Résolument tourné vers le futur. C'est l'impression que vous laisse Yannick Ferrera au bout d'une heure d'entretien passée à décrypter le football. Il faut dire que l'entraîneur passé par Charleroi, Saint-Trond, le Standard, Malines et Waasland-Beveren n'a pas passé les neuf derniers mois à se tourner les pouces.

" J'ai voyagé et j'ai rencontré des gens. J'ai notamment été invité par la fédération américaine au mois de janvier, pour donner une formation aux coaches qui faisaient leur Licence Pro ", explique Ferrera. " D'autre part, je continue à analyser beaucoup de matches pour moi-même. Et je lis énormément, en m'intéressant à tout ce qui est leadership autour du sport. "

Tu n'as pas encore reçu d'opportunité pour te remettre en selle ?

YANNICK FERRERA : J'ai eu cinq propositions concrètes ces derniers mois, en Belgique et à l'étranger. C'est toujours moi qui les ai refusées, parce que ça ne collait pas à mes valeurs. Ce n'est pas une question de niveau. Par exemple, j'ai récemment refusé Roulers, mais je ne suis pas du tout fermé à la D1B. C'est simplement que dans l'organisation du club, ça ne collait pas avec ce que je suis, ce que je souhaite. C'est la preuve que j'ai mûri à ce niveau-là parce qu'il y a un an, j'ai signé à Waasland-Beveren sans même poser de questions sur le club, les objectifs ou l'état d'esprit général. Un club cherchait un coach, j'étais libre et j'ai directement accepté. C'est peut-être une erreur que j'ai commise à ce moment-là. Cette fois, j'ai laissé passer des offres de l'étranger qui étaient parfois intéressantes financièrement, parce qu'elles ne correspondaient pas à ce que je veux bâtir.

Je préfère attendre un bon projet plutôt que de sauter sur le premier truc venu, qui ne me correspond pas. " Yannick Ferrera

C'est difficile de prendre la décision de refuser une offre ?

FERRERA : À un certain moment, ça n'a pas été facile mais maintenant, je suis vraiment dans cette optique de me construire, d'élargir mon réseau, et je suis beaucoup plus serein par rapport au fait de ne pas avoir de club. Je préfère attendre un bon projet plutôt que de sauter sur le premier truc venu, qui ne me correspond pas.

" Les gens me voient, à tort, comme un coach de réaction "

Tu as pu recommencer à étudier le football plus en détails que quand tu étais en fonction ?

FERRERA : Oui, même si je n'ai jamais cessé de le faire. Quand tu es en fonction dans un club, tu n'as pas toujours le temps. J'ai analysé des matches internationaux aussi à ce moment-là, mais ici j'ai beaucoup plus de temps pour le faire et pour mettre mes idées en place. J'ai aussi le temps de lire des choses. Tu ne peux pas toujours quand tu es en poste. Quand tu reçois un rapport détaillé de l'adversaire, tu ne peux pas lire un livre à la place. Cette période, il faut s'en servir pour devenir meilleur. Et j'ose affirmer aujourd'hui que, même sans avoir de club depuis neuf mois, je suis un meilleur entraîneur que celui qui a été viré de Beveren.

Il y a des équipes que tu analyses particulièrement ?

FERRERA : J'apprécie différentes équipes pour diverses raisons : Manchester City pour ce qu'ils font en construction, même si c'est quasiment impossible à faire pour une autre équipe. J'apprécie l'intensité de Liverpool quand ils attaquent, celle de l'Atlético quand ils défendent. Ce sont toujours des petits trucs, pris à gauche ou à droite. J'analyse, par exemple, tous les buts de Ligue des Champions et je les découpe pour en faire des compilations qui m'intéressent, qui collent à ma philosophie.

Comment tu définirais ta philosophie de jeu ?

