Lundi 2 juillet

Huitième de finale à Rostov-sur-le-Don. Il faut se lever tôt pour prendre l'avion de l'aéroport relativement moderne Domodedovo, à 40 km de Moscou, à celui de Rostov-sur-le-Don, également situé à une quarantaine de kilomètres du centre-ville. Dans le cas de la capitale, ça peut se comprendre car on manque de place mais à Rostov, c'est étrange.
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Huitième de finale à Rostov-sur-le-Don. Il faut se lever tôt pour prendre l'avion de l'aéroport relativement moderne Domodedovo, à 40 km de Moscou, à celui de Rostov-sur-le-Don, également situé à une quarantaine de kilomètres du centre-ville. Dans le cas de la capitale, ça peut se comprendre car on manque de place mais à Rostov, c'est étrange. Entouré de cultures et de champs de maïs, l'aéroport se trouve véritablement dans un no man's land. Ici, il reste de la place pour les fermiers. Notre avion est rempli de Japonais. Nous repérons quelques Belges éparpillés mais, pour la quatrième fois depuis le début du tournoi, les Diables Rouges sont largement en minorité. Les journaux spéculent sur la présence ou non de Vincent Kompany au coup d'envoi. La plupart misent sur le joueur de Manchester City mais d'autres pensent plutôt à ThomasVermaelen. Cela prouve une chose : peu d'informations filtrent du camp de base. Le journal français L'Équipe met un point d'honneur à prédire la tactique des Bleus et à donner la composition d'équipe exacte. Et il ne rechigne pas à l'effort. Ça énerve Didier Deschamps qui, à chaque fois qu'il ouvre le journal, voit que son adversaire connaît son équipe 48 heures à l'avance tandis que lui doit attendre une demi-heure avant le coup d'envoi pour savoir quels joueurs il devra affronter. Les Français travaillent comme des détectives. Ils donnent même de l'argent aux habitants d'appartements qui ont vue sur le terrain d'entraînement des Bleus. À Dedovsk, nous pourrions en faire autant. Les entraînements des Diables Rouges ont toujours lieu à huis clos mais avec des jumelles, on pourrait facilement les suivre depuis un des buildings environnants. Avant le duel face à l'Argentine, Deschamps prend tout le monde à contre-pied. Il aligne des réservistes dans la prétendue équipe titulaire et sa bonne équipe sur un autre terrain. De plus, les organisateurs font appel à la police locale. Pendant les entraînements des Bleus, celle-ci procède à une inspection minutieuse des maisons aux alentours. Si un Français se fait attraper, il est légèrement intimidé : on lui demande ses papiers, on le prend en photo et on le prie de sortir. Après un certain temps, plus personne ne le fait par crainte des représailles : arrestation, exclusion du tournoi, etc. Cela donne-t-il des idées aux Belges ? Nous posons la questions aux journalistes des quotidiens et des sites internet, leur réponse est étonnante : celui qui fait cela est un traître à la patrie et pourrait être considéré comme partiellement responsable d'une éventuelle élimination. Un journaliste français ne comprend pas ce raisonnement : il ne travaille pas pour la fédération mais pour ses lecteurs et ceux-ci ont le droit de tout savoir. Tout le monde ne remplit pas sa tâche de la même façon. Il ne fait pas chaud à Rostov mais la ville est belle. Moins riche que Moscou mais très chaleureuse. Sur l'avenue qui mène à la place Pouchkine, les espaces verts sont nombreux. Et les rives du Don invitent à la flânerie. La mésaventure du jour : notre hôtel se trouve au sein d'un périmètre de sécurité fermé par la police. Nous devons donc nous taper cinq kilomètres à pied avec un sac à dos en plein midi. Nous sommes vidés mais cela ne nous empêchera pas de passer une bonne soirée. L'image du jour : la tête du sélectionneur du Japon quelques secondes après le but victorieux de Nacer Chadli. L'homme n'en revient pas. Immédiatement après le match, Michy Batshuayi envoie un message : Merci les Kholotos (Marocains, ndlr). La Belgique compte de nombreux fans au Maroc mais cela soulève à nouveau la problématique de l'intégration en Belgique, notamment sur la page Facebook de