On dit parfois que le retourné est le seul mouvement du foot qui ne nécessite pas d'herbe. C'est évidemment exagéré. Songez seulement à une tête plongeante, comme celle de Robin van Persie face à l'Espagne, au Mondial 2014. Ou à un gardien qui va rechercher un ballon dans la lucarne. Ou à un défenseur qui remporte un duel aérien. Mais de tous les mouvements célestes, le retourné est sans doute le plus artistique. Et en football, quand on parle d'art, on parle du Brésil.

" Qui a vu ce but d'un jeune joueur nommé Cristiano Ronaldo ? À votre avis, qui lui a appris cela ? " C'est Pelé, aujourd'hui âgé de 79 ans, qui a tweeté cela après le match entre la Juventus et le Real Madrid, en avril 2018. Le dieu du foot brésilien était un spécialiste du genre. Son exécution du retourné frôlait la perfection. C'est du moins ce qu'affirme la légende. Car dans son livre " Why Soccer Matters ", il fait preuve de beaucoup de modestie. "Le retourné n'est pas chose facile. J'ai inscrit 1283 buts mais seulement deux ou trois sur des retournés. "

Un de ceux-ci a été immortalisé par Alberto Ferreira, décédé en 2007. L'image, sur laquelle on voit Pelé suspendu dans les airs dans un stade Maracanã plein à craquer après avoir touché le ballon, a rendu le photographe brésilien mondialement célèbre. Elle a remporté un prix international de la presse et été exposée à de nombreuses reprises, y compris en Europe. Ce jour-là, l'adversaire n'était autre que... la Belgique.

En 1963, lors d'un match amical à Bruxelles, les Diables rouges avaient fait joujou avec le Brésil : 5-1, dont trois buts de Jacky Stockman. Deux ans plus tard, ils avaient été invités à Rio pour une revanche. Au Maracanã, devant 130.000 spectateurs, les Diables avaient reçu la monnaie de leur pièce : 5-0, dont trois buts de Pelé.

Sur la photo de Ferreira, on voit un Belge, Pierre Hanon. L'ex-joueur d'Anderlecht, décédé en 2017, regarde Pelé retomber au sol. Il a la bouche ouverte, comme s'il n'avait jamais rien vu de tel. Avec ce chef-d'oeuvre face à la Belgique, Pelé a rendu sa popularité au retourné mais ce n'est pas lui qui l'a inventé. Pour cela, il faut remonter plusieurs années en arrière.

Ramon Unzaga, le premier

En 1906, le Basque Ramón Unzaga, âgé de douze ans, est parti vivre au Chili avec son père. Ils ont débarqué au port de Talcahuano. Après ses études, Ramon est devenu comptable dans une mine de charbon. Il y jouait avec les mineurs jusqu'à ce qu'un recruteur le repère et l'emmène au Club Estrella del Mar. Selon Eduardo Bustos Alister, le biographe de Ramón Unzaga, le premier retourné a eu lieu le 14 janvier 1914, au stade El Morro de Talcahuano.

D'après Ramón Unzaga Muñoz, petit-fils d'Unzaga, ce n'était pas un hasard : " Il n'a pas fait ce mouvement pour récupérer une mauvaise passe ou quoi que ce soit ", a-t-il déclaré dans El País. " Il s'exerçait souvent à l'entraînement et, ce jour-là, il l'a réussi pour la première fois en match. C'est ce qu'il a dit à mon père. " Entre-temps, le stade de Talcahuano a été rebaptisé Estadio Ramón Unzaga. En 2014, pour célébrer le centenaire du retourné, une statue à l'effigie du joueur y a été inaugurée.

Ramón Unzaga immortalisé devant le stade où il a planté le premier retourné de l'histoire., GETTY
Ramón Unzaga immortalisé devant le stade où il a planté le premier retourné de l'histoire. © GETTY

Par la suite, Unzaga a tenté sa chance à plusieurs reprises en match. Parfois, il se heurtait à des arbitres qui interprétaient son geste comme un jeu dangereux. Un jour où cela arriva, Unzaga raconta sa mésaventure au journal local El Sur de Concepción. " Je me suis senti obligé de lui dire qu'il se trompait et que d'autres arbitres respectés ne m'avaient pas sanctionné pour un mouvement identique. Nous avons eu des mots et il m'a exclu, mais j'ai refusé de sortir et nous en sommes venus aux mains. "

Il faut dire qu'Unzaga était du genre à s'emballer rapidement. Ça s'est vu à une autre occasion lorsque, après un carton rouge, il est revenu sur le terrain avec un revolver et a tiré quelques coups en l'air pour chasser tout le monde du stade. Pour ce geste, il a écopé de... deux matches de suspension. Autres temps, autres moeurs...