FERRERA : Je pense que les gens me voient, à tort, comme un coach de réaction. Parce que j'ai commencé avec Charleroi, qui venait de monter de D2, tu n'as pas encore les armes pour être une équipe d'action, donc tu dois réagir. Ensuite, j'ai été un coach d'action pendant deux ans à Saint-Trond, mais peu de gens le savent ou l'ont vu, parce que c'était en D2. Sur le plan de la possession, on a fait des choses exceptionnelles. On a été champion avec neuf points d'avance la deuxième saison, on a écrasé le championnat. En D1, on a super bien commencé avec un 10/15 en battant Bruges et Genk. C'était la preuve qu'on était une équipe joueuse. J'aime que mon équipe crée quand elle a le ballon, et qu'elle fasse tout pour le récupérer le plus vite possible quand elle ne l'a plus, mais tout ça prend du temps à se mettre en place. Si ce n'est pas déjà intégré à la philosophie du club, s'il n'y a pas de joueurs prêts à ça au départ, il faut du temps.

© BELGAIMAGE

" Quand tu commences à entraîner à 31 ans, t'es pas un produit fini "

Les gens confondent parfois le fait d'être une équipe d'action avec celui d'avoir le ballon.

FERRERA : Tu peux être une équipe d'action si tu fais tout pour récupérer le ballon quand tu ne l'as pas. Et, à l'inverse, tu peux être une équipe passive si tu as le ballon sans rien faire avec. À Saint-Trond, on voulait entreprendre quelque chose. Ça, c'était dans ma philosophie. Malheureusement, tu n'as pas toujours les armes pour appliquer ça. Quand j'arrive à Malines, ça ne tournait pas trop mal, donc j'ai continué sur ce qui avait été fait. J'ai compris que ce qui correspondait le mieux à ce groupe, c'était d'attendre dans un bloc compact pour partir en contre. C'est ce qui nous a permis de finir avec 48 points.

Ensuite, à Beveren, je me suis dit qu'on serait une équipe d'action en arrivant, quoi qu'il se passe. Mais là, on n'avait vraiment pas les armes pour, et on a dû être une équipe de réaction, mais ça ne colle pas avec ma philosophie. Je sais très bien que je ne recevrai pas demain un club dans lequel tout est déjà rodé parce que s'ils prennent un entraîneur en début de saison, c'est que quelque chose ne va pas. Par contre, j'espère que ma prochaine étape sera un club où je recevrai le temps de mettre des choses en place si elles ne le sont pas déjà.

Tu sembles vraiment tourné vers le long terme.

FERRERA : Avant, j'avais un plan de carrière tout tracé. Je me disais qu'en allant à Saint-Trond, je devais remonter. On l'a fait. Je devais aller dans un grand club, j'y suis allé. On devait gagner un titre, j'ai gagné une Coupe... J'avais tout tracé, et puis ça s'est arrêté. En réfléchissant sur le long terme, aujourd'hui, je me dis que si je n'ai pas de problème de santé, j'ai encore trente ans de carrière devant moi. Et en tout ce temps, beaucoup de choses peuvent se passer.

On oublie parfois ton jeune âge, dans l'analyse qu'on fait de ton parcours ?

FERRERA : Quand tu commences à entraîner à 31 ans, tu n'es pas encore un produit fini. En fait, c'est comme un joueur qui arrive à 15 ans en équipe première. Tu sais qu'il ne sera pas vraiment mature avant ses 25 ans. Pour un jeune entraîneur, c'est pareil. J'étais prometteur, avec beaucoup de qualités, mais tu fais parfois des choix qui ne sont pas les bons. Il faut encadrer les jeunes entraîneurs comme on le fait avec les jeunes joueurs. Il y a beaucoup de jeunes coaches en Allemagne et au Portugal, en Belgique je pense avoir été le premier, et les gens doivent être indulgents et compréhensifs par rapport à ça. Ils doivent se rappeler qu'on a moins de crédit que les autres, et qu'on doit prouver plus qu'eux.

" Je voulais atteindre le haut niveau comme joueur "

Comment tu relèves le défi de prendre la parole face à un vestiaire pro sans avoir de carrière de joueur pour te donner une aura naturelle ?

