Ivan Santini ne manque pas d'humour. L'été dernier, contrairement à trois autres attaquants du top 5 des buteurs de la Jupiler Pro League (Hamdi Harbaoui, Michy Batshuayi et Habib Habibou), il n'avait pas été transféré à l'étranger. Il nous avait alors déclaré qu'il envisageait de signer un contrat à vie avec Courtrai. " Mais signalez tout de même que, si c'était le cas, je ne veux pas du job de magasinier après ma carrière, sans quoi le type qui lave les vareuses actuellement risque de paniquer ", avait-il ajouté. " Je trouverai bien quelque chose d'autre à faire car ici, le travail ne manque pas. "
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Ivan Santini ne manque pas d'humour. L'été dernier, contrairement à trois autres attaquants du top 5 des buteurs de la Jupiler Pro League (Hamdi Harbaoui, Michy Batshuayi et Habib Habibou), il n'avait pas été transféré à l'étranger. Il nous avait alors déclaré qu'il envisageait de signer un contrat à vie avec Courtrai. " Mais signalez tout de même que, si c'était le cas, je ne veux pas du job de magasinier après ma carrière, sans quoi le type qui lave les vareuses actuellement risque de paniquer ", avait-il ajouté. " Je trouverai bien quelque chose d'autre à faire car ici, le travail ne manque pas. " On ne vient pas à Courtrai pour l'argent mais pour se mettre en vitrine. Et quand on est ambitieux, la patience est une vertu. La saison dernière, lors du premier match à domicile, face au Standard justement, Ivan Santini (26) manquait la conversion d'un penalty. Dans les vestiaires, il explosait de rage. Par moments, il s'étonne lui-même de ses réactions. Depuis qu'il a découvert le football, alors qu'il était encore tout petit, il rêve de porter le maillot de son pays. Mais selon lui, ce n'est pas possible en jouant à Courtrai. Il en est convaincu parce que, malgré un premier tour exceptionnel, le sélectionneur ne l'a jamais appelé. En match, il lui arrive parfois de s'énerver ou de faire preuve de cynisme. Mais jamais il ne se décourage. Il a appris que, dans la vie, on ne peut pas tout contrôler, mais que la foi et la persistance pouvaient faire des merveilles. Ivan Santini est un enfant de la guerre. Il a grandi dans le bruit des signaux d'alarme et des bombardements. Et il sait ce qu'on ressent quand on doit quitter la plaine de jeu à toute vitesse pour se réfugier dans une cave. L'immeuble dans lequel il a grandi à Zadar en Croatie et le parking sur lequel il jouait chaque jour portent encore les stigmates des grenades. Il n'avait pas encore trois ans lorsque sa mère se réfugia en Slovénie avec lui et son frère Krsevan, de deux ans son ainé. Ils prirent d'abord un bateau pour Rijeka puis un train pour Maribor. Les villages environnants avaient déjà été anéantis et les hommes étaient priés de rester pour défendre la ville face à l'ennemi serbe. Romeo, son père, avait acheté un fusil et était au front en tant que volontaire. La déchirure avait été terrible car sa femme et ses enfants savaient qu'ils ne le reverraient peut-être jamais. Plus que jamais, ils remettaient leur sort entre les mains de Dieu car la lutte pour l'indépendance contre l'armée serbe était inégale. Romeo Santini a survécu à la bataille de la ville de Zadar, position stratégique et trois mois plus tard, sa famille est rentrée à la maison. Mais à chaque alerte précédant un bombardement, Lucana et ses deux fils se réfugiaient sur l'île d'Ugljan, à vingt minutes de Zadar. Ses parents y habitaient le village de pêcheurs de Lukoran. C'est là que le grand-père d'Ivan apprenait à son petit-fils à nager et à patiner. C'est là, aussi, entre les oliviers, que le gamin réalisait ses premiers dribbles. Après la guerre, alors qu'Ivan avait huit ans, Krsevan demandait à son père de l'inscrire dans une école de football. Il disait que son frère deviendrait attaquant et lui, gardien. Romeo Santini avait joué au football lorsqu'il était jeune. Il avait également décroché