On dit parfois que le retourné est le seul mouvement du foot qui ne nécessite pas d'herbe. C'est évidemment exagéré. Songez seulement à une tête plongeante, comme celle de Robin van Persie face à l'Espagne, au Mondial 2014. Ou à un gardien qui va rechercher un ballon dans l'angle. Ou à un défenseur qui remporte un duel aérien. Mais de tous les mouvements célestes, le retourné est sans doute le plus artistique. Et en football, quand on parle d'art, on parle du Brésil.
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On dit parfois que le retourné est le seul mouvement du foot qui ne nécessite pas d'herbe. C'est évidemment exagéré. Songez seulement à une tête plongeante, comme celle de Robin van Persie face à l'Espagne, au Mondial 2014. Ou à un gardien qui va rechercher un ballon dans l'angle. Ou à un défenseur qui remporte un duel aérien. Mais de tous les mouvements célestes, le retourné est sans doute le plus artistique. Et en football, quand on parle d'art, on parle du Brésil. " Qui a vu ce but d'un jeune joueur nommé Cristiano Ronaldo ? À votre avis, qui lui a appris cela ? " C'est Pelé, aujourd'hui âgé de 77 ans, qui a envoyé ce tweet après le match entre la Juventus et le Real Madrid. Le dieu du foot brésilien était un spécialiste du genre. Son exécution du retourné frôlait la perfection. C'est du moins ce qu'affirme la légende. Car dans son livre Why Soccer Matters, il fait preuve de beaucoup de modestie." Le retourné n'est pas chose facile. J'ai inscrit 1283 buts mais seulement deux ou trois sur des retournés. " Un de ceux-ci a été immortalisé par Alberto Ferreira, décédé en 2007. L'image sur laquelle on voit Pelé suspendu dans les airs dans un stade de Maracanã plein à craquer après avoir touché le ballon a rendu le photographe brésilien mondialement célèbre. Elle a remporté un prix international de la presse et été exposée à de nombreuses reprises, y compris en Europe. Ce jour-là, l'adversaire n'était autre que... la Belgique. En 1963, lors d'un match amical à Bruxelles, les Diables Rouges avaient fait joujou avec le Brésil : 5-1, dont trois buts de Jacky Stockman. Deux ans plus tard, ils avaient été invités à Rio pour une revanche. Au Maracanã, devant 102.000 spectateurs, les Diables avaient reçu la monnaie de leur pièce : 5-0, dont trois buts de Pelé. Sur la photo de Ferreira, on voit un Belge, Pierre Hanon. L'ex-joueur d'Anderlecht, décédé l'an dernier, regarde Pelé retomber sur le sol. Il a la bouche ouverte, comme s'il n'avait jamais rien vu de tel. Avec ce chef d'oeuvre face à la Belgique, Pelé a rendu sa popularité au retourné mais ce n'est pas lui qui l'a inventé. Pour cela, il faut remonter plusieurs années en arrière. En 1906, le Basque Ramón Unzaga, âgé de 12 ans, est parti vivre au Chili avec son père. Ils ont débarqué au port de Talcahuano. Après ses études, Ramon est devenu comptable dans une mine de charbon. Il y jouait avec les mineurs jusqu'à ce qu'un recruteur le repère et l'emmène au Club Estrella del Mar. Selon Eduardo Bustos Alister, le biographe de Ramón Unzaga, le premier retourné a eu lieu le 14 janvier 1914, au stade El Morro de Talcahuano. D'après Ramón Unzaga Muñoz, petit-fils d'Unzaga, ce n'était pas un hasard : " Il n'a pas fait ce mouvement pour récupérer une mauvaise passe ou quoi que ce soit ", déclarait-il voici peu dans El País : " Il s'exerçait souvent à l'entraînement et, ce jour-là, il l'a réussi pour la première fois en match. C'est ce qu'il a dit à mon père. " Entre-temps, le stade de Talcahuano a été rebaptisé Estadio Ramón Unzaga. En 2014, pour célébrer le centenaire du retourné, une statue à l'effigie du joueur y a été inaugurée. Par la suite, Unzaga a tenté sa chance à plusieurs reprises en match. Parfois, il se heurtait à des arbitres qui interprétaient son geste comme un jeu dangereux. Un jour où cela arriva, Unzaga raconta sa mésaventure au journal local El Sur de Concepción. " Je me suis senti obligé de lui dire qu'il se trompait et que d'autres arbitres respectés ne m'avaient pas sanctionné pour un mouvement identique. Nous avons eu des mots et il m'a exclu mais j'ai refusé de sortir et nous en sommes venus aux mains. " Il faut dire qu'Unzaga était du genre à s'emballer rapidement. Cela s'est vu à une autre occasion lorsque, après un carton rouge, il est revenu sur le terrain avec un revolver et a tiré quelques coups en l'air pour chasser tout le monde du stade. Pour ce geste, il a écopé de... deux matches de suspension. Autres temps, autres moeurs... Mais Ramón Unzaga n'était