FERRERA : Je me suis préparé pendant des années à ce jour où je serais devant un groupe pro. Qu'est-ce que je devrai leur dire ? J'ai arrêté de jouer à 22 ans et neuf ans plus tard, à 31 ans, j'avais neuf ans de préparation de ce moment-là. J'avais une certaine assurance, même si je savais que je commettrais des erreurs.

Tu as arrêté ta carrière si tôt par manque d'envie de continuer à jouer, ou à cause d'une trop grande envie de coacher ?

FERRERA : Je voulais atteindre le plus haut niveau comme joueur. Quand j'étais petit, je rêvais de jouer la Coupe du monde 98, l'année de mes dix-huit ans. En 2002, quand j'ai arrêté de jouer, j'ai compris que je ne jouerais pas la Coupe du monde. Jouer en provinciales, tournée de bières dans le vestiaire après le match, ce n'est pas l'idée que j'ai du foot. J'ai préféré faire des études d'éducation physique pour acquérir des bases, entraîner des jeunes et passer mes diplômes d'entraîneur. J'ai arrêté parce que j'ai compris que je n'allais pas faire la carrière dont je rêvais, tout simplement.

Je suis un meilleur entraîneur aujourd'hui que celui qui a été viré de Beveren. " Yannick Ferrera

C'est une mentalité très américaine, d'affirmer haut et fort ses ambitions.

FERRERA : J'ai grandi avec tous les films de sport américains. Les Rocky, Remember The Titans, Invincible, The Rookie... Ça a formé le gars que je suis aujourd'hui. Automatiquement, je partage cette mentalité et ces valeurs. Quand je suis allé aux États-Unis pour la première fois, au mois de janvier, j'ai rencontré des coaches et des gens du soccer, et j'ai réalisé que ce n'étaient pas que des films. Ils sont complètement là-dedans, et j'adore ça. Ce n'est pas pour rien que je vais y retourner à mes frais pour visiter des clubs, apprendre des choses et découvrir leur culture. Je me sens proche de cette mentalité.

© getty

" Tactiquement, il y a des choses intéressantes dans le handball "

Les States, c'est aussi une mentalité très omnisports. Il y a d'autres disciplines qui t'inspirent pour avoir des idées neuves dans le foot ?

FERRERA : Tactiquement, il y a des choses intéressantes dans le handball. Au niveau des attaques placées, des zones d'attaque, de la façon de contourner ou d'ouvrir une zone. Pour le reste, il n'y a pas d'autre sport qui se rapproche du foot, pour moi. Par contre, je suis beaucoup en contact avec des gens du basket actuellement, et j'y découvre certaines valeurs dans l'approche de leur sport que les footballeurs n'ont pas et qui sont similaires aux miennes : des gens humbles, disciplinés, complètement consacrés à leur sport, ouverts d'esprit... J'apprécie beaucoup ça.

En tant que jeune coach, c'est difficile de s'offrir des moments de répit ?

FERRERA : C'est la grande différence entre l'entraîneur et les joueurs. Un joueur, quand l'entraînement est fini, c'est fini. Il doit juste faire en sorte d'être frais pour l'entraînement du lendemain matin. Par contre, un entraîneur, dès que la séance est finie, il se demande ce qui a été, pourquoi certaines choses n'ont pas été, s'il a bien fait de dire telle chose à tel moment, comment il va aborder le groupe demain... Tu es constamment occupé. Un entraîneur, il va dormir quand il décide qu'il a terminé de travailler. S'il veut, c'est du 24h/24 tous les jours.

Physiquement, c'est un métier plus éprouvant que ce qu'on pense ?

FERRERA : Tu as toujours un down. Quand tu es occupé, tu peux avoir de tellement belles émotions qui te reboostent que tu ne craques jamais pendant. Mais je me souviens qu'après la finale de la Coupe avec le Standard, les trois jours qui ont suivi, j'ai eu de la température, j'ai été malade, parce que ton corps fait stop à un moment donné. Mais pendant que tu es dans le truc, les émotions te drivent. Tu ne sens pas la fatigue.

