Quand Dominik Thalhammer parle de sa philosophie du football, on l'écouterait pendant des heures. Il ne jure que par le pressing haut, un système auquel il ne déroge jamais. "Il faut mettre l'adversaire le plus possible en difficulté", dit-il. Plus il y arrive, plus il est content.
...

Quand Dominik Thalhammer parle de sa philosophie du football, on l'écouterait pendant des heures. Il ne jure que par le pressing haut, un système auquel il ne déroge jamais. "Il faut mettre l'adversaire le plus possible en difficulté", dit-il. Plus il y arrive, plus il est content. Nous sommes mardi après-midi, par une belle journée printanière. Dehors, le soleil brille. À l'intérieur, on prend le café et Thalhammer se met à table. Il s'amuse bien au Cercle même si, sur le plan familial, sa situation n'est pas idéale: sa femme et ses deux jumelles de onze ans vivent encore à Linz, en Autriche. Au cours des trois derniers mois, il n'est rentré chez lui qu'une seule fois, mais les entraîneurs sont des nomades et il le sait. De plus, vivre dans le centre de Bruges, s'imprégner de l'ambiance culturelle de la ville est enrichissant, même si Thalhammer en a vu d'autres à ce sujet puisqu'il a grandi à Vienne. Rien ne semblait prédestiner l'Autrichien au métier d'entraîneur. Ancien défenseur, il n'a joué qu'en amateurs et il a étudié le droit parce que son père, un juriste respecté en Autriche, voulait qu'il en soit ainsi. "C'était l'époque où les enfants écoutaient encore leurs parents", rigole Thalhammer. Il n'a cependant pas décroché son diplôme parce qu'il n'a pas voulu passer le tout dernier examen: il était déjà trop occupé par le football. DOMINIK THALHAMMER: Quand je jouais, j'adorais analyser la tactique et les variantes de jeu, j'aimais aussi diriger mes équipiers. Ça ne faisait cependant pas encore de moi un entraîneur. À 28 ans, l'Admira Wacker m'a demandé de travailler pour son centre de formation, que j'ai fini par diriger. En Autriche, chaque club pro a un centre de formation. J'ai entraîné plusieurs équipes de jeunes puis, après avoir été adjoint, je suis devenu entraîneur principal. J'ai toujours beaucoup pensé au football et j'ai tenté de me faire ma propre philosophie. Je n'ai jamais voulu copier un système, je trouvais ça trop facile. Avant d'arriver au Cercle, j'ai entraîné Linz, qui s'inspirait du modèle Red Bull, des idées de Ralf Rangnick: un pressing haut, une reconquête rapide du ballon. J'ai adapté ce concept à ma vision des choses et je n'en ai plus dévié. Car, quand on presse activement, on peut influencer un match. Pour cela, il est crucial de prendre immédiatement l'adversaire à la gorge. En football, le hasard joue un grand rôle: il faut l'éliminer le plus possible. La vitesse à laquelle vous avez implanté votre philosophie de jeu au Cercle est remarquable. Et vous avez été vite compris. THALHAMMER: J'ai tout de suite senti que ça allait fonctionner. Au Cercle, j'ai discuté avec pas mal de monde. Je n'avais jamais connu ça: c'était un véritable processus de recrutement. Et leurs idées concordaient avec ma vision, ça m'a motivé et inspiré. Parfois, des clubs parlent avec des entraîneurs, ils leurs racontent des histoires et deux mois après, tout est oublié. Un club doit sentir si un entraîneur lui convient et, à l'inverse, un entraîneur doit se demander s'il est au bon endroit. Quand je suis arrivé au Cercle, mon intention était simple: je voulais faire en sorte que l'adversaire éprouve le plus de difficultés possible contre nous. La vision de l'entraîneur doit inspirer les joueurs. Je voulais que le Cercle soit spécial et développe un style de jeu très clair: pressing, football agressif et prise de risques. Les joueurs sont comme des dominos: il ne peut pas y avoir trop d'espace entre eux. Ça exige beaucoup de concentration et une bonne condition physique. On ne peut pas s'adapter à l'adversaire. Les joueurs ont dû s'habituer à prendre l'initiative. Ce n'était pas évident, mais comme nous avons remporté nos deux premiers matches, ça a tout de suite été plus facile. Étonnamment facile, même. THALHAMMER: L'important, c'est que les joueurs s'amusent sur le terrain. Il faut qu'ils soient convaincus, qu'ils aient envie de jouer comme ça, de courir et de presser l'adversaire. Ils doivent savoir que ça rendra l'équipe meilleure. Je leur dis toujours qu'ils doivent se poser trois questions: quoi? qui? pourquoi? Au Cercle, j'ai un groupe jeune. Ils m'ont tout de suite suivi, ça a facilité les choses. C'est un processus, un peu comme la chenille éclot et devient papillon. À l'entraînement, on travaille sans cesse nos