l'ex-joueur du Beerschot, Paul Beloy. The day after. Par manque de vols, nous sommes condamnés à rester une journée de plus à Rostov-sur-le-Don, ce qui n'est pas désagréable. Dans l'avion qui nous ramène à Moscou, Dirk se remet de ses émotions. Il y a deux semaines, nous vous avons parlé de sa grand-mère originaire de Rostov. Dirk, photographe à l'agence Belga, a profité de son temps libre pour se mettre à la recherche de sa famille russe. Sa mère lui avait donné l'adresse de son cousin. Le père de celui-ci et la mère de Dirk étaient frère et soeur. Le cousin et sa femme étaient tout étonnés de voir Dirk devant leur porte. La maison de leur parent a été démolie mais ils vivent un peu plus loin. Malgré les problèmes de langue, l'accueil a été chaleureux. Dirk a appelé sa mère qui a traduit. Il a dû rester pour manger et boire. On l'a enlacé et on lui a posé des tas de questions. C'est le côté chaleureux des Russes. À l'aéroport, nous rencontrons Bregt, qui a travaillé pour ce magazine. Il court vers le hall des départs car il risque de manquer son vol vers Sotchi. Nous nous donnons rendez-vous à Kazan mais avant cela, lui et ses amis veulent aller en Abkhazie. Pour le moment, il ne faut pas de visa. Il promet de nous envoyer quelques photos. Le soir, à cause du vol, nous loupons Angleterre-Colombie. Nous parvenons tout de même à suivre les tirs au but dans le taxi qui nous ramène à l'hôtel. Carlos Bacca manque le sien, Jordan Pickford est le héros : pour la première fois de son histoire, l'Angleterre se qualifie aux tirs au but dans une Coupe du monde. Is football coming home ? De retour à Moscou, nous sommes attablés avec Eden Hazard, au restaurant du golf du Country Club. Casquette sur la tête, il a la voix un peu enrouée car il n'y a pas longtemps qu'il est levé. Un Hazard détendu, c'est un régal. Il a parfois des avis tranchés, rit souvent et fait preuve d'humour. En le quittant, on se demande s'il est normal d'être aussi détendu à deux jours d'un quart de finale de Coupe du monde. C'est manifestement un privilège réservé aux tout grands. Nous approchons dangereusement de la prédiction faite par Hazard sur Instagram au début du tournoi. Dans la moitié de tableau belge, il possède les deux bons quarts de finale : France - Uruguay et Brésil - Belgique. Selon lui, les deux pays européens passeront et la Belgique ira en finale. Dans l'autre partie, il avait pronostiqué l'Argentine et l'Allemagne mais son finaliste, l'Angleterre, a encore toutes ses chances. Deux pays du même groupe en finale, ça s'est déjà produit mais c'était il y a longtemps : en 1954, l'Allemagne de l'Ouest et la Hongrie faisaient aussi partie du même groupe. Pareil en 1962 avec le Brésil et la Tchécoslovaquie. L'après-midi, en nous rendant à l'entraînement, nous remarquons que le pneu avant de notre voiture est un peu plat. Les stations-services ne sont pas équipées en pompes à air (ou alors, on ne comprend pas notre langage gestuel). Nous nous arrêtons donc dans un petit garage ou un mécanicien s'évertue à trouver le problème. Nous lui offrons 100 roubles (même pas 1,5 ?) mais il refuse. Nous devons insister. Sympas, ces Russes. Pendant que nous écrivons nos articles, les collègues des quotidiens et de la télévision se rendent à Kazan et dans les Tatares. Une belle ville mais un peu éloignée vers l'est et moins bien desservie par les compagnies aériennes. Il faut donc un peu chercher pour trouver des vols. C'est pareil pour les fans, qui désespèrent : en un quart d'heure, le vol des fans affrété par Brussels Airlines au départ de Bruxelles est rempli. Il faut donc chercher des alternatives. Certains sont frustrés. Ils ont un ticket pour le match mais pas de moyen de transport. Nous recevons un SMS qui nous demande comment est la route entre Moscou et Kazan. Ils veulent venir à Moscou en avion et louer une voiture pour parcourir les 800 derniers kilomètres. Pour un rendez-vous avec l'histoire, ils sont prêts à tout. Un journal anglais raconte une belle histoire. À Moscou, ses journalistes ont rencontré Ahmad Al-Rashid, un réfugié syrien qui habitait