On trouve encore le temps de dormir ?

FERRERA : Au début, je dormais très très peu. Je faisais beaucoup de choses seul, aussi. D'ailleurs à Charleroi, ça a un peu frité avec le staff sur la fin parce que je voulais tout faire tout seul. C'est un peu une maladie que les jeunes coaches ont. Se dire qu'on veut que les choses soient bien faites, donc qu'on va les faire soi-même.

" Je ne me suis peut-être pas assez appuyé sur l'expérience des autres "

Sans doute en pensant que les autres ne le feront pas exactement comme tu l'imagines.

FERRERA : Voilà, mais tu es plus riche quand tu prends l'expérience des autres. À ce moment-là, sans manquer de respect à personne pour autant, je ne me suis peut-être pas assez appuyé sur l'expérience des autres. C'est une leçon que j'ai tirée de Charleroi. Par après, j'ai eu l'occasion de faire mon staff à gauche ou à droite et je faisais beaucoup plus participer les gens.

On tire aussi des enseignements en étant ouvert à ses joueurs ? Je pense notamment à Victor Valdés, que tu as eu sous tes ordres au Standard pendant quelques mois.

FERRERA : Un peu avant qu'il reparte, on a eu une discussion d'une quarantaine de minutes dans mon bureau, à deux. C'était probablement l'une des discussions les plus intéressantes que j'ai eues au niveau contenu football. C'est un mec qui a grandi avec des valeurs dans lesquelles je crois complètement, il pense tout le temps équipe avant de penser à lui. Quand tu as croisé un gars comme ça, tu serais con de ne pas prendre un maximum de lui. C'était très enrichissant. Ça m'a clairement rendu meilleur comme entraîneur. Je l'ai beaucoup questionné sur comment il voyait notre travail, et les pistes qu'il voyait pour l'améliorer.

Pouvoir demander ça à l'un de ses joueurs, c'est une preuve d'humilité.

FERRERA : Je pourrais faire ça avec un gars que je croise en rue et que je ne connais pas. Parce que je pense que quand tu parles avec quelqu'un, dans la vie, c'est comme s'il mettait toutes des choses en vitrine, et toi tu as l'occasion de prendre ce que tu veux. C'est gratuit, il faut juste les prendre ! Je le fais avec tout le monde, ça te rend plus riche. C'est une question de prendre conscience qu'on n'a pas la science infuse et qu'on sera meilleur en prenant certaines idées des autres. C'est une des raisons pour lesquelles je suis toujours à la page au niveau foot : je m'intéresse à tout. Le jour où tu crois que tu connais tout, c'est fini.

Les séances " à la carte "

Il paraît que l'un de tes kiffs, à l'entraînement, ce sont les séances " à la carte ". Tu peux expliquer ?

YANNICK FERRERA : Dans mon planning hebdomadaire, j'ai souvent un ou deux entraînements que j'appelle " à la carte ", mais c'est moi qui fais la carte. Des séances spécifiques d'une demi-heure, en fonction des besoins des joueurs et de leur poste. Ça les fait vraiment progresser, ils aiment ça parce que c'est en plus petit groupe, tu peux plus les toucher, c'est très important.

C'est beaucoup plus énergivore pour toi et tes assistants, aussi.

FERRERA : Ça demande plus de travail au staff, plus d'heures sur le terrain, mais au final c'est bénéfique pour les joueurs. Parfois, je fais aussi du spécifique par ligne. Au lieu de donner un entraînement d'une heure et demie, je fais trois entraînements d'une heure. Un pour la défense, un pour les milieux et un pour les avants. Trois groupes de six ou sept joueurs. Ils ne travaillent qu'une heure, mais c'est super spécifique au poste. Ce sont des choses dans lesquelles je crois énormément, c'est l'un des points sur lesquels je passe beaucoup de temps.

