R aymond Domenech (54 ans) est plutôt beau gosse. Il parle clair. Il parle bien. Il a de l'humour. Il est intelligent. Il a réussi une carrière de footballeur intéressante. Il a dirigé les Espoirs tricolores pendant 11 ans avec de brillants résultats à la clé. Il a qualifié la France pour ce Mondial alors qu'elle était dans le 36e dessous quand il l'a reprise (au lendemain d'un EURO 2004 raté). Après deux de leurs trois matches de poule, les Coqs sont toujours en lice pour la qualification - accéder aux huitièmes de finale serait faire mieux qu'il y a quatre ans. Bref, Domenech devrait être aujourd'hui un golden boy à la popularité hors norme chez nos voisins. Mais on est (très) loin du compte. La France d'en bas est partagée, celle qui fait le foot français (les gens du milieu et la presse) ont du mal à l'encadrer. Pourquoi ?
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R aymond Domenech (54 ans) est plutôt beau gosse. Il parle clair. Il parle bien. Il a de l'humour. Il est intelligent. Il a réussi une carrière de footballeur intéressante. Il a dirigé les Espoirs tricolores pendant 11 ans avec de brillants résultats à la clé. Il a qualifié la France pour ce Mondial alors qu'elle était dans le 36e dessous quand il l'a reprise (au lendemain d'un EURO 2004 raté). Après deux de leurs trois matches de poule, les Coqs sont toujours en lice pour la qualification - accéder aux huitièmes de finale serait faire mieux qu'il y a quatre ans. Bref, Domenech devrait être aujourd'hui un golden boy à la popularité hors norme chez nos voisins. Mais on est (très) loin du compte. La France d'en bas est partagée, celle qui fait le foot français (les gens du milieu et la presse) ont du mal à l'encadrer. Pourquoi ? Tentative d'analyse depuis Hameln, une chouette petite ville coincée au sud de Hanovre. A l'horizon, des hectares de forêts, des petits villages sans histoire, des fermes, des vaches, des moutons,... Les Français ont choisi de s'isoler ici pour cette Coupe du Monde. Les joueurs et le staff reçoivent régulièrement les médias dans une grande salle omnisports. Leur retraite est hyper protégée : ils logent dans un château quelques kilomètres plus loin, avec interdiction totale d'accès pour les personnes ne faisant pas partie de la délégation. Tentons de comprendre, de décrypter la relation difficile qu'entretient Raymond Domenech avec son pays. Essayons d'y voir plus clair au travers d'une interview d'une demi-heure du coach français avant le premier match contre la Suisse. Quand il se présente sur l'estrade, il a l'air un peu sévère. Il sait évidemment que les médias de sa nation sont à l'affût de son moindre dérapage, du premier mot de travers qu'il pourrait prononcer. Mais, très vite, il brise la glace. Il s'installe, envoie un clin d'£il à l'assemblée et lance : " Bonjour à tous. Allons-y ". Place aux questions. Quand on lui demande -Comment jugez-vous les progrès de l'équipe de France ?, Domenech répond : " Nous avons trois copies propres à rendre sur l'ensemble du premier tour et j'espère qu'il y en aura d'autres ensuite. Les matches de préparation n'étaient que des brouillons. En arrivant en Allemagne, j'ai constaté que tout restait à améliorer. Il nous reste à grandir dans le tournoi. A créer des choses. Bref, à être dans l'esprit du Mondial. La France doit aller vite devant et ne pas être en difficulté derrière ". Mais la première copie fut un vrai brouillon. Face à la Suisse, on a vu des Coqs peu inspirés, une équipe prudente et amorphe qui n'a rien d'une championne du monde en devenir. On a revu, finalement, ces Français qui ont dû s'arracher pour sortir in extremis d'un groupe éliminatoire pourtant abordable, avec Israël, les Iles Féroé, l'Irlande, Chypre et la Suisse. Journaliste de L'Equipe et sur les pas des Bleus depuis plusieurs années, Vincent Duluc livre son éclairage : " Contrairement aux apparences, ce groupe éliminatoire