Karel Poborsky (40 ans) nous a fixé rendez-vous au petit matin dans un palace de Kiev. On zigzague entre limousines et légendes du foot rassemblées pour disputer un tournoi de golf organisé par l'association internationale des footballeurs pros (FIFPRo). Peter Schmeichel, Teddy Sheringham, Chris Waddle, Christian Karembeu, Michel Platini, Ronald de Boer, Marc Degryse, Andriy Shevchenko, en tout une trentaine d'anciens internationaux : la petite balle les branche.
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Karel Poborsky (40 ans) nous a fixé rendez-vous au petit matin dans un palace de Kiev. On zigzague entre limousines et légendes du foot rassemblées pour disputer un tournoi de golf organisé par l'association internationale des footballeurs pros (FIFPRo). Peter Schmeichel, Teddy Sheringham, Chris Waddle, Christian Karembeu, Michel Platini, Ronald de Boer, Marc Degryse, Andriy Shevchenko, en tout une trentaine d'anciens internationaux : la petite balle les branche. Première impression quand le Tchèque déboule : c'est bien lui ? On a toujours à l'esprit un chevelu au look rock'n'roll qui déchirait sur son flanc droit avec son équipe nationale, Manchester United, Benfica ou la Lazio. On l'aurait mal imaginé sur un 18 trous ! Aujourd'hui, Poborsky est un retraité aux allures de type bien rangé : cheveux courts, polo de marque, rien d'extravagant. " J'ai 40 ans, mon ami. Une femme, deux enfants. Il y a un temps pour tout ! " Par contre, on retrouve une certaine extravagance dans le discours. D'abord une confidence suivie d'un éclat de rire : " Je ne suis pas très bien. On a bu pas mal de chopes hier soir avec d'autres anciens ; et dans la tête, ça fait mal... "Karel Poborsky : C'est une passion qui remonte aux années 90, quand j'étais à Manchester. Là-bas, presque tout le monde jouait. J'ai essayé, pour faire comme les autres et j'ai accroché. C'est très différent du foot et c'est aussi pour ça que ça me plaisait. C'est dur au niveau de la concentration, mais en même temps, ça me relaxe. Rarement parce que je n'en vois plus tellement, à part des gars qui étaient avec moi dans l'équipe tchèque. Je suis rentré au pays, tout le monde est reparti de son côté. No, it's over. J'ai fermé la porte. Pourquoi ? J'étais avec eux pour jouer au foot, pas pour qu'ils deviennent des amis pour la vie... Je suis juste un gars normal. (Il rigole). Mais je ne rejette pas les gens du foot, hein ! Mon meilleur ami, c'est Pavel Nedved. J'ai plusieurs casquettes. Je suis président de l'association tchèque des joueurs pros, branche de la FIFPRo. Je suis dans le comité directeur de la Fédération et proche de l'équipe nationale que j'ai accompagnée sur l'EURO. Et je suis un peu le manager sportif d'un club de D1 : Ceske Budejovice, où j'ai commencé et fini mon parcours. Oui. Pavel Nedved travaille à la Juve. Pavel Kuka est dans la direction d'un club tchèque. Vladimir Smicer est dans le staff de l'équipe nationale. Radek Bejbl est ici avec moi, nous allons aux matches ensemble. Et il y en a encore d'autres. Ja-mais !... J'aime le foot, je veux bien occuper toutes les fonctions possibles mais pas celle-là. Le coach bosse comme un fou puis ses joueurs bâclent et il est là comme un idiot sur son banc à se ronger les ongles. Je ne supporterais pas une frustration pareille. C'est trop compliqué. Je te répète que les émotions et moi, ça fait deux... (Il rit). J'ai joué 118 matches, c'est bien, mais Petr Cech est à 94, il n'a que 30 ans et il me dépassera. Je n'en ferai pas un drame. Mon total, j'y vois surtout le signe d'une grande solidité physique. Je n'ai pas été opéré une seule fois alors qu'on a souvent essayé de me donner des coups, vu