pas seulement un type explosif, il n'en faisait qu'à sa tête. Son petit-fils témoigne. " Ma grand-mère, par exemple, ne savait pas qu'il était d'origine basque. Elle ne l'a appris que lorsque, à l'occasion d'un voyage en bateau, il s'est mis à parler une langue bizarre avec un autre voyageur. " Le basque, donc. Unzaga était aussi très sportif, selon son petit-fils, aujourd'hui âgé de 70 ans. " C'était un athlète complet. Il jouait au water-polo et faisait partie de l'équipe nationale. Il courait aussi le 100 mètres, le 100 mètres haies et faisait du saut à la perche. " Pas étonnant car, pour exécuter un retourné parfait, il faut un corps d'athlète. En 1916, à l'âge de 16 ans, Unzaga fut sélectionné en équipe nationale chilienne qui prenait part à la première Copa America de l'histoire. Le tournoi avait lieu en Argentine et il n'y avait que quatre participants : le Brésil, l'Uruguay, le Chili et le pays organisateur. Lors du match face à l'Uruguay - perdu 4-0 - Unzaga tenta son truc. Les Argentins baptisèrent donc ce mouvement una chilena, puisqu'il était exécuté par un Chilien. Ils ne savaient pas qu'Unzaga était de Bilbao. C'est ainsi qu'Unzaga est considéré comme l'inventeur du retourné. Mais tout le monde n'est pas d'accord et c'est peut-être dû à la rivalité historique qui oppose le Chili au Pérou. Là, on ne dit pas chilena mais chalaca. Un mot qui vient de chalacos, les habitants de Callao, la ville portuaire la plus importante du Pérou. Ce sont les dockers péruviens qui, il y a plus de cent ans, auraient inventé le retourné lors de petits matches qu'ils disputaient entre eux. Jorge Barraza, journaliste et écrivain argentin, en est convaincu : le retourné est originaire du Pérou, pas du Chili. Il prétend qu'au début du 20e siècle, les journaux chiliens parlaient de chalaca avant qu'on n'évoque la chilena. Pour Barraza, cela constitue une preuve suffisante. Les nombreux échanges maritimes entre le Pérou et le Chili auraient ainsi permis aux Chiliens de découvrir le retourné et à Unzaga de se l'approprier. Le reste n'est que littérature. Au Pérou, on prétend toujours que le retourné fait partie du patrimoine national, tout comme le pisco, une boisson forte. Il y a une dizaine d'années, Manuel Burga, président de la fédération péruvienne de football, a même lancé une campagne destinée à prouver que le mouvement était bien d'origine péruvienne. Harold Mayne-Nicholls, alors président de la fédération chilienne, a réagi sèchement : " Le premier à avoir exécuté un retourné était un joueur de Talcahuano en 1914 mais les contestations péruviennes ne sont pas nouvelles. D'ailleurs, ils appellent cela chalaca mais partout dans le monde on parle de chilena. Il y a sans doute une raison à cela. " L'Estadio José Zorrilla de Valladolid, en Espagne, est orné d'une plaque en bronze. Un hommage à David Arellano, un joueur chilien qui y est décédé à l'âge de 24 ans, en 1927. Deux ans plus tôt, cet instituteur primaire de Santiago avait fondé le club chilien de Colo-Colo. En 1927, afin de récolter des fonds pour son club, il avait organisé une tournée internationale. En Espagne, Colo-Colo avait notamment affronté le Deportivo La Corogne, l'Atlético de Madrid et le Real Valladolid. Au cours de ces matches, Arellano avait exécuté plusieurs fois un mouvement spectaculaire jamais vu en Europe. Selon la légende, les journalistes espagnols le baptisèrent alors immédiatement una chilena. C'est ainsi que le retourné fut introduit en Europe. Mais le 2 mai, lors du match contre Valladolid, le destin frappait. Arellano, qui souffrait déjà d'une hernie ombilicale et jouait avec un bandage au ventre, ne devait pas enfiler les crampons mais, en dernière instance, on parvint à le convaincre de monter sur le terrain. Sauf qu'il n'avait pas pris son bandage. Au cours du match, un défenseur de Valladolid retomba accidentellement sur son ventre et le Chilien dut être transporté à l'hôtel des joueurs de Colo-Colo. Le lendemain matin, comme il avait de plus en plus mal, il fut examiné par un médecin qui constata qu'il n'y avait plus rien à faire. Le Chilien décéda sur place d'une infection stomacale et fut enterré à Valladolid, à 11.000 km de chez lui. Depuis, un bandeau noir figure sur l'emblème de Colo-Colo. Ramón Unzaga, l'inventeur du retourné, n'a pas fait de vieux os non plus. Il est mort d'une crise cardiaque en 1923, à l'âge de 29 ans. Mais à chaque fois que quelqu'un marque d'un retourné, ces noms ressurgissent du passé. Car le football tombé du ciel est éternel.