Mais Ramón Unzaga n'était pas seulement un type explosif, il n'en faisait qu'à sa tête. Son petit-fils témoigne. " Ma grand-mère, par exemple, ne savait pas qu'il était d'origine basque. Elle ne l'a appris que lorsque, à l'occasion d'un voyage en bateau, il s'est mis à parler une langue bizarre avec un autre voyageur. " Le basque, donc.

Chilena versus chalaca

Unzaga était aussi très sportif, selon son petit-fils, aujourd'hui âgé de septante ans. " C'était un athlète complet. Il jouait au water-polo et faisait partie de l'équipe nationale. Il courait aussi le 100 mètres, le 100 mètres haies et faisait du saut à la perche. " Pas étonnant, car pour exécuter un retourné parfait, il faut un corps d'athlète.

En 1916, à l'âge de seize ans, Unzaga fut sélectionné en équipe nationale chilienne qui prenait part à la première Copa América de l'histoire. Le tournoi avait lieu en Argentine et il n'y avait que quatre participants : le Brésil, l'Uruguay, le Chili et le pays organisateur. Lors du match face à l'Uruguay - perdu 4-0 - Unzaga tenta son truc. Les Argentins baptisèrent donc ce mouvement una chilena, puisqu'il était exécuté par un Chilien. Ils ne savaient pas qu'Unzaga était de Bilbao. C'est ainsi qu'Unzaga est considéré comme l'inventeur du retourné. Mais tout le monde n'est pas d'accord et c'est peut-être dû à la rivalité historique qui oppose le Chili au Pérou. Là, on ne dit pas chilena mais chalaca.

Un mot qui vient de chalacos, les habitants de Callao, la ville portuaire la plus importante du Pérou. Ce sont les dockers péruviens qui, il y a plus de cent ans, auraient inventé le retourné lors de petits matches qu'ils disputaient entre eux. Jorge Barraza, journaliste et écrivain argentin, en est convaincu : le retourné est originaire du Pérou, pas du Chili. Il prétend qu'au début du XXe siècle, les journaux chiliens parlaient de chalaca avant qu'on n'évoque la chilena. Pour Barraza, ça constitue une preuve suffisante. Les nombreux échanges maritimes entre le Pérou et le Chili auraient ainsi permis aux Chiliens de découvrir le retourné et à Unzaga de se l'approprier. Le reste n'est que littérature.

Au Pérou, on prétend toujours que le retourné fait partie du patrimoine national, tout comme le pisco, une eau-de-vie. Il y a une dizaine d'années, Manuel Burga, président de la fédération péruvienne de football, a même lancé une campagne destinée à prouver que le mouvement était bien d'origine péruvienne.

Harold Mayne-Nicholls, alors président de la fédération chilienne, a réagi sèchement : " Le premier à avoir exécuté un retourné était un joueur de Talcahuano, en 1914, mais les contestations péruviennes ne sont pas nouvelles. D'ailleurs, ils appellent cela chalaca mais partout dans le monde, on parle de chilena. Il y a sans doute une raison à cela. "

En Europe grâce à Colo-Colo

L'Estadio José Zorrilla de Valladolid, en Espagne, est orné d'une plaque en bronze. Un hommage à David Arellano, un joueur chilien qui y est décédé à l'âge de 24 ans, en 1927. Deux ans plus tôt, cet instituteur primaire de Santiago avait fondé le club chilien de Colo-Colo.

En 1927, afin de récolter des fonds pour son club, il avait organisé une tournée internationale. En Espagne, Colo-Colo avait notamment affronté le Deportivo La Corogne, l'Atlético de Madrid et le Real Valladolid. Au cours de ces matches, Arellano avait exécuté plusieurs fois un mouvement spectaculaire jamais vu en Europe. Selon la légende, les journalistes espagnols le baptisèrent alors immédiatement una chilena. C'est ainsi que le retourné fut introduit en Europe.

Mais le 2 mai, lors du match contre Valladolid, le destin frappait. Arellano, qui souffrait déjà d'une hernie ombilicale et jouait avec un bandage au ventre, ne devait pas enfiler les crampons, mais en dernière instance, on parvint à le convaincre de monter sur le terrain. Sauf qu'il n'avait pas pris son bandage.