à Alep. Avant la guerre, il était fan de football anglais. Michael Owen était une de ses idoles. En 2013, il a fui Alep et s'est rendu au Kurdistan irakien. Pour se détendre, il jouait au football. En 2015, après un long voyage - deux ans sur les routes - il est arrivé dans le Teesside, à Middlesbrough, où il a demandé l'asile. Il s'est difficilement adapté, n'avait pas de travail et s'est remis à jouer au football avec une équipe de réfugiés et de demandeurs d'asile. C'était une initiative du FC Middlesbrough. Il a ensuite déménagé à Londres, où il espérait trouver plus facilement du boulot. Grâce à une organisation des Nations Unies, la fédération anglaise a eu ses coordonnées et celles d'autres réfugiés qu'elle a invités à un match à Wembley. Le football est donc le fil conducteur de sa vie, son garde-fou. Aujourd'hui, il a 28 ans, est papa de deux enfants et espère que l'Angleterre ira en finale. Retour à Domodedovo pour prendre l'avion en direction de Kazan. La journée sera longue car nous reviendrons à Moscou directement près le match. Un collègue du journal brésilien Lance nous appelle, il veut connaître les dernières nouvelles du camp belge. Il nous prévient que Tite est terriblement bien préparé : cela fait un an qu'un analyste brésilien suit l'équipe belge à la trace. À l'hôtel des joueurs, nous avons rendez-vous avec Bart Verhaeghe pour un bilan provisoire. Dans le camp belge, la confiance est grande (lire l'interview en page 34). Nous rencontrons à nouveau l'ambassadeur belge, qui est fier de son pays. Dehors, les fans scandent les noms des joueurs qui apparaissent furtivement dans le lobby de l'hôtel. Romelu Lukaku discute brièvement avec son agent américain, Axel Witsel et Nacer Chadli saluent rapidement leur famille. Mais la star des Belges est française : Thierry Henry est constamment invité à poser pour la photo. Après l'interview dans le lobby de l'hôtel, nous mangeons un bout. Lorsque nous quittons l'hôtel, Bart Verhaeghe nous raccompagne. Il veut faire un jogging tandis que nous allons visiter la mosquée du Kremlin. Le Kremlin de Moscou a laissé une certaine liberté aux Tatares, qui ont pu construire leur propre Kremlin à Kazan. La ville est plus riche que Rostov, cela se voit aux bâtiments du centre. Le soir, l'aéroport ne résiste pas à la pression. Ça se bouscule, tout craque. Les heures de départ sont bousculées. Il n'y a pas de communication, pas d'information. Heureusement, tout le monde est trop fatigué pour s'énerver. Nous finissons par décoller avec deux heures de retard. Nous arrivons à l'hôtel juste à temps pour le petit déjeuner : 28 heures de voyage pour 90 minutes de football, le record de Kaliningrad est battu. Mais chaque seconde en valait la peine. Siesta. Le soir, nous regardons Russie - Croatie avec un Moldave d'Israël qui est ici pour... du hockey sur glace. Son fils est en stage pour une semaine. On joue au hockey sur glace en Israël, où ce spécialiste des télécommunications qui parle russe habite avec sa famille ? Il rigole. " Pas beaucoup, nous n'avons que deux patinoires mais mon fils adore, donc... " La Russie est éliminée. Elle ne résiste pas à sa deuxième série de tirs au but. Mais au vrai Kremlin, Poutine est content : cette Coupe du monde, sans incident, a tout de même donné une meilleure image de son pays. Récupération, régénération et écriture. Pour la première fois, la presse étrangère est présente en masse à l'entraînement. D'outsiders, les Diables Rouges sont lentement devenus favoris. Tout le monde veut donc connaître leur secret. Thomas Vermaelen et Chadli sont concentrés. La seule chose qu'ils veulent, c'est plus de fans belges dans le stade. Mais ils admettent que les prix sont élevés. Sur le vol du retour de Kazan, nous avons rencontré un spécialiste en pyrotechnie de Namur. Son ticket a coûté 350 dollars. Pour une famille, avec le vol et les repas, ça fait vite 1200 à 1500 euros. Vermaelen est d'accord : ce n'est pas à la portée de toutes les bourses. Alors, Hazard a la solution : qu'on fasse des vols gratuits. " Je vais mettre la pression sur la fédération. "