Cette matinée en avion est inoubliable. Lorsque l'appareil de TAM, une compagnie brésilienne qui nous conduit de Buenos Aires, en Argentine, à Asunción, au Paraguay, atterrit, le contraste nous heurte. Nous avons quitté une capitale argentine baignée par le soleil de l'été, après une nuit torride. Deux heures plus tard, l'avion perce une épaisse couverture nuageuse et plonge vers les vertes collines d'un pays précurseur, sous l'impulsion des Anglais, dans le réseau ferroviaire en Amérique du Sud. Bien des révolutions plus tard, tout a été privatisé et s'est délabré. Les bus qui sillonnent les routes en dessous de nous ont remplacé les trains. Si les artères principales sont asphaltées, ce n'est pas le cas des rues moins importantes, qui paraissent rouges, d'en haut, et se marient bien avec le vert des collines.
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Cette matinée en avion est inoubliable. Lorsque l'appareil de TAM, une compagnie brésilienne qui nous conduit de Buenos Aires, en Argentine, à Asunción, au Paraguay, atterrit, le contraste nous heurte. Nous avons quitté une capitale argentine baignée par le soleil de l'été, après une nuit torride. Deux heures plus tard, l'avion perce une épaisse couverture nuageuse et plonge vers les vertes collines d'un pays précurseur, sous l'impulsion des Anglais, dans le réseau ferroviaire en Amérique du Sud. Bien des révolutions plus tard, tout a été privatisé et s'est délabré. Les bus qui sillonnent les routes en dessous de nous ont remplacé les trains. Si les artères principales sont asphaltées, ce n'est pas le cas des rues moins importantes, qui paraissent rouges, d'en haut, et se marient bien avec le vert des collines. Les routes sont étroites alors que Buenos Aires soutient la comparaison avec une grande ville européenne, par ses larges boulevards, ses rues piétonnières, ses gratte-ciels et de nombreux docklands, inspirés par ceux de Liverpool, où abondent les restaurants chics, aménagés dans de vieilles bâtisses rénovées. Asunción est davantage sud-américaine, avec ses ruelles si étroites que le trafic y est généralement à sens unique, ses petits parcs, et ses espaces verts entre les maisons basses. Hormis le c£ur administratif, la capitale ne compte pas de buildings. Elle ressemble plutôt à un grand village. Les vendeurs abondent sur les trottoirs : vêtements, DVD, Gsm, on trouve de tout. Le Paraguay est confronté à la contrefaçon et détruit régulièrement d'énormes cargaisons de copies. Quelqu'un essaie de nous vendre une Rolex pour trente dollars. Ces montres fonctionnent mais sont des copies. Nous l'apprendrons ensuite au Brésil : le Paraguay fournit tout le continent en contrefaçons, certes réussies mais illégales. Les bâtiments publics sont sévèrement gardés mais aussi tout frais : comme l'Argentine, le Paraguay s'apprête à fêter son bicentenario, ses 200 ans d'indépendance. Sur une place, une horloge géante effectue le décompte jusqu'au grand jour, quand elle n'est pas en panne... Un kiosque propose un journal allemand. Comme l'Argentine à la fin du 19e siècle, le Paraguay a connu une vague, plus modeste, d'immigration du Vieux Continent, et notamment d'Allemagne. Alfredo Stroessner, le dictateur qui a dirigé le pays pendant 35 ans, à partir de 1954, est né d'un père allemand. La communauté a toujours son propre journal, Bode. Sa version espagnole, Ultima Hora, traite du même problème que le quotidien, ABC avec sa tapa, sa une : les rebelles de l' Ejército del Pueblo Paraguayo. La police vient d'en arrêter plusieurs, soupçonnés d'enlèvements. Ces rebelles se comparent volontiers au FARC en Colombie et des liens entre les deux existent mais les Paraguayens sont moins puissants, affirme Carlo Bruni, un dynamique Italien. A force de passer ses vacances au Paraguay chez son neveu, il est tombé amoureux du pays et plus précisément d'une de ses habitantes. Et commerce dans le monde entier : propriétaire d'un hôtel, d'une société de transport, et d'un centre de formation pour footballeurs, Bruni est aussi agent FIFA. Il a d'ailleurs été impliqué dans le transfert d' Antolin Alcaraz au Club Bruges. Ces dernières années, le Paraguay s'illustre sportivement : il est qualifié pour le prochain Mondial et possède quelques footballeurs de talent, parmi lesquels Roque Santa Cruz, qui joue à Manchester City, et Alcaraz, que Bruni a découvert dans une