n'était pas si simple. Israël est une nation émergente, la Suisse a suffisamment prouvé son niveau et il n'est jamais facile d'aller gagner en Irlande. C'était un groupe assez dense, sans tête d'affiche, puisque la France, censée l'être, n'a jamais justifié son rang. Nous avons toutefois bien terminé la campagne, et à ce moment-là, on voyait du spectacle. J'ai assisté à des matches au Stade de France avec 20 ou 25 occasions pour notre équipe. Le problème, c'est que si un Thierry Henry reste près de trois ans sans marquer un seul but à Paris... Il y avait des critiques sur Domenech en fin de qualifications, mais elles étaient surtout justifiées par le décalage entre son arrogance et ses résultats. Le style n'était plus mis en cause. C'était complètement différent d'avant la Coupe du Monde 98, quand Aimé Jacquet s'était fait massacrer par toute la presse. A l'époque, on s'ennuyait à l'extrême. Toutes les attaques médiatiques ont été balayées par le fabuleux été, mais qu'on n'oublie quand même pas que notre titre mondial était le fruit d'un bol extraordinaire. C'est un défenseur, Laurent Blanc, qui a marqué en huitième de finale contre le Paraguay. En quarts contre l'Italie, nous nous sommes qualifiés aux tirs au but après un peu glorieux 0-0. Et en demi, un autre défenseur, Lilian Thuram, a signé le seul doublé de sa carrière. Bref, c'est par la plus petite porte que nous sommes passés pour arriver en finale. On ne peut pas comparer les périodes Jacquet et Domenech au niveau des critiques dans les médias. Domenech nous a parfois emballés alors que Jacquet nous a toujours ennuyés par son jeu ultra défensif. On n'est pas dans la même logique de conflit ". A la question : -Pourquoi avez-vous choisi Sidney Govou pour remplacer Djibril Cissé après sa fracture de la jambe ?, Domenech répond : " Après le match contre la Chine et le crash pour Cissé, j'ai réuni mon staff dès 4 heures du matin pour discuter de son remplaçant. Chacun a donné son avis et j'ai tranché. J'avais dit à tous les joueurs non repris mais qui avaient participé à la préparation que la liste restait ouverte jusqu'au 12 juin et qu'ils devaient se tenir prêts. Govou savait qu'il lui restait une petite chance. Je l'ai choisi pour son profil : il est polyvalent. Maintenant, le 24e homme, qui devient le 23e par la force des choses, sait qu'il ne jouera peut-être pas une seule minute du tournoi " Le staff dont il parle, Domenech l'a presque complètement renouvelé dès son intronisation. Equipe sportive, équipe médicale et cuistot,... même le fidèle qui était l'intendant des Bleus depuis 20 ans a été dégommé. Le nouveau coach a déclaré à l'époque : " Quand on se fait virer deux fois de suite d'un grand tournoi, comme en 2002 et 2004, on peut se dire qu'il faut changer quelque chose ". Cela n'a pas plu à tout le monde et ce fut l'un des premiers déclencheurs d'une certaine hostilité à son égard. Vincent Duluc revient sur cette maladresse : " Domenech a viré des gars qui se croyaient champions du monde à vie, des types qui avaient participé, au c£ur de l'action, à l'aventure de 1998. Des hommes de l'ombre pour la plupart, mais ils ont continué à avoir une certaine influence et ne se sont pas privés de démolir le nouveau coach. Politiquement, ils sont restés très puissants. Ils avaient tout verrouillé autour de l'équipe de France, et quand ils se sont retrouvés à l'écart des Bleus, ils ont montré qu'ils gardaient du pouvoir ". Dans sa réponse, Domenech signale aussi que Govou a peu de chances de jouer au Mondial. Une déclaration à rapprocher de ce qu'il avait dit après un match aux Iles Féroé. Interrogé sur la composition de son noyau, il avait répondu : " J'ai bien dû racler les fonds de tiroir ". Ce fut un tollé en France. A la question -Près de 80 % des Français réclamaient la présence de Franck Ribéry dans les 23. Maintenant qu'il y est, 69 % estiment qu'il devrait être titulaire, Domenech