Lundi 25 juin L'urbanisation

Ce qui nous frappe quand nous nous promenons aux environs de l'hôtel ? On construit de toutes parts en périphérie. Comme nous, les Russes aiment vivre à la campagne. Avec beaucoup de lumière et donc de grandes fenêtres. Il y a d'autres parallèles : à midi, les Russes se détendent. Par petits groupes de deux ou trois. Joyeusement, parfois avec une cigarette, ils se baladent dans les bois. Où vont dans un des supermarchés du coin - il y en a deux grands - pour acheter de quoi se rassasier.
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Ce qui nous frappe quand nous nous promenons aux environs de l'hôtel ? On construit de toutes parts en périphérie. Comme nous, les Russes aiment vivre à la campagne. Avec beaucoup de lumière et donc de grandes fenêtres. Il y a d'autres parallèles : à midi, les Russes se détendent. Par petits groupes de deux ou trois. Joyeusement, parfois avec une cigarette, ils se baladent dans les bois. Où vont dans un des supermarchés du coin - il y en a deux grands - pour acheter de quoi se rassasier. Que remarquons-nous ? Depuis 2014, il devrait y avoir un boycott des produits occidentaux, décrété par Vladimir Poutine en réponse aux sanctions, mais nous n'en remarquons rien dans les rayons : du fromage des Pays-Bas, du vin d'Italie et de France, beaucoup de chocolat et de mets délicieux... Les rayons sont pleins. Autre fait marquant : les heures d'ouverture. Ici, les supermarchés ne ferment leurs portes qu'à minuit et ils rouvrent à huit heures. Les Russes ont de longues journées. Nous le remarquons aussi à l'hôtel : la femme de chambre qui passe tous les jours - sans jamais nettoyer à fond - est la même depuis deux semaines. Elle n'a pas une minute de répit car nous la croisons à toute heure du jour dans les couloirs. Nous feuilletons les dépliants de l'hôtel, qui proposent des excursions. Ils sont tous en russe et donc pas faciles à déchiffrer. Deux d'entre eux attirent notre attention : l'un parle de la vie nocturne en Russie. En une, restaurants, pubs, bowling, cinémas et casinos mais quand nous ouvrons le folder, nous voyons surtout des dames peu vêtues. Virgins, Escortrus.ru, Golden Girls, Flirtease Cabaret, Vanilia, Butterflies... Une confirmation douloureuse du cliché. Le deuxième nous intéresse davantage. Tank ride. Pour les amateurs : tankmarshrut.com. C'est à quelque 90 kilomètres de Moscou, une heure en voiture. On peut conduire un vrai tank - pour les connaisseurs, les modèles T-80 et T-62 -, utiliser les armes à feu et même les kalachnikovs, les grenades RPG-26 et autres outils de guerre. Nous n'avons pas encore trouvé le prix mais le film est chouette. Le chiffre du jour : pour la première fois depuis 2006, l'Espagne boucle le premier tour sans défaite. Mais il n'est plus question de défense solide : lors de ses six derniers matches de Coupe du Monde, le précédent tournoi inclus, elle a encaissé douze buts, soit autant que durant les 18 matches précédents. Il est temps de revisiter le centre de Moscou. Nous prenons le métro à la station de Luzhniki, le stade. Nous avons rendez-vous avec Joost, dont vous pouvez lire l'histoire à partir de la page 38. Nous sommes une fois de plus surpris par la propreté de la ville. C'était déjà le cas hier à Dedovsk. Tous les matins, on nettoie la rue menant au complexe des Diables Rouges à grande eau. À Moscou non plus, pas une feuille morte, pas un papier, un mégot ni un autre déchet. Les services de nettoyage ne comptent pas leurs heures. La France se contente d'assurer contre le Danemark. Le scandale de Moscou, durant le 79e match de Didier Deschamps à la tête des Bleus. Il égale le record de Raymond Domenech. Nous sommes au bord de la tribune de presse et remarquons un premier signe de désobéissance côté fans. Les Danois se fichent des consignes des stewards et restent debout tout le match, ce qui énerve les Français qui sont derrière - pas de séparation des supporters ici - car ils ne voient plus rien. Ils protestent auprès des stewards, qui refusent d'intervenir. Nous nous attendons à l'arrivée des forces de l'ordre mais non. Le petit jeu se poursuit donc. Une Française va même supplier les Danois de s'asseoir mais elle n'obtient qu'un baiser. Ça ne l'avance pas. D'où nous sommes, nous avons une vue dégagée et nous lui proposons le siège libre, à nos côtés, mais c'est refusé car elle n'a pas de laissez-passer de presse. D'un coup, le steward est sévère. " You go away or I call police. " Dommage. Heureusement, elle ne perd rien. Le 37e match de ce tournoi est le premier à s'achever sur un nul blanc. La France et le Danemark ont conclu un pacte de non-agression et sont tous les deux qualifiés. Les Argentins suivront le soir. Jorge Sampaoli aligne une équipe de 30 ans et 189 jours en moyenne, un record dans l'histoire du Mondial. Nous avons enfin trouvé un Russe exubérant. Mais il est Géorgien, pas Russe. Nous avons d'abord cru qu'il s'appelait Giorgi puisque c'est ce qu'il répondait quand nous lui demandions son nom. Mais non, il est originaire de Géorgie et il n'aime pas la Russie. Ni Moscou. Sa ville, c'est Tbilissi. Son équipe, le Dinamo. Deux heures plus tard, nous sommes copains. Notre relation a pourtant mal débuté. Giorgi s'est fâché quand nous avons pris place dans son bus. Vous devez savoir que la FIFA s'occupe de la presse. Donc, tous les jours, deux bus attendent aux portes de notre hôtel. Un pour conduire les journalistes au stade Luzhniki, l'autre pour aller à celui du Spartak. Problème : notre hôtel est si loin du centre que peu de journalistes y logent. Il n'y a qu'un journaliste français, un peu perdu, parce que l'équipe française a établi son camp de base ici, aujourd'hui, et quelques Belges. Qui doivent plutôt se rendre à Dedovsk. Les chauffeurs se retrouvent donc souvent sans travail. Pas aujourd'hui, puisque nous voulons assister à Brésil-Serbie. Avec Georgi, donc. Mais quand nous montons en sifflotant dans son minibus, il nous reprend : on ne siffle pas. Il ne supporte pas ça. Il met de la musique. Du jazz. Il parle russe. Ça arrive souvent ici quand on prend un taxi. Les gens essaient de dire quelque chose en anglais mais ils calent vite et ils continuent en russe. De temps en temps, nous hochons la tête, en espérant que ce soit au bon moment. Giorgi semble satisfait. Nous devons nous asseoir devant, à ses côtés. Il commence son histoire. Dix kilomètres plus loin, il n'a pas encore fini. Il me passe même un bras autour du cou. Le véhicule zigzague. Du jazz, on passe à la musique moderne. Arrivé au stade, il est révolutionnaire. Il coupe la route, emprunte des sens interdits. Il rigole et fait joyeusement signe à un agent de police indigné. Après le match, nous sommes de nouveau son seul passager. Il montre un hélicoptère qui décolle. Poutine ? Non ? Medvedev ? Da. Le Premier ministre est parti, avec le président de la FIFA, Infantino. Ils ne sont pas pris dans les files, contrairement à nous. Notre minibus se faufile à travers la circulation. Giorgi s'amuse. Jusqu'à ce que, devant nous, un énorme camion évite de justesse une auto. Ça se joue à quelques centimètres. Giorgi se tapote le crâne de l'index et se calme. Nous rejoignons l'hôtel à 80 km/h. Le moment est venu de rejoindre Kaliningrad, alias Königsberg. Les personnes plus âgées parlent toujours allemand. C'est pratique quand nous devons demander le chemin. François De Keersmaecker est apparemment un héros. Quand il visite la cathédrale où est enterré le philosophe Emmanuel Kant, les supporters belges ne cessent de lui demander des selfies. Quatre d'entre eux font même tomber le pantalon, pour montrer que même leur slip, est aux couleurs belges. De Keersmaecker : " Permettez-moi de garder mon pantalon. " Dans l'avion, nous sommes à côté de Thomas, un Londonien à l'accent américain qui est supporter de Liverpool et vit en République dominicaine. Plus international que