équipe anonyme de la périphérie d'Asunción. Bruni : " Antolin était apprenti maçon et travaillait avec son père mais il jouait bien. " Il l'a donc pris sous son aile. Ne faisant pas confiance aux centres de formation des clubs paraguayens, il a emmené Alcaraz en Argentine. " L'Olimpia est le club le plus réputé du Paraguay. Il possède une école des jeunes mais ses membres se retrouvent sur des terrains publics, sans véritable programme. "En outre, les clubs entretiennent le culte de la victoire. Un footballeur frêle comme Alcaraz y aurait dépéri. Il a donc mis le cap sur Buenos Aires. Bruni a préféré le Racing à Independiente. Les deux formations de l'Avellaneda, la province entourant la capitale, s'étaient intéressées à Alcaraz. " Le Racing offrait plus d'argent. Or, en retirant Alcaraz à sa famille, je privais celle-ci d'une source de revenus. Même s'il gagnait peu comme apprenti, cet argent était bien utile à la famille. Nous avons donc opté pour la meilleure indemnité. "Bruni voyait déjà plus loin que l'horizon argentin. Il a donc emmené le joueur en Italie. Alcaraz a obtenu sa chance à la Fiorentina, qui avait besoin d'un défenseur, mais elle est tombée en faillite peu après, libérant Alcaraz. La suite est connue : les Portugais de Beira Mar lui ont offert une issue et trois ans plus tard, le Club l'a repéré. Depuis, Alcaraz est international et sera titulaire au Mondial. " Je retire une grande satisfaction de sa réussite car c'est moi qui ai découvert ce frêle adolescent. "Le lendemain, le soleil brille. Peu après midi, nous mettons le cap sur Villa Elisa, le village où habite la famille Alcaraz. Ceux qui se plaignent de nos routes ne doivent pas s'aventurer là-bas. Pour la deuxième année de suite, les taxis sont dispensés de contrôle technique. C'est une bonne nouvelle pour notre chauffeur. A chaque virage, son véhicule menace de se déglinguer. La route menant à Villa Elisa s'appelle AccesoSur, l'accès sud d'Asuncion, une artère bordée de petits commerces et très vivante, typiquement sud-américaine, avec son chaos impressionnant, ses bus, ses autos et ses vélomoteurs qui slaloment pour éviter les nids-de-poules et dépassent de tous les côtés. Le soir, le quartier est dangereux mais en plein jour, il est convivial. L'accueil est chaleureux, voire débordant. Alors que le chauffeur de taxi cherche son chemin, deux hommes surgissent sur le perron d'une maison. Ils portent le maillot du... Club Bruges. Je compte : un, deux, trois puis treize personnes. Frères, s£urs, père, mère, cousins, toute la famille est venue accueillir son invité belge. Leur espagnol est rapide, presque incompréhensible, surtout quand ils parlent tous en même temps. Parfois, je me prends à espérer rire et opiner au bon moment... Carlo, Ruben, Martin, Felicita, Midoneo, Feliciana, Alicia, Hugo, je m'y perds. Qui est qui ? Une chose est certaine, on rit beaucoup, ici, et Antolin est très présent, en photos et en maillots. Trois personnes en portent un. Les frères Ruben et Martin arborent le bleu et noir, Carlos, un cousin, porte le blanc réservé aux matches en déplacement. Tous sont passionnés par le foot. Le tereré circule. C'est une boisson à base de maté (des herbes) et d'eau froide à la place de la chaude qui est servie en Argentine et en Uruguay. On le tire d'une coupe équipée d'une bombilla, un tuyau en métal. Comme beaucoup de ses compatriotes, Ruben ne cesse d'actionner la bombilla. C'est le meilleur moyen de ne pas se déshydrater. Je ne trouve pas cette boisson spécialement agréable. Alicia, la s£ur, éclate de rire et y ajoute du cola avant d'apporter un plateau de viande. Le match Valence-Club va bientôt être diffusé mais la famille parle aussi du superclásico du week-end, Cerro-Olimpia, comparable à notre Anderlecht-Club Bruges. " Ou Club-Cercle ", rétorque quelqu'un, manifestement bien informé. Certains d'entre eux ont-ils déjà visité Bruges ? En ch£ur, ils répondent que non. " Antolin voudrait recevoir de la visite, surtout de ses parents, mais c'est trop loin et trop cher. En plus, maman a la phobie de l'avion. Ils ont aussi peur du froid ! " Ils éclatent de rire. Martin : " Antolin nous a raconté que par une belle journée, un peu fraîche quand même, il est allé à la plage. Il a été stupéfait de voir les gens se déshabiller " Il y a une grande différence d'âge entre les frères. Martin a 40 ans, Ruben 36 et