Sans délaisser l'aspect collectif ?

FERRERA : Non, parce qu'il y a toujours une majorité de séances collectives. Par contre, au lieu de faire parfois de l'occupationnel, on fait du spécifique. Ça demande plus de temps, mais c'est plus valorisant pour tout le monde. C'est mieux que de se dire : " Oh, aujourd'hui on est vingt. Bon, dix contre dix. "

"je préfère cet anderlecht qu'un 9/9 avec des routiniers "

Tu restes un suiveur attentif du championnat de Belgique ?

YANNICK FERRERA : Cette saison-ci, j'ai suivi tous les matches.

Le projet d'Anderlecht, c'est intrigant pour un coach ?

FERRERA : Ça m'intéresse. Pour certains matches, tu sais en voyant l'affiche que tu vas t'emmerder. Par contre, il y a des matches.... Mouscron-Anderlecht, j'ai pris du plaisir à voir le match, parce que j'ai vu ce qu'Anderlecht essayait de mettre en place et c'était intéressant, j'aimais bien, c'était quelque chose de nouveau. Ça n'a pas encore donné de résultats, les gens vont s'impatienter, mais il faut prendre tous les éléments en compte, ce que le monde extérieur ne fait pas toujours. Je préfère voir ça qu'un Anderlecht qui va acheter des routiniers qui feront un 9/9 en faisant juste le boulot. Même si les résultats ne suivent pas, ça viendra. L'Ajax n'a pas fait des résultats du jour au lendemain.

Pour un analyste aujourd'hui, c'est plus intéressant de voir Anderlecht que Bruges ?

FERRERA : Je ne dirais pas que c'est plus intéressant, parce que Bruges a des principes de jeu très intéressants et efficaces. Mais Anderlecht c'est nouveau. J'ai autant d'intérêt à regarder les deux, j'aime regarder les matches dans lesquels il y a du contenu.