principes de jeu. Il ne se passe pas un jour sans qu'on ne presse, tout est fait en fonction de la façon dont on veut jouer. Il faut sans cesse taper sur le clou, sans quoi ils oublient. Si on laisse le pressing de côté pendant une semaine, on peut tout reprendre à zéro. C'est notamment un problème quand les joueurs rentrent d'un séjour avec l'équipe nationale: ils ont joué différemment et ils doivent tourner la page. Les entraînements sont aussi très intensifs. Je prépare des exercices d'une minute à très haute intensité puis on lève un peu le pied. Mieux vaut tout faire à 100% que plusieurs exercices à 70%. Je n'aime pas les longs entraînements, je trouve ça monotone. Mes séances sont courtes mais intenses. On ne fait pas d'exercice où on fait circuler le ballon pendant cinq ou six minutes. Le pressing du Cercle embête visiblement beaucoup d'équipes. THALHAMMER: J'ose le dire: affronter le Cercle n'est pas facile. En fin de match, ça se sent. C'est très simple: notre style de jeu doit pouvoir stresser l'adversaire. Et il essentiel de savoir quel genre de football on veut pratiquer. C'est ça qui confère une identité à l'équipe, qui la rend reconnaissable. Bien sûr, il est important que la direction apprécie les lignes que vous tracez et qu'elle ne remette pas tout en cause après trois défaites. Ce n'est que comme ça qu'on peut définir une stratégie et exclure l'opportunisme. J'ai senti dès le départ qu'au Cercle, on me ferait confiance. Ce n'était pas le cas à Linz. Lors de ma première saison, on a disputé la finale de la Coupe. Le club s'est ensuite séparé de dix joueurs et a fait un tas de transferts. Dans ces cas-là, il faut laisser du temps à l'entraîneur, mais on a raté notre départ et j'ai été limogé. Vous avez pris trente points sur 48, soit 63%. Et vous pouvez encore rêver d'une place dans le top 8. THALHAMMER: Il faut être réaliste. Quand je suis arrivé, le Cercle était 17e avec, si je ne me trompe, un point d'avance sur le Beerschot. On a changé de style de jeu et on est encore en pleine évolution. Il y a en effet eu quelques défaites, comme ce 5-0 à Charleroi. THALHAMMER: Ce soir-là, les circonstances étaient contre nous. On avait des blessés et j'avais bien senti lors des derniers entraînements qu'on n'était pas au mieux. De plus, on a eu un joueur exclu après 18 minutes. Les défaites ne me dérangent pas, elles aident l'équipe à progresser et me permettent de voir comment les joueurs réagissent dans le vestiaire. C'est très instructif. Mais même à dix, à Charleroi, vous avez continué à presser. THALHAMMER: Jusqu'à 3-0. Là, on s'est dit: laissons un peu venir, sans quoi ça aurait pu être 8-0 et les dégâts auraient été irréparables. C'est la première fois depuis mon arrivée au Cercle que je change quelque chose à ce sujet. À Malines, même à dix, on a continué à presser. Et on a pris un point (2-2). Comme je l'ai dit: je n'aime pas déroger à mes principes. Avec Linz, on a joué en Coupe d'Europe à l'Antwerp. On n'était que dix, mais on a gagné 0-1. Sur quels plans le Cercle peut-il encore progresser? THALHAMMER: C'est surtout une question de stabilité. Ce club a trop souvent lutté contre la relégation au cours des dernières années. S'il prend les bonnes décisions, il peut viser une place dans le top 8. Évidemment, il y a une marge de progression dans tous les domaines. Dans les actions, dans les duels, dans la façon dont on presse. Que remarque-t-on cette saison? De plus en plus d'équipes s'adaptent au Cercle. C'est nouveau. Nous devons donc trouver une nouvelle stratégie. C'est ça qui rend le football attirant: il faut sans cesse trouver de nouvelles réponses aux nouvelles questions qui se posent. Votre discours est très convaincant. THALHAMMER: En Autriche, on m'appelait le professeur. Ce qui est sûr, c'est que je pense beaucoup au football. Et aussi à la façon dont je gère les joueurs. Car c'est un des aspects les plus difficiles du métier: il faut trouver une méthode qui parle à chacun. Parfois, il faut mélanger plusieurs méthodes, ou privilégier l'entretien individuel. Et il faut mettre en place un cadre qui permette d'apprendre, mais qui laisse aussi place à l'erreur. Le droit à l'erreur, c'est une sorte de culture. Évidemment, il faut aussi des paramètres qui permettent de déceler ces erreurs. C'est pourquoi les datas sont si importants. Autrement, il n'y a pas d'évolution possible. Pour moi, il était essentiel que le Cercle travaille avec des datas. Ce n'était pas du tout une question d'argent. Je voulais un projet auquel je croyais et qui me permette de travailler dans les meilleures circonstances.