Antolin fêtera bientôt ses 28 ans. Martin : " C'est mon petit frère. Je l'emmenais partout, avant. Il allait souvent jouer au football et pêcher à la rivière. "La famille habitait ailleurs, en province, à San Roqué de Santa Cruz. C'est là que le destin l'a cruellement frappée. En l'espace de six mois, deux frères sont morts. Ils étaient âgés de six et neuf ans. Les parents ne connaissent toujours pas la cause exacte de leur décès, explique Martin. Midoneo, le père, se tait. Ils ont peut-être été victimes de la dengue, une infection virale transmise par les mouches. Martin n'en est pas sûr. " Peut-être, en tout cas, c'est allé très vite. La famille a déménagé pour fuir la rivière. "Cette rivière a été à l'origine d'autres malheurs. Ruben le deuxième frère, intervient. " Antolin a eu de la chance d'aller jouer en Argentine puis en Europe. J'étais aussi un bon footballeur, un attaquant, mais un jour, nous sommes partis à la rivière et nous avons eu un accident. En tirant sa ligne, un pêcheur a envoyé le crochet dans mon £il. Antolin était juste derrière moi. Si j'avais bougé la tête, il était touché. J'ai continué à jouer à un niveau inférieur. Je trouvais régulièrement le chemin des filets mais je ne pouvais plus aspirer à une carrière professionnelle. "Les frères restent en contact par internet, avec certaines restrictions. Martin : " Ce n'est pas online. Nous nous téléphonons souvent, ce n'est pas trop cher. Il demande alors à parler à sa mère. "Le match Galatasaray-Atlético Madrid débute, sur le petit écran, et les hommes se lancent dans une discussion passionnée sur le niveau respectif de leur football et du nôtre, pendant que Mama et les s£urs se retirent sur la terrasse. Les visiteurs vont et viennent. Ici, on vit encore dans la rue. Carlos : " Notre football est très différent de l'européen. Chez nous, on ne court pas, on est plus lent, on mise davantage sur les actions individuelles. "Ruben : " C'est une question de mentalité. "Martin : " Oui, ici, on mange et on boit. "Ruben : " Les joueurs sont trop gros. Ils ne vivent pas pour leur métier et à trente ans, leur carrière est terminée. "Martin : " Les clubs ne parviennent pas à entretenir la concentration des joueurs. La concentration est notre principal problème, avec le sens du travail. Avant, Antolin consommait beaucoup de sodas et ne surveillait pas son alimentation. Il a changé et il nous trouve tous trop gros, maintenant. "Carlo : " Il aimerait jouer en Espagne. "Martin : " J'ai entendu parler de Milan. "Ruben : " Il ne nous en parle pas, nous le lisons dans les journaux. Milan, Getafe, des équipes du Mexique et même d'Angleterre... Antolin nous a simplement confié qu'il avait des offres et qu'il attendait le bon moment. Il aimerait signer dans un club avant le début du Mondial. "Martin : " Nous sommes fiers qu'une grande équipe de Belgique se soit intéressée à lui, qu'il passe à la TV, que, dans les tribunes, les supporters accrochent des banderoles de soutien. "Plus tard dans l'après-midi, alors que la maison accueille encore plus de monde, que le tereré circule et que le stock de boissons fraîches est épuisé, le match Valence-Club commence. Alors que l'équipe du Club monte sur le terrain, Alcaraz apparaît sur l'écran. Felicita encourage son fils, comme s'il pouvait l'entendre. Elle rit. Midoneo jette un coup d'£il puis retourne dehors. Il aime le football quand son fils joue, c'est tout. Ce ne sera pas le soir du Club. La défense joue bien mais ce sont CarlHoefkens et StijnStijnen qui se distinguent, pas Alcaraz, ni les attaquants, qui n'exploitent pas leurs occasions. A Villa Elisa, on se désespère. Martin me regarde. " Le Club a le même problème que le Paraguay : il n'a pas d'avants. Et Antolin ? Non, il a déjà mieux joué. " A 19 h 30, le Club est éliminé et le soir est tombé, brutalement. Les adieux sont empreints d'émotion et Mama me gratifie d'un nouveau bisou. Ces gens sont chaleureux. En quittant la maison, j'aperçois un panneau " à vendre ". Martin : " Antolin ne veut pas la vendre, il la loue. Il a déjà acheté un terrain et il va faire construire une plus belle maison. " Sans l'aide de l'apprenti-maçon...par peter t'kint"Antolin a appris à surveiller son alimentation. Il nous trouve trop gros ! (Martin, son frère)""En tirant sa ligne, un pêcheur a envoyé le crochet dans mon £il. Antolin était juste derrière moi. (Ruben)"