Mardi 19 juin

Nous retournons à Moscou en avion, quelques heures après les Diables Rouges. Bye bye Sotchi, bye bye les installations des Jeux Olympiques d'Hiver, qui ont coûté plus de 50 milliards d'euros mais où, pour avoir quelques flocons de neige, il fallait aller en montagne. Au loin, il en reste un peu sur les sommets mais on n'en voit pas grand-chose, l'avion atterrissant et décollant au-dessus de la mer, comme dans tous les aéroports situés au bord de l'eau.
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Nous retournons à Moscou en avion, quelques heures après les Diables Rouges. Bye bye Sotchi, bye bye les installations des Jeux Olympiques d'Hiver, qui ont coûté plus de 50 milliards d'euros mais où, pour avoir quelques flocons de neige, il fallait aller en montagne. Au loin, il en reste un peu sur les sommets mais on n'en voit pas grand-chose, l'avion atterrissant et décollant au-dessus de la mer, comme dans tous les aéroports situés au bord de l'eau. Sotchi est proche du Caucase Nord, où les rebelles islamistes se frottent souvent aux autorités russes. Les mesures de sécurité sont-elles plus draconiennes pour la cause ? Franchement, on n'en a pas l'impression, pas plus que dans la capitale. On voit des policiers en rue mais une Moscovite qui parle un peu anglais s'attendait à en voir beaucoup plus. Elle a même l'impression que les forces de l'ordre sont moins nombreuses qu'il y a quelques mois, avant le début du tournoi. Peut-être sont-ils en civil, pour se faire plus discrets ? Elle y a pensé aussi, elle a même redoublé d'attention mais n'a pu confirmer son sentiment. Certes, il y a des portiques de détecteurs de métaux, même autour de la Place Rouge, et les sacs à dos sont passés au scanner mais l'attention s'est relâchée : les premiers jours, il fallait sortir les ordinateurs et les allumer pour montrer qu'ils fonctionnaient. Maintenant, ça n'arrive plus qu'une fois sur cinq. Parfois, il faut allumer le téléphone, parfois pas. Il n'y a pas de ligne de conduite. Sotchi est terriblement propre. En nous promenant sur le boulevard, le long de la plage, avec ses tentes élégantes, nous voyons des gens, que nous avions pris pour des touristes, ramasser tout ce qui se trouve à terre. Même les feuilles tombées des arbres. Tout disparaît dans un sac. La statistique du jour : après les cinq buts marqués contre l'Arabie saoudite, la Russie en met trois à l'Égypte. Huit buts en deux matches, c'est autant que l'Espagne sur tout son tournoi 2010. Couronné par le sacre mondial. Chapeau. Visite au Moscow Country Club. Enfin d'autres images des footballeurs belges. D'énormes villas parsèment le jardin du complexe. Elles sont louées à de riches Russes. C'est d'ailleurs un chassé-croisé de belles voitures occupées par du beau monde. L'attaché de presse Stefan Van Loock confirme : " Je n'ai encore vu que des belles femmes. " Malgré un vent assez fort le long du lac, l'entraînement se déroule en plein air. À nouveau, on remarque que la sécurité n'est pas très stricte. Tout le monde a dû communiquer son identité et sa plaque d'immatriculation mais on parcourt le site en minibus sans qu'on en contrôle le contenu. Lundi soir, à Sotchi, Thomas Bricmont est entré à l'hôtel des Brésiliens. Marcelo et Cie étaient en train de manger tranquillement au bar, avec des amis. Pas de trace de Neymar et quelqu'un se serait certainement interposé s'il avait tenté d'approcher le joueur mais l'incident illustre la décontraction du camp brésilien, comme celle des organisateurs. Les Belges sont aussi décontractés. Reste à voir ce que ça apportera sur le plan sportif mais Roberto Martinez n'a pas son pareil en matière de people management. Un psychologue est à la disposition des joueurs mais il reste dans l'ombre. Martinez ne semble pas avoir besoin de lui. Le directeur technique Chris Van Puyvelde est