"Franchement, début avril, deux mois après mon opération au coude, j'ai convoqué mon équipe et j'ai dit que j'arrêtais le tennis. Je n'avais plus l'envie. Les autres étaient dans tous leurs états, sous le choc. C'est alors que j'ai compris la portée de mes propos et que je devais continuer à me battre. "
...

"Franchement, début avril, deux mois après mon opération au coude, j'ai convoqué mon équipe et j'ai dit que j'arrêtais le tennis. Je n'avais plus l'envie. Les autres étaient dans tous leurs états, sous le choc. C'est alors que j'ai compris la portée de mes propos et que je devais continuer à me battre. " Novak Djokovic a été étonnamment ouvert durant ce talk-show serbe. Radio Televizija Srbije, la chaîne nationale serbe, avait modifié son programme en dernière minute pour y insérer une émission spéciale de Da Možda Ne (Peut-être pas). C'est que Nole était au pays et qu'il était disposé à parler. Jamais, au grand jamais, il n'aurait imaginé vouloir jeter l'éponge aussi tôt. Mais même un homme qui a emmené le classement mondial pendant 223 semaines et enlevé douze grands chelems peut parfois dérailler. Le stoïque killer, qui est si souvent revenu à la marque et qui s'est battu pour arracher des titres, était envahi par les doutes au printemps dernier. Andre Agassi l'a remarqué. En mai 2017, l'Américain a pris la place de Marian Vajda, le fidèle coach de Djokovic depuis 2006, sans que ce soit un mariage réussi. " Nous étions constamment en désaccord mais nous en parlions rarement pour préserver la paix au sein de l'équipe. C'était en quelque sorte agreeing to disagree ", a-t-il raconté cet été au quotidien The Guardian. Agassi a démissionné début avril, au bout de onze mois. Quelques jours plus tard, Radek Stepanek, un ami de Djokovic qui n'avait rallié le team que depuis cinq mois, était limogé. Agassi : " Durant toute notre collaboration, tout a tourné autour de cette blessure au coude. " Il a mis un terme à sa saison après Wimbledon, où il a échoué en quarts de finale. " Il voulait s'octroyer une longue période de repos alors que les résultats de l'IRM montraient que seule une opération pouvait résoudre le problème. Je lui ai conseillé de suivre l'avis des médecins mais Novak n'en démordait pas : six mois de repos allaient tout arranger. " Que non. Le coude a encore perturbé la préparation à la saison suivante, au grand désespoir d'Agassi. " Deux jours d'affilée sans douleur, c'était déjà un succès. Nous avons modifié son revers pour diminuer la surcharge sur le tendon. Il a accepté mais nous étions en désaccord sur de nombreux autres points. Je voulais qu'il fasse plus de musculation et qu'il modifie son alimentation pour consommer plus de protéines mais Novak voulait conserver ses habitudes. Dans ces conditions, moi, je n'avais plus aucune envie de l'entraîner. Je ne faisais plus partie de la solution, j'étais devenu un problème. " Fin janvier, après un rapide exit à l'Open d'Australie contre Chung Hyeon, il s'est finalement fait opérer. N'aurait-il pas mieux fait de suivre le conseil d'Agassi ? Il a rigolé : " Je ne suis pas fan des bistouris... " Le Serbe de 31 ans ne voyait aucune raison de vivre autrement. L'été 2005, il était le plus jeune joueur (17 ans) du top cent. Pendant deux ans, il n'a été surpassé que par Roger Federer et Rafael Nadal et, début 2008, il a enlevé son premier chelem, en Australie. Une constante a alors émergé des matches les plus durs : des problèmes de respiration et de la fatigue. The Djoker était souvent un choker, qui craquait sous la pression. Les deux premiers semblaient inaccessibles, jusqu'à ce qu'un thérapeute lui déniche une allergie au gluten et adapte son alimentation de manière drastique. Bizarre : le joueur qui, pendant sa jeunesse, avait avalé des quantités de pâtes et de graines au restaurant de pizzas et de crêpes de ses parents, a rayé le gluten de ses repas du jour au lendemain. L'année suivante, il a gagné trois des grands chelems et est devenu numéro un mondial. Il allait continuer à affûter son corps. Être champion n'est pas un job mais un style de vie. " J'ai essayé de repousser mes limites de ce point de vue aussi : comment vivre encore plus sainement ? " Il a supprimé les produits laitiers au profit des algues. Tous les matins à sept heures pile, il avale un verre d'eau chaude pour optimaliser le fonctionnement de ses intestins. Il passe aussi des heures dans une chambre à haute pression pour récupérer plus vite, s'adonne au yoga et à la méditation orientale. Nole devient un super athlète invincible, qui enlève onze grands chelems de 2011 à 2016. Son raisonnement, au printemps dernier : pourquoi devrais-je adapter mon style de vie maniaque, basé sur la quête de la perfection, à la demande d'un coach ? Pas question. Cinq jours après le départ d'Agassi, on apercevait Djokovic sur un court à Marbella, en compagnie de son ancien entraîneur Marian Vajda. " Quitter Novak avait été très dur mais quand il m'a téléphoné, je n'ai pas hésité un instant à revenir ", a raconté le Slovaque au New York Times. Les observateurs le savaient : avec Vajda, tout allait s'arranger. Les deux hommes ont eu de longs entretiens et Djokovic a reconnu ses erreurs. Après un début d'année difficile en 2017, il avait tout mélangé et tiré les mauvaises conclusions. Renvoyer Vajda et son préparateur physique Gebhard Gritsch était la pire