Résolument tourné vers le futur. C'est l'impression que vous laisse Yannick Ferrera au bout d'une heure d'entretien passée à décrypter le football. Il faut dire que l'entraîneur passé par Charleroi, Saint-Trond, le Standard, Malines et Waasland-Beveren n'a pas passé les neuf derniers mois à se tourner les pouces. " J'ai voyagé et j'ai rencontré des gens. J'ai notamment été invité par la fédération américaine au mois de janvier, pour donner une formation aux coaches qui faisaient leur Licence Pro ", explique Ferrera. " D'autre part, je continue à analyser beaucoup de matches pour moi-même. Et je lis énormément, en m'intéressant à tout ce qui est leadership autour du sport. " Tu n'as pas encore reçu d'opportunité pour te remettre en selle ? YANNICK FERRERA : J'ai eu cinq propositions concrètes ces derniers mois, en Belgique et à l'étranger. C'est toujours moi qui les ai refusées, parce que ça ne collait pas à mes valeurs. Ce n'est pas une question de niveau. Par exemple, j'ai récemment refusé Roulers, mais je ne suis pas du tout fermé à la D1B. C'est simplement que dans l'organisation du club, ça ne collait pas avec ce que je suis, ce que je souhaite. C'est la preuve que j'ai mûri à ce niveau-là parce qu'il y a un an, j'ai signé à Waasland-Beveren sans même poser de questions sur le club, les objectifs ou l'état d'esprit général. Un club cherchait un coach, j'étais libre et j'ai directement accepté. C'est peut-être une erreur que j'ai commise à ce moment-là. Cette fois, j'ai laissé passer des offres de l'étranger qui étaient parfois intéressantes financièrement, parce qu'elles ne correspondaient pas à ce que je veux bâtir. C'est difficile de prendre la décision de refuser une offre ? FERRERA : À un certain moment, ça n'a pas été facile mais maintenant, je suis vraiment dans cette optique de me construire, d'élargir mon réseau, et je suis beaucoup plus serein par rapport au fait de ne pas avoir de club. Je préfère attendre un bon projet plutôt que de sauter sur le premier truc venu, qui ne me correspond pas. Tu as pu recommencer à étudier le football plus en détails que quand tu étais en fonction ? FERRERA : Oui, même si je n'ai jamais cessé de le faire. Quand tu es en fonction dans un club, tu n'as pas toujours le temps. J'ai analysé des matches internationaux aussi à ce moment-là, mais ici j'ai beaucoup plus de temps pour le faire et pour mettre mes idées en place. J'ai aussi le temps de lire des choses. Tu ne peux pas toujours quand tu es en poste. Quand tu reçois un rapport détaillé de l'adversaire, tu ne peux pas lire un livre à la place. Cette période, il faut s'en servir pour devenir meilleur. Et j'ose affirmer aujourd'hui que, même sans avoir de club depuis neuf mois, je suis un meilleur entraîneur que celui qui a été viré de Beveren. Il y a des équipes que tu analyses particulièrement ? FERRERA : J'apprécie différentes équipes pour diverses raisons : Manchester City pour ce qu'ils font en construction, même si c'est quasiment impossible à faire pour une autre équipe. J'apprécie l'intensité de Liverpool quand ils attaquent, celle de l'Atlético quand ils défendent. Ce sont toujours des petits trucs, pris à gauche ou à droite. J'analyse, par exemple, tous les buts de Ligue des Champions et je les découpe pour en faire des compilations qui m'intéressent, qui collent à ma philosophie. Comment tu définirais ta philosophie de jeu ? FERRERA : Je pense que les gens me voient, à tort, comme un coach de réaction. Parce que j'ai commencé avec Charleroi, qui venait de monter de D2, tu n'as pas encore les armes pour être une équipe d'action, donc tu dois réagir. Ensuite, j'ai été un coach d'action pendant deux ans à Saint-Trond, mais peu de gens le savent ou l'ont vu, parce que c'était en D2. Sur le plan de la possession, on a fait des choses exceptionnelles. On a été champion avec neuf points d'avance la deuxième saison, on a écrasé le championnat. En D1, on a super bien commencé avec un 10/15 en battant Bruges et Genk. C'était la preuve qu'on était une équipe joueuse. J'aime que mon équipe crée quand elle a le ballon, et qu'elle fasse tout pour le récupérer le plus vite possible quand elle ne l'a plus, mais tout ça prend du temps à se mettre en place. Si ce n'est pas déjà intégré à la philosophie du club, s'il n'y a pas de joueurs prêts à ça au départ, il faut du temps. Les