impressionné par l'escorte fournie au bus belge lors de ses déplacements. Une voiture de police devant, une derrière et des motards qui coupent la circulation à tous les carrefours et, s'il le faut, arrêtent les trains. La délégation ne peut descendre du bus que quand les agents spéciaux se campent de part et d'autre des portières. On se croirait en Amérique. Nous avons roulé dans une colonne similaire en Amérique. En route pour Indianapolis et ses 500 Miles. L'agent responsable de l'escorte avait insisté pour que nous suivions bien le conducteur qui nous précédait, le pilote Didier Theys, auquel l'escorte était destinée. Nous n'avons jamais autant transpiré au volant, tant ces hommes prenaient des risques. Rouler sur la bande de gauche, franchir un pont sans même regarder ce qui pouvait venir en sens inverse, une vitesse totalement inadéquate... De la folie. Trois matches ce mercredi et seulement trois buts. Leurs auteurs : Diego Costa, Luis Suarez et Cristiano Ronaldo. Les usual suspects sont au rendez-vous. Les statistiques de Costa sont particulièrement surprenantes : trois occasions, trois buts ! Le chiffre du jour : 138. Le nombre de touches de balle d' Isco pendant Iran-Espagne. C'est un record qui date de 1966 pour un joueur espagnol à ce niveau. Ah, enfin un peu de fièvre à Dedovsk, où s'entraînent les Diables Rouges. Jusqu'à présent, on y a cherché en vain des fanions russes - sans parler des belges -. Celui de la fédération est accroché mais aux portes de la caserne. Maintenant, on en découvre un à la façade de la maison située en face de l'entrée du complexe. On a déjà abattu pas mal de kilomètres en périphérie de Moscou. On découvre quelques points communs avec l'Amérique latine. Des maisons clôturées, de construction basse, beaucoup de garages où on bichonne les voitures. Des petits supermarchés, beaucoup de verdure mais pas toujours bien tondus. Peu de graffiti. Les routes principales sont asphaltées, pas les secondaires. Les commerces regorgent de fruits mûrs. Ici, la population est d'un blanc très homogène, mais avec quelques traits asiatiques. Comme toutes les grandes villes du monde, Moscou abrite de grandes marques et de grandes chaînes mais sa périphérie fait la part large aux petits commerces. Les gens de la banlieue travaillent dur mais on n'a pas vu de bidonville ni de réelle pauvreté. Le froid terrible qui règne en hiver oblige les gens à prêter plus d'attention à leur logement que s'ils vivaient à Mexico ou Montevideo. Un Russe a dit à un collègue qu'en banlieue, pauvres et moins pauvres se mêlent. De fait, à côté d'une maison mal entretenue, on découvre parfois un habitat coquet. L'Argentine est la première grosse surprise du tournoi. Au grand dam de Maradona, qui assiste à tous les matches, Messi n'est pas au rendez-vous. On l'a rarement vu jouer ainsi, tête basse, sans courage. Il n'a touché le ballon que vingt fois en première mi-temps contre la Croatie, le pire score de l'équipe après Agüero (sept). Le chaos de l'équipe reflète celui du pays. Par contre, Kylian Mbappé établit un record : à 19 ans, il est le plus jeune Français à trouver le chemin des filets au Mondial. Quel meilleur endroit que le Ritz Carlton, au coeur de Moscou, pour voir les stars brésiliennes ? Neymar inscrit son 56e but dans les arrêts de jeu. Il se rapproche de Ronaldo -62 buts. Prochaine cible : Pelé, 77 goals pour la seleção.Nous sommes en bonne compagnie. Davor Suker est content de la Croatie et Jean-Michel Aulas, le président de Lyon, arpente le lobby. C'est là qu'on discute et qu'on négocie pendant un tournoi. À propos des joueurs, des contrats mais aussi des formats. Bart Verhaeghe le martèle : d'ici deux ou trois ans, le football mondial aura changé de visage. La FIFA a des projets pour les clubs, l'UEFA tente de s'y opposer et de protéger ses compétitions, l'Asie veut