Au cours du match, un défenseur de Valladolid retomba accidentellement sur son ventre et le Chilien dut être transporté à l'hôtel des joueurs de Colo-Colo. Le lendemain matin, comme il avait de plus en plus mal, il fut examiné par un médecin qui constata qu'il n'y avait plus rien à faire. Le Chilien décéda sur place d'une infection stomacale et fut enterré à Valladolid, à 11.000 km de chez lui. Depuis, un bandeau noir figure sur l'emblème de Colo-Colo.

Ramón Unzaga, l'inventeur du retourné, n'a pas fait de vieux os non plus. Il est mort d'une crise cardiaque en 1923, à l'âge de 29 ans. Mais à chaque fois que quelqu'un marque d'un retourné, ces noms ressurgissent du passé. Car le football tombé du ciel est éternel.

Comment dit-onretourné...

Aux Pays-Bas ? omhaal, retro

En Angleterre ? bicycle kick, overhead kick, scissors kick

En France ? bicyclette, ciseaux retourné

En Allemagne ? Fallrückzieher

En Espagne et en Amérique du Sud ? chilena, chalaca

En Italie ? rovesciata

Au Portugal et au Brésil ? pontapé de bicicleta...

Selon Wayne Rooney, marquer un retourné (en italique) du tibia est encore plus difficile à réaliser !, GETTY
Selon Wayne Rooney, marquer un retourné (en italique) du tibia est encore plus difficile à réaliser ! © GETTY

5 retournés célèbres

1. Klaus Fischer vs la Suisse

Le 16 novembre 1977, Klaus Fischer marquait d'un retourné avec l'Allemagne contre la Suisse (4-1). Le but de l'attaquant de Schalke 04 a été élu but du XXe siècle par les spectateurs de Sportschau sur la chaîne allemande ARD. En 2017, on a fêté ses quarante ans et Klaus Fischer (septante ans) a dit : " C'est un don particulier. Outre beaucoup d'entraînement, il faut aussi un peu de talent pour faire ça. "

2. Zlatan Ibrahimovic vs l'Angleterre

" Cristiano a inscrit un beau but mais il devrait essayer de faire ça des quarante mètres ", a dit Zlatan Ibrahimovic au sujet de la merveille de Turin, en 2018. Typiquement Zlatan, bien sûr, mais le Suédois sait de quoi il parle puisqu'il a aussi inscrit un très joli but d'un retourné le 14 novembre 2012, lors du match amical Suède-Angleterre (4-2). Et de très loin ! Pas quarante mètres mais certainement pas loin de trente. Après le match, quand on lui demanda s'il s'agissait de son plus beau but pour le compte de la Suède, il répondit : " Non, mais c'est celui qui me fait le plus plaisir. "

3. Wayne Rooney vs Manchester City

Le 2 décembre 2011, à Old Trafford, Wayne Rooney a réalisé un superbe bicycle kick face aux voisins de City. Manchester United s'est imposé 2-1 et a été champion cette saison-là. Après le but de CR7 à Turin, en 2018, Rio Ferdinand a tweeté un message qui a légèrement irrité Wazza. " Ne comparez pas le retourné de Cristiano à celui de Wayne Rooney, qui avait marqué du tibia... " Rooney lui a renvoyé un SMS disant : " Faire un retourné du tibia, c'est encore plus difficile ".

4. Marco van Basten vs Den Bosch

D'accord, en face, ce n'était que Den Bosch et l'Ajax menait déjà 2-1, mais le retourné exécuté du pied droit par Marco van Basten, le 9 novembre 1986, était incomparable, parfait sur le plan technique. Jan Wouters avait centré de la droite et Van Basten avait joué à l'instinct. " Quand le ballon arrive derrière soi, on peut le contrôler et le donner en retrait. Mais si on se sent bien, on peut tenter un retourné ", avait-il dit. La façon dont le gardien Jan van Grinsen resta cloué au sol a rendu ce but plus beau encore. L'Ajax s'est imposé 3-1 et a terminé deuxième, loin du PSV. À la fin de la saison, Van Basten est parti à l'AC Milan.

5. Christian Benteke vs Manchester United

Le 12 septembre 2015, Liverpool s'est incliné 3-1 face à Manchester United. Le seul but des Reds a été inscrit par notre compatriote Christian Benteke. Et de quelle façon ! Un retourné fantastique en plein dans la lucarne du but défendu par David De Gea. 48% des lecteurs de Het Laatste Nieuws ont considéré ce but comme le plus beau inscrit par un Belge en Premier League. Le but de Luc Nilis face à Aston Villa arrive loin derrière (18 %)