décision qu'il ait jamais prise. L'entraîneur australien est également revenu à ses côtés. Ils ont fixé des objectifs. Novak devait être redevenu lui-même fin août, pour l'US Open. Las, il n'avançait pas. Il vient de le reconnaître : " J'avais perdu ma motivation. " Quand il a gagné Roland Garros pour la première fois, en 2016, gommant la seule tache à son palmarès, il n'a plus eu d'objectifs. Il avait été invincible deux ans d'affilée à Wimbledon mais au troisième tour, il a échoué face à Sam Querrey et il a été éliminé des Jeux de Rio, son objectif de l'année, au premier tour, par Juan Martin del Potro. A l'US Open, il a été dominé par Stan Wawrinka et quelques mois plus tard, Andy Murray l'a dépassé au classement. " J'aimais les entraînements mais je n'étais plus animé de la volonté de me battre pour chaque point. " Il s'est senti désorienté. " Comme un écrivain confronté à une page blanche. " La douleur au coude s'est aggravée et il s'est enlisé dans un cercle vicieux. " Je ne savais plus comment retrouver mon ancien niveau. Je me sentais impuissant. " De 2013 à 2016, Boris Becker l'avait conduit à six grands chelems mais durant les six derniers mois de leur collaboration, il était aussi perplexe que son joueur. " De la touche, j'étais impressionné par la manière dont Nole voulait toujours être le meilleur mais dès les premiers mois passés avec lui, je l'ai trouvé trop négatif et trop rapidement frustré, par moments. Il a toujours dû lutter contre ses démons intérieurs mais à un moment donné, il n'y est plus parvenu. " Vajda, un homme empathique qui était déjà parvenu à chasser les idées sombres du Serbe, lui a rappelé sa jeunesse. C'est que, comme Djokovic l'a déjà reconnu : " Je n'ai pas grandi dans les mêmes conditions que mes concurrents. Ces conditions ont formé mon caractère et me permettent de puiser en mon for intérieur des ressources supplémentaires dans les moments difficiles. " Après son élimination en quarts de finale à Paris, ils retournent à Belgrade et au Teniski Klub Partizan, où il a continué à taper imperturbablement des balles avec ses deux frères, de dix heures du matin à sept heures du soir, au printemps 1999, pendant les bombardements de l'OTAN. C'est là qu'en 2003, à seize ans, il a été champion de Serbie avec son équipe. Il ravive ses souvenirs de Jelena Gencic, son premier professeur de tennis, qui s'est occupée de lui comme une mère de son fils et lui a appris à penser out of the box. Ils assistent ensemble à des concerts de musique classique et à des récitations des écrits du poète russe Aleksandr Pouchkine. Djokovic affirme que c'est elle qui a exercé le plus d'influence sur lui : " Elle m'a appris à jouer au tennis et à vivre. " Son décès en 2013 l'a profondément marqué mais il l'a surmonté. Vajda insiste : il va remonter la pente cette fois aussi. Et ça marche. Quelques jours plus tôt, à Paris, il n'avait pas envie de disputer la saison sur gazon mais le Team Djokovic met quand même le cap sur l'Angleterre. Il se surprend lui-même au Queen's Club de Londres, où il n'a plus joué depuis 2010. Il écrase Grigor Dimitrov, la deuxième tête de série, et en finale, contre Marin Cilic, spécialiste de ce revêtement, il est à un point de la victoire. " Il a retrouvé sa place ", relève Becker la veille de Wimbledon. Fast forward au 15 juillet. " Un quatrième titre à Wimbledon pourr Novak Djokovic ! Il semble ressuscité ", s'écrie le commentateur de la BBC alors que le Serbe s'agenouille sur le Centre Court, la tête inclinée. Il sert respectueusement la main de Kevin Anderson, le surprenant finaliste, et serre les poings. " Je suis très ému ", explique-t-il quelques minutes plus tard, en voyant son fils Stefan, âgé de trois ans, assis sur les genoux de son épouse. " Les enfants de moins de cinq ans ne peuvent pas assister aux matches en direct mais j'essaie de visualiser ce moment depuis des mois : Stefan qui me voit brandir le trophée. " C'est son premier grand titre en plus de deux ans. En demi-finale, il a eu Rafael Nadal, le numéro un, à l'usure, au terme d'un combat de cinq heures. Ses revers ont de nouveau été mortels, ses jambes inépuisables et son service a retrouvé la vitesse de ses meilleurs jours. " Il a joué un tennis fantastique ", déclare Brad Stine, le coach d'Anderson. " A Paris, Marian lui tenait presque la main en lui disant ce qu'il devait faire. Novak a manifestement bien écouté son ancien entraîneur, la clef de son succès. Avant et dans les années à venir. " Djokovic a toujours le feu sacré. " Je ne m'attendais pas à redevenir aussi bon aussi vite ", déclare-t-il quelques semaines plus tard à Cincinnati, où il remporte la finale contre... Federer, peu avant l'US Open. " C'est très spécial, surtout quand je repense au printemps. Gagner contre celui que tout le monde considère comme le meilleur joueur de l'histoire... " Il laisse surtout percer son soulagement. Il a balayé ses doutes. A l'US Open, il a dominé tous ses adversaires, pour remporter son 14e grand chelem. Invincible. Deux mois plus tard, il est de nouveau numéro un mondial, au terme d'un parcours incroyable. Depuis le début du tournoi de Wimbledon, il s'est adjugé 31 de ses 33 matches - il a trébuché face à Stefanos Tsitsipas et à Karen Khachanov. Il est le grand favori des ATP Masters de Londres. Nul ne s'y attendait en avril. Lui encore moins que les autres.