mon style technique et percutant ! Je suis un cas exceptionnel. En tête de liste, l'Allemagne et l'Italie. Les Allemands parce qu'ils ont un talent fou, produisent du jeu et veulent toujours marquer. Les Italiens parce qu'ils ont fait des trucs dont personne ne les croyait capables alors qu'ils étaient en pleine tourmente. Est-ce qu'on peut les blâmer parce qu'ils n'ont pas existé en quarts ? Sortir de la poule, on ne pouvait pas espérer plus. En quarts, tu tombes contre un Portugal qui a dix fois plus de talent et de métier. Chez nous, on se doutait que c'était perdu d'avance. La Tchéquie n'a pas eu une seule occasion valable : tout est dit, rideau... On vient de participer à notre cinquième EURO consécutif, c'est déjà remarquable. Surtout pour un pays aussi jeune. L'indépendance n'a pas 20 ans, hein ! Depuis la fin de la Tchécoslovaquie, on n'a pas raté une édition, on a joué une finale et une demi-finale. L'équipe avait été très médiocre. Pas assez engagée. S'il n'y avait pas eu plus de hargne pour les deux matches suivants, c'était cuit. Les Tchèques ont compris après la défaite contre la Russie qu'un EURO devait se jouer à 120 %. Les Russes ne l'ont plus capté. Ils ont cru que c'était du tout cuit. Je suis d'accord, idem avec les Hollandais. Mais c'est quoi le football ? Un sport collectif ou individuel ? C'est incompréhensible quand tu regardes le noyau des Pays-Bas. Il y a de la classe mondiale à chaque poste. (Il réfléchit). C'est peut-être justement ça, le problème. Parce que dans ce cas-là, on peut être tenté de jouer pour sa gueule. Ça s'est vu directement, dès les premières minutes du match contre le Danemark : c'était un ramassis d'egos. Dans le foot moderne, c'est impossible d'aller loin s'il y a plus de trois ou quatre gars qui ne jouent que pour eux. Qu'on donne un ballon à chacun et qu'ils fassent du cirque, par exemple. C'est quand même ce qu'ils ont fait ici. OK, les spectateurs se sont amusés, ils ont vu de beaux petits exploits techniques. Mais pour quel résultat ? Un affront historique. Qu'une des meilleures équipes du monde ne passe pas le premier tour, c'est honteux. Tu crois qu'on a fait quoi pour aller jusqu'en finale en 1996 ? Bien sûr, on avait des joueurs doués. Tu penses qu'on a régalé le public ? Absolument pas. Notre équipe était hyper regroupée, ultra défensive. On cassait les actions de l'adversaire et on croisait les doigts pour avoir une occasion en contre-attaque et un peu de chance. Ça a super bien marché. L'horrible jeu de la Grèce championne d'Europe en 2004, c'était une copie conforme du foot de la Tchéquie en 96. Cette finale contre l'Allemagne dans le vieux Wembley bondé est un grand souvenir mais ça n'a pas été ma plus belle période. Je me suis beaucoup mieux amusé à l'EURO 2004, parce que là, on a joué au foot. Oui, ça peut aussi étonner quand on voit les joueurs doués qu'il y a là-bas. Pas trop, mais je n'étais pas idiot. Si je voulais être dans l'équipe, je savais que je devais m'adapter. On avait un coach, Dusan Uhrin, qui savait que c'était la seule méthode possible pour avoir une chance d'aller loin. Mais qui se souvient encore de notre jeu terne dans ce tournoi ? Même les joueurs l'ont sans doute un peu oublié. Et le public, il ne retient que les résultats. Bien sûr ! Et moi, leur victoire ne me choque pas. Evidemment, on préfère voir un Barcelone-Real qu'un choc avec Chelsea. Mais qui a gagné ? L'équipe qui avait un jeu défensif extraordinaire et un super gardien, mon pote Cech... Sans doute, mais tu crois que les grandes victoires seront au bout du chemin ? Chelsea faisait déjà la même chose il y a quelques années et avait été champion avec José Mourinho. On