gens confondent parfois le fait d'être une équipe d'action avec celui d'avoir le ballon.FERRERA : Tu peux être une équipe d'action si tu fais tout pour récupérer le ballon quand tu ne l'as pas. Et, à l'inverse, tu peux être une équipe passive si tu as le ballon sans rien faire avec. À Saint-Trond, on voulait entreprendre quelque chose. Ça, c'était dans ma philosophie. Malheureusement, tu n'as pas toujours les armes pour appliquer ça. Quand j'arrive à Malines, ça ne tournait pas trop mal, donc j'ai continué sur ce qui avait été fait. J'ai compris que ce qui correspondait le mieux à ce groupe, c'était d'attendre dans un bloc compact pour partir en contre. C'est ce qui nous a permis de finir avec 48 points. Ensuite, à Beveren, je me suis dit qu'on serait une équipe d'action en arrivant, quoi qu'il se passe. Mais là, on n'avait vraiment pas les armes pour, et on a dû être une équipe de réaction, mais ça ne colle pas avec ma philosophie. Je sais très bien que je ne recevrai pas demain un club dans lequel tout est déjà rodé parce que s'ils prennent un entraîneur en début de saison, c'est que quelque chose ne va pas. Par contre, j'espère que ma prochaine étape sera un club où je recevrai le temps de mettre des choses en place si elles ne le sont pas déjà. Tu sembles vraiment tourné vers le long terme.FERRERA : Avant, j'avais un plan de carrière tout tracé. Je me disais qu'en allant à Saint-Trond, je devais remonter. On l'a fait. Je devais aller dans un grand club, j'y suis allé. On devait gagner un titre, j'ai gagné une Coupe... J'avais tout tracé, et puis ça s'est arrêté. En réfléchissant sur le long terme, aujourd'hui, je me dis que si je n'ai pas de problème de santé, j'ai encore trente ans de carrière devant moi. Et en tout ce temps, beaucoup de choses peuvent se passer. On oublie parfois ton jeune âge, dans l'analyse qu'on fait de ton parcours ? FERRERA : Quand tu commences à entraîner à 31 ans, tu n'es pas encore un produit fini. En fait, c'est comme un joueur qui arrive à 15 ans en équipe première. Tu sais qu'il ne sera pas vraiment mature avant ses 25 ans. Pour un jeune entraîneur, c'est pareil. J'étais prometteur, avec beaucoup de qualités, mais tu fais parfois des choix qui ne sont pas les bons. Il faut encadrer les jeunes entraîneurs comme on le fait avec les jeunes joueurs. Il y a beaucoup de jeunes coaches en Allemagne et au Portugal, en Belgique je pense avoir été le premier, et les gens doivent être indulgents et compréhensifs par rapport à ça. Ils doivent se rappeler qu'on a moins de crédit que les autres, et qu'on doit prouver plus qu'eux. Comment tu relèves le défi de prendre la parole face à un vestiaire pro sans avoir de carrière de joueur pour te donner une aura naturelle ? FERRERA : Je me suis préparé pendant des années à ce jour où je serais devant un groupe pro. Qu'est-ce que je devrai leur dire ? J'ai arrêté de jouer à 22 ans et neuf ans plus tard, à 31 ans, j'avais neuf ans de préparation de ce moment-là. J'avais une certaine assurance, même si je savais que je commettrais des erreurs. Tu as arrêté ta carrière si tôt par manque d'envie de continuer à jouer, ou à cause d'une trop grande envie de coacher ? FERRERA : Je voulais atteindre le plus haut niveau comme joueur. Quand j'étais petit, je rêvais de jouer la Coupe du monde 98, l'année de mes dix-huit ans. En 2002, quand j'ai arrêté de jouer, j'ai compris que je ne jouerais pas la Coupe du monde. Jouer en provinciales, tournée de bières dans le vestiaire après le match, ce n'est pas l'idée que j'ai du foot. J'ai préféré faire des études d'éducation physique pour acquérir des bases, entraîner des jeunes et passer mes diplômes d'entraîneur. J'ai arrêté parce que j'ai compris que je n'allais pas faire la carrière dont je rêvais, tout simplement. C'est une mentalité très américaine, d'affirmer haut et fort ses ambitions.FERRERA : J'ai grandi avec tous les films de sport américains. Les Rocky, Remember The Titans, Invincible, The Rookie... Ça a formé le gars que je suis aujourd'hui. Automatiquement, je partage cette mentalité et ces valeurs. Quand je suis allé aux États-Unis pour la première fois, au mois de janvier, j'ai rencontré des coaches et des gens du soccer, et j'ai réalisé que ce n'étaient pas que des films. Ils sont complètement là-dedans, et j'adore ça. Ce n'est pas pour rien que je vais y retourner