accroître la popularité du football, il y a les Chinois... On sonde, on propose, on calcule. L'ambassadeur belge a fait placer un écran géant dans sa résidence. Tout est prêt pour accueillir 500 personnes lors du match Belgique-Tunisie. Russes et Belges, qui consommeront des frites, du choco et des gaufres de Liège. De la Jupiler aussi. L'ambassadeur a grandi à Jupille et passait tous les jours devant la brasserie, sur le chemin de l'école. C'est sa première mission en dehors de Bruxelles : il travaillait à l'administration des Affaires étrangères et était le patron des ambassadeurs. Ses premières impressions ? Un pays magnifique, une démocratie qui progresse ( "contrairement à la Chine, il y a des partis et de l'opposition, même si on connaît à l'avance le nom du vainqueur ") et un autre système judiciaire. " Ici, le juge défend l'État. " Nous apprenons pourquoi les Russes ne rient pas. " Pourquoi souriraient-ils à quelqu'un qu'ils ne connaissent pas ? " L'accès à la Place Rouge est plus difficile que d'habitude. Pas à cause du concert, cette fois, mais de Vladimir Poutine. Le 22 juin, la Russie commémore le début de son implication dans la Deuxième Guerre : Hitler avait lancé l'Opération Barbarossa. Poutine va déposer une gerbe, ce qui implique l'évacuation de la place. Le métro est le moyen de déplacement le plus rapide. Les rames se succèdent à une cadence incroyable. Les stations sont des perles d'architecture. Un rêve. Devant nous, dans un wagon, un jeune homme. Il vient du Tadjikistan et cherche du travail à Moscou. Il fait des efforts pour communiquer mais son anglais est trop limité. On en reste au sourire. Comme ceux qui nous entourent. Les Russes, renfermés ? Un bête cliché ! Le soir, on mange à bord d'un bateau sur la Moskva. En compagnie agréable, dans un beau décor. Hélas, pour la première fois, la note est plutôt occidentale... L'ambassadeur peut être content : les Diables pulvérisent le Tunisie et la fête dure longtemps. La Belgique présente de bonnes statistiques au premier tour des Mondiaux : elle est invaincue depuis dix matches. Cinq victoires, cinq nuls. Malheureusement, ça n'apporte aucune garantie pour la suite, par élimination directe. Avec ses deux buts, Romelu Lukaku a détrôné Jan Ceulemans au classement des buteurs belges, tous tournois confondus. Waar is dat feestje ? Ici, donc. Les Diables Rouges reçoivent leur famille et font un barbecue en bordure du golf situé sur le domaine de leur hôtel. L'ambiance est excellente. Eden Hazard joue avec ses enfants. Les couples habituels défilent dans le lobby : Kompany- Boyata, Fellaini- Januzaj. La qualification est acquise, cap sur le deuxième défi : les quarts de finale. Dimanche, malgré le jour de congé, Dedryck Boyata nous consacre une heure. Quelques joueurs vont visiter la Place Rouge. Dirk, notre photograophe, espère que les Belges soient premiers de leur poule et jouent les huitièmes de finale à Rostov, d'où vient sa grand-mère. Certaines vies se lisent comme le roman d'un maître russe. Le père de sa grand-mère était un petit indépendant comme nous en voyons tant ici. Un forgeron. Pour diverses raisons, la profession était mal vue par Staline et l'homme a eu des problèmes. Il a été déporté et est mort suite aux privations, selon la version officielle. Mais dans les années '90, les archives de l'état ont été publiées. La famille s'est informée et a découvert qu'il avait été fusillé. En groupe. Les Allemands ont déporté sa grand-mère dans un camp de travail à l'Ouest. C'est là qu'elle a rencontré le grand-père de Dirk, que les Allemands avaient expédié vers l'Est. Comme elle n'était plus la bienvenue en Russie une fois le camp libéré, elle a émigré à Anvers avec son ami. Elle est dejà revenue à Rostov pour revoir sa famille. Dirk pas encore. Ce sera peut-être pour lundi, si les Diables sont en tête de leur poule.