a oublié la manière entre-temps. C'est atypique pour ce pays. Dans beaucoup d'équipes, on réfléchit très peu, on balance vers les attaquants et ça donne des scores étonnants : 3-3, 5-4,... Mais quand tu as un Mourinho ou des coaches italiens, ça évolue. Je le connais bien, Mourinho : il m'a entraîné à Benfica, il faisait ses débuts comme T1. A ce moment-là déjà, il pensait beaucoup plus à protéger qu'à attaquer. Attention, je n'aime pas ça d'un point de vue esthétique, qu'on n'aille pas croire que je n'ai que de l'admiration pour les entraîneurs qui cassent. Mais il y aura toujours la loi des résultats bruts. Never ! Manchester joue toujours pour offrir quelque chose. Quel que soit l'enjeu, ce club ne fera jamais la même chose que le Chelsea actuel. Il veut des gars qui jouent au foot, et ce qui me frappe aussi, c'est l'importance qu'il accorde aux qualités psychologiques. Il fait un screening approfondi des transferts possibles avant de leur donner un contrat. Après ça, tu sais qu'il croit à fond en toi et il te déstresse : - Go, just play and win, that's it. Avec lui, tu te poses peu de questions. (Il réfléchit). Yeah... Je n'y suis resté qu'un an et demi. Mais j'ai été plus heureux au total à Benfica : j'y ai joué deux fois plus de matches et j'avais le soleil du Portugal au lieu du crachin du nord de l'Angleterre. Peter Schmeichel, Ryan Giggs, Paul Scholes, Andy Cole, David Beckham, Eric Cantona,... Tu veux d'autres noms ? Absolument. Il y avait le type imbuvable que le grand public croyait connaître. Et le gars charmant dans le vestiaire. Rien à voir. (Il rigole). Sur le plan sportif, oui. C'était la rising star de Manchester, le beau gosse qui jouait très bien et affolait l'Angleterre. Je ne pouvais rien faire contre un jeune Anglais hyper doué qui était aussi apprécié pour d'autres choses que son football. Attention, je n'étais pas non plus arrivé comme un inconnu. Je sortais d'un excellent EURO, c'est là que j'avais tapé dans l'£il de Ferguson. Mais c'était impossible de mettre Beckham et moi dans l'équipe parce que nous étions faits pour occuper le même poste, sur la droite de l'entrejeu. Donc, Beckham jouait trois ou quatre matches, puis j'en faisais un, ensuite il retrouvait la place. C'est pour ça que j'ai décidé de partir à Benfica après un an et demi. Pas du tout. Je le compare à Cantona : une méga-star qui semble inaccessible en dehors du stade, mais un gars tout à fait normal dans le vestiaire. Oh, je suis sûr que c'est terrible. Quand j'y étais, je sentais déjà une rivalité à couper au couteau alors que City n'était qu'en D2. Le top, c'est Rome. Lazio-AS, c'est la guerre. Les supporters italiens sont fantastiques quand tu gagnes mais te menacent quand ça ne va plus. Après quelques défaites, il y en a 300 qui sont venus nous attendre au centre d'entraînement, ils ont fait exploser des vitres et démoli nos voitures. Nous avons dû nous exiler une semaine. Ça m'a marqué pour la vie. Et ils m'en ont encore fait baver lors de mon dernier match en Italie. On joue contre l'Inter, et si on gagne, l'AS peut être championne. On se fait siffler par nos supporters, ils encouragent l'Inter. Je marque deux buts et on gagne 4-2 mais c'est finalement la Juve de mon ami Nedved qui gagne le titre : la veille, je lui avais juré que je marquerais deux fois ! J'ai quitté le Calcio en me disant qu'il y avait des gars qui avaient un sérieux problème dans la tête là-bas. PAR PIERRE DANVOYE, EN UKRAINE - PHOTOS: IMAGEGLOBE" Je n'ai pas joué au foot pour me faire des amis pour la vie : it's over. "" Je n'ai pas été opéré une seule fois alors qu'on a souvent essayé de me donner des coups : je suis un cas exceptionnel. "