On dit parfois que le retourné est le seul mouvement du foot qui ne nécessite pas d'herbe. C'est évidemment exagéré. Songez seulement à une tête plongeante, comme celle de Robin van Persie face à l'Espagne, au Mondial 2014. Ou à un gardien qui va rechercher un ballon dans la lucarne. Ou à un défenseur qui remporte un duel aérien. Mais de tous les mouvements célestes, le retourné est sans doute le plus artistique. Et en football, quand on parle d'art, on parle du Brésil. " Qui a vu ce but d'un jeune joueur nommé Cristiano Ronaldo ? À votre avis, qui lui a appris cela ? " C'est Pelé, aujourd'hui âgé de 79 ans, qui a tweeté cela après le match entre la Juventus et le Real Madrid, en avril 2018. Le dieu du foot brésilien était un spécialiste du genre. Son exécution du retourné frôlait la perfection. C'est du moins ce qu'affirme la légende. Car dans son livre " Why Soccer Matters ", il fait preuve de beaucoup de modestie. "Le retourné n'est pas chose facile. J'ai inscrit 1283 buts mais seulement deux ou trois sur des retournés. " Un de ceux-ci a été immortalisé par Alberto Ferreira, décédé en 2007. L'image, sur laquelle on voit Pelé suspendu dans les airs dans un stade Maracanã plein à craquer après avoir touché le ballon, a rendu le photographe brésilien mondialement célèbre. Elle a remporté un prix international de la presse et été exposée à de nombreuses reprises, y compris en Europe. Ce jour-là, l'adversaire n'était autre que... la Belgique. En 1963, lors d'un match amical à Bruxelles, les Diables rouges avaient fait joujou avec le Brésil : 5-1, dont trois buts de Jacky Stockman. Deux ans plus tard, ils avaient été invités à Rio pour une revanche. Au Maracanã, devant 130.000 spectateurs, les Diables avaient reçu la monnaie de leur pièce : 5-0, dont trois buts de Pelé. Sur la photo de Ferreira, on voit un Belge, Pierre Hanon. L'ex-joueur d'Anderlecht, décédé en 2017, regarde Pelé retomber au sol. Il a la bouche ouverte, comme s'il n'avait jamais rien vu de tel. Avec ce chef-d'oeuvre face à la Belgique, Pelé a rendu sa popularité au retourné mais ce n'est pas lui qui l'a inventé. Pour cela, il faut remonter plusieurs années en arrière. En 1906, le Basque Ramón Unzaga, âgé de douze ans, est parti vivre au Chili avec son père. Ils ont débarqué au port de Talcahuano. Après ses études, Ramon est devenu comptable dans une mine de charbon. Il y jouait avec les mineurs jusqu'à ce qu'un recruteur le repère et l'emmène au Club Estrella del Mar. Selon Eduardo Bustos Alister, le biographe de Ramón Unzaga, le premier retourné a eu lieu le 14 janvier 1914, au stade El Morro de Talcahuano. D'après Ramón Unzaga Muñoz, petit-fils d'Unzaga, ce n'était pas un hasard : " Il n'a pas fait ce mouvement pour récupérer une mauvaise passe ou quoi que ce soit ", a-t-il déclaré dans El País. " Il s'exerçait souvent à l'entraînement et, ce jour-là, il l'a réussi pour la première fois en match. C'est ce qu'il a dit à mon père. " Entre-temps, le stade de Talcahuano a été rebaptisé Estadio Ramón Unzaga. En 2014, pour célébrer le centenaire du retourné, une statue à l'effigie du joueur y a été inaugurée. Par la suite, Unzaga a tenté sa chance à plusieurs reprises en match. Parfois, il se heurtait à des arbitres qui interprétaient son geste comme un jeu dangereux. Un jour où cela arriva, Unzaga raconta sa mésaventure au journal local El Sur de Concepción. " Je me suis senti obligé de lui dire qu'il se trompait et que d'autres arbitres respectés ne m'avaient pas sanctionné pour un mouvement identique. Nous avons eu des mots et il m'a exclu, mais j'ai refusé de sortir et nous en sommes venus aux mains. " Il faut dire qu'Unzaga était du genre à s'emballer rapidement. Ça s'est vu à une autre occasion lorsque, après un carton rouge, il est revenu sur le terrain avec un revolver et a tiré quelques coups en l'air pour chasser tout le monde du stade. Pour ce geste, il a écopé de... deux matches de suspension. Autres temps, autres moeurs... Mais Ramón Unzaga n'était pas seulement un type explosif, il n'en faisait qu'à sa tête. Son petit-fils témoigne. " Ma grand-mère, par exemple, ne savait pas qu'il était d'origine basque. Elle ne l'a appris que lorsque, à l'occasion d'un voyage en bateau, il s'est mis à parler une langue