualité dans ce pays. C'est notamment dû à la puissance de la presse à sensation, qui détermine un peu la politique suivie. Bild-Zeitung par exemple. Avez-vous un journal comme ça en Belgique ? Félicitations. Heureusement, Klinsmann ne s'y attarde pas. Il est plutôt têtu. Il l'était déjà comme footballeur. Un joueur difficile à gérer pour n'importe quel entraîneur. Mais il a placé d'autres accents qui seront peut-être plus manifestes au fil du tournoi. Evidemment, à ce niveau, c'est toujours la qualité individuelle qui fait la différence, au final. Chelsea ne cesse de courir, rien ne va mais Didier Drogba ou Frank Lampard marquent quand même. Ou il y a un éclair de génie de Ronaldinho à Barcelone, d'Andriy Shevchenko à l'AC Milan. Nous n'avons pas de joueurs de ce format en Allemagne, à cause de nos limites budgétaires, de droits TV moins généreux, etc. Cette discussion ne m'intéresse de toute façon pas. Le potentiel footballistique d'un pays est déterminé par ses talents. De ce point de vue, nous n'avons pas à nous plaindre,... comme l'avenir le confirmera. N'est-ce pas ce que veut chaque équipe, chaque entraîneur ? Ce sont des mots vides de sens. Klinsmann était évidemment obligé de changer des choses. Il ne pouvait se permettre de travailler tranquillement pendant deux ans. Cela lui aurait valu une volée de critiques. Il n'est pas épargné non plus à cause des changements initiés. Klinsmann s'est exposé. Il a pris des décisions impopulaires comme d'écarter Sepp Maier du poste d'entraîneur des gardiens. En soi, je trouve ça bien. Il faut analyser la situation et apporter les modifications qu'on juge nécessaires. Klinsmann a une volée de très bons jeunes footballeurs. Las, le championnat du monde a lieu en 2006 et pas en 2008. Nous pouvons difficilement dire : nous ne serons pas champions du monde avec cette équipe. Je ne trouve pas ça dramatique. Il y aura encore un Mondial en 2010 et nous devrions être nettement plus avancés. Il faut prendre les choses comme elles viennent. Alors que c'est simple quand on voit qu'Arsenal joue aux environs de la ligne médiane. Lehmann a l'habitude de jouer ainsi, plus que Kahn. Tout connaisseur de football peut faire la même réflexion. La non sélection de Christian Wörns, du Borussia Dortmund, a également suscité un fameux émoi alors qu'il y avait des raisons : Wörns est un stoppeur classique, qui relance fort peu le jeu. Il a du mal à fonctionner au sein d'un quatuor en ligne. Mais que voulez-vous : c'est le plus grand événement sportif ici depuis le Mondial 74 et les Jeux Olympiques de Munich. Il est surdimensionné. Un entraîneur est toujours confronté à des questions. C'est inhérent à son travail. Un entraîneur n'a que des questions, il ne reçoit jamais de réponse. Selon moi, oui car elle n'a pas de vraies personnalités. On ne peut évidemment se réfugier derrière cet argument quand ça ne va pas : il suffit de jouer un peu autrement. En plus, c'est toujours la situation du moment qui détermine comment on joue. C'est quelque chose qu'on peut exercer. C'est ce que Klinsmann doit faire. Ce n'est pas un hasard s'il prodigue des séances intensives même pendant le tournoi. Ce n'est pas un problème, pour autant que ce soit fait avec compétence et qu'on n'y mêle pas d'autres choses. Vous savez, quand j'ai percé, comme entraîneur, avec mes lunettes et mes cheveux blonds, on m'a surnommé Harry Potter. Je me demande ce que ça a à voir avec mon boulot d'entraîneur. Mais on préfère vous dépeindre comme un Harry Potter qu'écouter votre conception du football. Par exemple. Il y a diverses opinions mais elles sont superficielles. Elles ne vont jamais au fond des choses. Comme je le disais, on entend toujours les mêmes clichés mais peu de gens les trouvent lassants. JACQUES SYS, ENVOYÉ SPÉCIAL EN ALLEMAGNE