ça, tu meurs. Car en plus, son père est Italien et vit à Rome. Son job : customer services. L'homme possède des call-centers qui offrent des services internationaux. Bernie Ecclestone et la F1 ont figuré parmi ses clients. Il a une Ferrari et une Porsche, il a assisté à la finale de la Ligue des Champions avec son fils et ils étaient dans le camp italien lors du match AS Rome-Liverpool. Son fils a sauté en l'air quand les Reds ont marqué- sur la faute de Radja, vous vous rappelez ? Les Italiens étaient furax. Ils leur ont conseillé de ne plus revenir là en deuxième mi-temps. Thomas, qui passe le 1 mètre 90 et est aussi large que haut, ne s'en est pas soucié. Il suit la Coupe du Monde seul. " J'ai eu peur à cause de toutes ces histoires de hooligans mais il n'y a pas trace de violence. Vous en avez vu ? Je regrette vraiment de n'avoir pas emmené mon fils car il adore le football. " Est-il facile d'obtenir des billets ? Thomas : " Oui, sauf pour Angleterre-Belgique. J'ai dû faire appel à mon fixer. Une société du Koweït qui m'a aussi fourni des billets pour la finale de Kiev et le match à Rome. " Ce n'est pas donné. Son siège à Kaliningrad a coûté 440 euros. Pour le moment, il a déjà dépensé 1.500 euros en billets. " Ce n'est rien comparé au Brésil. Le tournoi 2014 m'a coûté plus de 4.000 euros rien qu'en billets. " Il se révèle brillant causeur pendant les deux heures du vol. " Les Russes font vraiment de leur mieux mais on remarque que c'est artificiel dès qu'on s'éloigne du centre. Les trams y sont ultra modernes, par exemple, mais en banlieue, ce sont toujours les trams de l'URSS qui circulent. " Nous revenons le soir-même, cette fois à côté de deux Américains, de Miami. Devant nous, des Péruviens, derrière des Brésiliens et un Anglais tout perdu. Nous réintégrons notre hôtel à 6h30. 26 heures et demie de voyage pour un match de 90 minutes... Heureusement, Adnan Januzaj a marqué un beau but, qui place la Belgique en tête de sa poule. Deux journalistes du Voetbalkrant pourront longtemps raconter leur retour de Kaliningrad. Ils ont pris le train conduisant de l'enclave à Moscou mais ont été arrêtés à la frontière biélorusse : ils n'avaient pas de visa de transit. Il n'est pas nécessaire pour les supporters mais c'est manifestement différent pour les journalistes. Ils ont été conduits à une cellule au bureau de douane. La porte est restée ouverte mais un homme armé a monté la garde. Après moult palabres - ils avaient faim -, l'un d'eux a pu aller au magasin. Escorté par un homme armé qui en a profité pour s'acheter à manger aussi. Quelques heures plus tard, ils ont pu monter dans le train suivant, provoquant l'excitation générale des passagers anglais. Ils ont d'abord cru qu'on expédiait des gangsters dans leur train puis se sont régalés de l'histoire. Les collègues sont arrivés à Moscou avec six heures de retard. La Coupe du Monde fait ses adieux à Lionel Messi et à Cristiano Ronaldo, qui n'ont pu marquer dans la phase par élimination directe. C'est surprenant. En voiture, Joël Domenighetti, correspondant de L'Équipe, raconte l'histoire d'un photographe de l' AFP. Il vit à Kaboul, en Afghanistan, et doit franchir plusieurs check-points, cibles d'attentats à la bombe, sur le chemin du travail. Chaque fois, son coeur s'arrête de battre pendant dix minutes. Nous exerçons le même métier mais il est quand même très différent pour certains. Les Russes deviennent fous. La Sbornaya se bat comme une lionne pour arriver aux tirs au but et elle accède aux quarts de finale, sous le regard de Medvedev et d'Infantino. Aleksandr Yerokhin entre dans l'histoire. Son remplacement - le quatrième du match - est le premier du genre dans ce tournoi. En effet, il est désormais possible de remplacer un joueur fatigué dans les prolongations. Or, sous la canicule moscovite, il y en a eu quelques-uns. Nous avons rarement vu autant de Russes rire comme ce dimanche soir. La Russie est enfin folle de foot...