répond : " 69, c'est un chiffre que j'aime... Ben oui, c'est la région lyonnaise, celle où je suis né, celle où j'ai grandi... " Le sélectionneur français a un humour décapant, il distille de temps à autre des petites phrases qui amusent les uns, irritent les autres. Il sait s'inventer un personnage et joue d'ailleurs dans une troupe de théâtre - son grand hobby avec l'astrologie. " Cet humour n'est pas toujours très bien vu ", confirme Duluc. " Un jour, en parlant de Claude Makélélé, il a dit : -Pas mal, ce qu'il fait à 32 ans. Et encore... CFA. Il voulait parler d'années dévaluées sur la carte d'identité de Makélélé, il faisait allusion aux francs français et aux francs CFA. Tout ça parce que ce joueur est né à Kinshasa. Il sous-entendait que Makélélé avait sans doute plus près de 35 que de 32. C'était assez maladroit comme réflexion. Domenech a un humour du deuxième ou troisième degré. Son arsenal pour dérider les gens, ce sont aussi les clins d'£il, les sourires. Mais cela ne passe pas en presse écrite. Et son discours a fortement évolué depuis qu'il a repris l'équipe de France. Quand il a été nommé, les médias français ont été soulagés : nous avions enfin droit à un coach national qui terminait ses phrases. Le discours de Roger Lemerre était trop élitiste, c'était d'une dimension incroyable. Jacques Santini nous a lâché pendant deux ans des non seulement mais on n'a jamais eu droit aux maisaussi... Les premiers mois avec Domenech se sont très bien passés. Il était conscient qu'il était un bon client pour la presse mais il a cru qu'il allait nous mettre dans sa poche. Il nous racontait tout. Mais chaque fois qu'il disait un mot de travers, il se faisait descendre. Alors, il a tiré ses conclusions et s'est mis sur la même ligne que Lemerre et Santini : la langue de bois. Il a compris que ses prédécesseurs avaient eu raison de ne pas s'épancher. Il s'est mis à en dire le moins possible. Il a seulement conservé quelques contacts privilégiés, quelques journalistes à qui il en disait plus. Mais il s'est finalement fait découper par tout le monde. Depuis Jacquet, personne dans le foot français n'a été autant démoli que Domenech ". A la question : -Comment sentez-vous Patrick Vieira ? Il est loin de respirer la grande forme, Domenech répond : " On m'a dit que certains faisaient actuellement son procès. Je n'en sais rien, je ne lis pas les journaux. Vieira sera un des grands joueurs de ce Mondial, j'en mets ma main à couper. Je connais ses qualités et sa volonté : je sais qu'il va nous sortir un grand tournoi. Il devait venir ici. " Le point positif des dernières semaines de Domenech, c'est que sa sélection a finalement soulevé peu de questions. Sur ce sujet-là, il fut peu attaqué. Il a marqué son territoire et souligné son indépendance en convoquant un joueur que personne n'attendait : Pascal Chimbonda. Pour le reste, c'est plus ou moins le groupe que la presse et le public français avaient prédit. Un groupe emmené par trois ténors qui sont revenus en sélection après l'avoir quittée : Zinédine Zidane, Thuram et Makélélé. Vincent Duluc : " Beaucoup ont reproché à Domenech d'être responsable du départ de ces joueurs. Je n'en suis pas persuadé. Quand on lui demande s'il avait tout fait pour qu'ils restent, il répond oui. J'ai tendance à lui faire confiance. On a aussi dit qu'il avait une liste noire avec Nicolas Anelka, Johan Micoud, Frank Sylvestre, Robert Pires. C'est possible. Il a en tout cas noyé ces accusations en rappelant Anelka puis Pires, mais il ne les a finalement pas emmenés. Le seul gros reproche concernant la liste des 23, c'est l'absence d'Anelka et de Ludovic Giuly. Il a un peu sauvé la face en prenant Ribéry, que toute la France réclamait, mais les gens restent convaincus qu'il aurait pu se contenter de 7 défenseurs, de ne pas en prendre un huitième, ce qui aurait libéré une place pour un offensif. Quand la sélection de Ribéry