à mes frais pour visiter des clubs, apprendre des choses et découvrir leur culture. Je me sens proche de cette mentalité. Les States, c'est aussi une mentalité très omnisports. Il y a d'autres disciplines qui t'inspirent pour avoir des idées neuves dans le foot ? FERRERA : Tactiquement, il y a des choses intéressantes dans le handball. Au niveau des attaques placées, des zones d'attaque, de la façon de contourner ou d'ouvrir une zone. Pour le reste, il n'y a pas d'autre sport qui se rapproche du foot, pour moi. Par contre, je suis beaucoup en contact avec des gens du basket actuellement, et j'y découvre certaines valeurs dans l'approche de leur sport que les footballeurs n'ont pas et qui sont similaires aux miennes : des gens humbles, disciplinés, complètement consacrés à leur sport, ouverts d'esprit... J'apprécie beaucoup ça. En tant que jeune coach, c'est difficile de s'offrir des moments de répit ? FERRERA : C'est la grande différence entre l'entraîneur et les joueurs. Un joueur, quand l'entraînement est fini, c'est fini. Il doit juste faire en sorte d'être frais pour l'entraînement du lendemain matin. Par contre, un entraîneur, dès que la séance est finie, il se demande ce qui a été, pourquoi certaines choses n'ont pas été, s'il a bien fait de dire telle chose à tel moment, comment il va aborder le groupe demain... Tu es constamment occupé. Un entraîneur, il va dormir quand il décide qu'il a terminé de travailler. S'il veut, c'est du 24h/24 tous les jours. Physiquement, c'est un métier plus éprouvant que ce qu'on pense ? FERRERA : Tu as toujours un down. Quand tu es occupé, tu peux avoir de tellement belles émotions qui te reboostent que tu ne craques jamais pendant. Mais je me souviens qu'après la finale de la Coupe avec le Standard, les trois jours qui ont suivi, j'ai eu de la température, j'ai été malade, parce que ton corps fait stop à un moment donné. Mais pendant que tu es dans le truc, les émotions te drivent. Tu ne sens pas la fatigue. On trouve encore le temps de dormir ? FERRERA : Au début, je dormais très très peu. Je faisais beaucoup de choses seul, aussi. D'ailleurs à Charleroi, ça a un peu frité avec le staff sur la fin parce que je voulais tout faire tout seul. C'est un peu une maladie que les jeunes coaches ont. Se dire qu'on veut que les choses soient bien faites, donc qu'on va les faire soi-même. Sans doute en pensant que les autres ne le feront pas exactement comme tu l'imagines.FERRERA : Voilà, mais tu es plus riche quand tu prends l'expérience des autres. À ce moment-là, sans manquer de respect à personne pour autant, je ne me suis peut-être pas assez appuyé sur l'expérience des autres. C'est une leçon que j'ai tirée de Charleroi. Par après, j'ai eu l'occasion de faire mon staff à gauche ou à droite et je faisais beaucoup plus participer les gens. On tire aussi des enseignements en étant ouvert à ses joueurs ? Je pense notamment à Victor Valdés, que tu as eu sous tes ordres au Standard pendant quelques mois.FERRERA : Un peu avant qu'il reparte, on a eu une discussion d'une quarantaine de minutes dans mon bureau, à deux. C'était probablement l'une des discussions les plus intéressantes que j'ai eues au niveau contenu football. C'est un mec qui a grandi avec des valeurs dans lesquelles je crois complètement, il pense tout le temps équipe avant de penser à lui. Quand tu as croisé un gars comme ça, tu serais con de ne pas prendre un maximum de lui. C'était très enrichissant. Ça m'a clairement rendu meilleur comme entraîneur. Je l'ai beaucoup questionné sur comment il voyait notre travail, et les pistes qu'il voyait pour l'améliorer. Pouvoir demander ça à l'un de ses joueurs, c'est une preuve d'humilité. FERRERA : Je pourrais faire ça avec un gars que je croise en rue et que je ne connais pas. Parce que je pense que quand tu parles avec quelqu'un, dans la vie, c'est comme s'il mettait toutes des choses en vitrine, et toi tu as l'occasion de prendre ce que tu veux. C'est gratuit, il faut juste les prendre ! Je le fais avec tout le monde, ça te rend plus riche. C'est une question de prendre conscience qu'on n'a pas la science infuse et qu'on sera meilleur en prenant certaines idées des autres. C'est une des raisons pour lesquelles je suis toujours à la page au niveau foot : je m'intéresse à tout. Le jour où tu crois que tu connais tout, c'est fini.