bizarre avec un autre voyageur. " Le basque, donc. Unzaga était aussi très sportif, selon son petit-fils, aujourd'hui âgé de septante ans. " C'était un athlète complet. Il jouait au water-polo et faisait partie de l'équipe nationale. Il courait aussi le 100 mètres, le 100 mètres haies et faisait du saut à la perche. " Pas étonnant, car pour exécuter un retourné parfait, il faut un corps d'athlète. En 1916, à l'âge de seize ans, Unzaga fut sélectionné en équipe nationale chilienne qui prenait part à la première Copa América de l'histoire. Le tournoi avait lieu en Argentine et il n'y avait que quatre participants : le Brésil, l'Uruguay, le Chili et le pays organisateur. Lors du match face à l'Uruguay - perdu 4-0 - Unzaga tenta son truc. Les Argentins baptisèrent donc ce mouvement una chilena, puisqu'il était exécuté par un Chilien. Ils ne savaient pas qu'Unzaga était de Bilbao. C'est ainsi qu'Unzaga est considéré comme l'inventeur du retourné. Mais tout le monde n'est pas d'accord et c'est peut-être dû à la rivalité historique qui oppose le Chili au Pérou. Là, on ne dit pas chilena mais chalaca. Un mot qui vient de chalacos, les habitants de Callao, la ville portuaire la plus importante du Pérou. Ce sont les dockers péruviens qui, il y a plus de cent ans, auraient inventé le retourné lors de petits matches qu'ils disputaient entre eux. Jorge Barraza, journaliste et écrivain argentin, en est convaincu : le retourné est originaire du Pérou, pas du Chili. Il prétend qu'au début du XXe siècle, les journaux chiliens parlaient de chalaca avant qu'on n'évoque la chilena. Pour Barraza, ça constitue une preuve suffisante. Les nombreux échanges maritimes entre le Pérou et le Chili auraient ainsi permis aux Chiliens de découvrir le retourné et à Unzaga de se l'approprier. Le reste n'est que littérature. Au Pérou, on prétend toujours que le retourné fait partie du patrimoine national, tout comme le pisco, une eau-de-vie. Il y a une dizaine d'années, Manuel Burga, président de la fédération péruvienne de football, a même lancé une campagne destinée à prouver que le mouvement était bien d'origine péruvienne. Harold Mayne-Nicholls, alors président de la fédération chilienne, a réagi sèchement : " Le premier à avoir exécuté un retourné était un joueur de Talcahuano, en 1914, mais les contestations péruviennes ne sont pas nouvelles. D'ailleurs, ils appellent cela chalaca mais partout dans le monde, on parle de chilena. Il y a sans doute une raison à cela. " L'Estadio José Zorrilla de Valladolid, en Espagne, est orné d'une plaque en bronze. Un hommage à David Arellano, un joueur chilien qui y est décédé à l'âge de 24 ans, en 1927. Deux ans plus tôt, cet instituteur primaire de Santiago avait fondé le club chilien de Colo-Colo. En 1927, afin de récolter des fonds pour son club, il avait organisé une tournée internationale. En Espagne, Colo-Colo avait notamment affronté le Deportivo La Corogne, l'Atlético de Madrid et le Real Valladolid. Au cours de ces matches, Arellano avait exécuté plusieurs fois un mouvement spectaculaire jamais vu en Europe. Selon la légende, les journalistes espagnols le baptisèrent alors immédiatement una chilena. C'est ainsi que le retourné fut introduit en Europe. Mais le 2 mai, lors du match contre Valladolid, le destin frappait. Arellano, qui souffrait déjà d'une hernie ombilicale et jouait avec un bandage au ventre, ne devait pas enfiler les crampons, mais en dernière instance, on parvint à le convaincre de monter sur le terrain. Sauf qu'il n'avait pas pris son bandage. Au cours du match, un défenseur de Valladolid retomba accidentellement sur son ventre et le Chilien dut être transporté à l'hôtel des joueurs de Colo-Colo. Le lendemain matin, comme il avait de plus en plus mal, il fut examiné par un médecin qui constata qu'il n'y avait plus rien à faire. Le Chilien décéda sur place d'une infection stomacale et fut enterré à Valladolid, à 11.000 km de chez lui. Depuis, un bandeau noir figure sur l'emblème de Colo-Colo. Ramón Unzaga, l'inventeur du retourné, n'a pas fait de vieux os non plus. Il est mort d'une crise cardiaque en 1923, à l'âge de 29 ans. Mais à chaque fois que quelqu'un marque d'un retourné, ces noms ressurgissent du passé. Car le football tombé du ciel est éternel.