est devenue officielle, les gens se sont dit : -Il se passe quelque chose. C'était important, pour l'image de Domenech, qu'il fasse confiance à ce joueur. Sur ce coup, il a marqué autant de points que quand Zidane, Thuram et Makélélé sont revenus. Car avant cela, Domenech n'arrêtait pas de marteler que son groupe était en construction, pendant qu'on ne voyait pas grand-chose sur le terrain. Ça s'est amélioré après leur retour ". Aux questions concernant la blessure de Florent Malouda, Domenech renvoie vers le médecin. Et quand ce dernier ne veut rien dire, il répond : " Alors, demandez-le au joueur. Lui seul peut le dire. Le médecin de l'équipe de France est tenu au secret médical, finalement ". Dès son entrée en fonction, Domenech a imposé l'interdiction de parole à tous les membres du staff technique : " Je serai la seule voix de l'équipe de France ". Les internationaux français avaient l'habitude de répondre par téléphone aux journalistes, même en retraite. Cela aussi, c'est terminé. Le sélectionneur contrôle tout, est un adepte d'une discipline très dure. Il a imposé les protège-tibias à l'entraînement et institué les longs débriefings d'aprèsmatch. Les avions privés des clubs qui viennent rechercher les joueurs après leurs rencontres internationales avec la France n'ont pas cinq minutes à perdre mais Domenech s'en fiche. Et cela irrite les Coqs. L'un d'eux a lâché dans la presse : " On en a marre, on n'est pas des enfants ". Cela a fait un gros titre et du bruit. Pires a explosé : " J'ai l'impression d'être à l'école. Je n'ai pas envie de mouiller mes potes mais c'est pareil pour eux ". Pour le joueur d'Arsenal, c'est la fin des illusions en équipe de France : il n'est pas au Mondial. Il a quitté la sélection sur une sérieuse fausse note : une amende de 50.000 euros, infligée par la Fédération, pour s'être affiché avec la tenue d'un équipementier concurrent à celui de l'équipe nationale. Quelques semaines plus tard, Domenech a commis la même erreur, portant pendant une mi-temps complète des baskets d'une marque ne soutenant pas les Bleus : la fédé a plaidé la bavure et il s'en est tiré sans frais. " Je suis sûr que pas mal de gens avaient convaincu Pires qu'il devait balancer, s'épancher, critiquer la griffe Domenech ", dit Vincent Duluc. Domenech se contentait de banalités en début de Mondial : " J'ai changé, j'ai compris que les provocations ne faisaient pas avancer les choses. Je sais maintenant que la bonne parole, c'est de se taire, ce que j'aurais d'ailleurs dû faire plus souvent ". Son contrat actuel s'arrêtera à la fin du Mondial. Sera-t-il reconduit ? Quand il a signé, en 2004, les objectifs de la Fédération étaient clairs et nets : qualification pour l'Allemagne puis demi-finales, et à nouveau les demi-finales du prochain EURO. Domenech n'a pas obtenu de prolongation avant de prendre l'avion pour cette Coupe du Monde. Lemerre avait eu cette faveur avant la CM 2002 : il a fallu le virer à grands frais deux mois plus tard. Santini avait demandé pour resigner avant l'EURO 2004 : cela lui fut refusé et le coach annonça, quelques jours avant le début du tournoi, son départ pour Tottenham. Avec grand fracas. Dans le cas de Domenech, c'est clairement le résultat final en Allemagne qui conditionnera son avenir. " Si la France va en demi-finales, la fédé le gardera ", prévoit Duluc. " Si le parcours s'arrête en quarts, il y aura délibération, et là, le poids médiatique sera important. Et si nous ne passons pas le premier tour, c'est sûr, il volera dès le retour en France ". Il resterait à lui trouver un successeur. Pour le journaliste de L'Equipe, le candidat idéal serait Didier Deschamps. " Il y avait déjà eu un lobby France 98 avant que Domenech ne soit choisi. Ce lobby poussait à fond Laurent Blanc. Il reviendra sans doute à la charge avec le nom de Deschamps si Domenech ne reste pas ". PIERRE DANVOYE, ENVOYÉ SPÉCIAL EN ALLEMAGNE