une médaille de bronze au lancer du javelot. Mais sa grande passion, c'était la musique. Il chantait, jouait de la guitare, écrivait des poèmes et des chansons d'amour, se produisait dans des festivals et dans des restaurants croates de Slovénie et d'Allemagne. Lors de chaque match à domicile du club de basket de KK Zadar, ils étaient des milliers à reprendre une de ses chansons écrites en 1997 : Kalmena Dalmacija. Mais il ne perçait pas et il tenait à apporter à ses enfants le soutien qu'il n'avait jamais reçu. Il les inscrivait donc à l'école de football. Ivan avait le physique et le caractère de son père. C'était un passionné. Gentil, certes, mais un vrai compétiteur. Il jouait de l'accordéon et se débrouillait bien au basket mais surtout au tennis. On avait même conseillé à sa mère d'engager un entraîneur privé car il pouvait aller très loin dans ce sport. Mais un entraîneur privé, ça coûtait cher. Trop cher pour les Santini. Lucana avait donc conseillé à son plus jeune fils de choisir un sport meilleur marché. Ce fut le football. Ivan jouait presque chaque jour sur le parking derrière l'immeuble à appartements qu'il occupait avec ses parents et son frère. Un vieux camion de l'armée faisait office de vestiaire et de salle des joueurs. Nous étions en 1998 et la Croatie, toute jeune nation, avait éliminé l'Allemagne avant d'arracher la troisième place de la Coupe du monde en France en battant les Pays-Bas. Sur son T-shirt, Ivan avait inscrit le nom de Davor Suker, l'attaquant croate sacré meilleur buteur du tournoi. A l'époque, déjà, le petit Santini ne rêvait que de faire trembler les filets. Dans un premier temps, les jeunes du NK Zadar s'entraînaient sur une base militaire où les hélicoptères ramenaient les victimes de la guerre. Les circonstances étaient abominables : pas d'électricité, pas d'eau, pas de gaz... Il devait même apporter son ballon. Ses premiers entraîneurs étaient frappés par son envie d'apprendre et son amour inconditionnel pour le football. Mais tout le monde ne croyait pas en lui. A 14 ans, Ivan s'entendait dire qu'il n'y avait plus de place pour lui au NK Zadar et qu'il allait être prêté à Sint-Michael, un petit club du village de Sutomiscica, sur l'île d'Ugljan. Pour aller s'entraîner, il devait prendre le bac. Il n'allait pas pour autant abandonner son rêve de devenir professionnel. Après six mois passés au NK Inter Zapresic, en D2, des agents l'emmenaient faire des tests à Monaco, à Bordeaux, à Bâle et au Red Bull Salzbourg. C'est le club autrichien qui lui accorda une chance. Mais il était seul à l'internat, devait tout reprendre à zéro à tous les niveaux et ne parvenait pas à s'adapter. Plus les choses lui semblaient difficiles, plus il priait. C'est là, dira-t-il plus tard, qu'il a vraiment eu la foi et qu'il s'est forgé une personnalité. Sa deuxième saison en U19 était meilleure et il recevait même les compliments de l'entraîneur de l'équipe première, Giovanni Trapattoni. Entretemps, il effectuait également ses débuts en équipe nationale de jeunes et il ressentait ses premiers frissons en entendant l'hymne national croate avec le maillot sur les épaules. Dieu, la famille et la patrie : trois valeurs que lui avaient inculquées ses parents. Mais c'est alors que commençaient les véritables problèmes. Alors qu'il était seul à Salzbourg, son père mourait dans son lit. Il venait d'acheter un ordinateur à crédit pour pouvoir parler par Skype avec son fils. Chaque jour, il le soutenait pendant de longues minutes. La veille au soir encore, ils s'étaient parlé. Puis Ivan souffrait des adducteurs et devait subir une opération. Son contrat à Salzbourg n'était pas prolongé. Alors que lui et son frère devaient veiller sur leur mère et sur leur jeune soeur Simona, âgée de cinq ans, il n'était plus nulle part. Branko Zaler, un physiothérapeute réputé de Zagreb, le remettait sur pied et il passait des tests au Standard ainsi qu'à Cologne. En vain. Thorsten Fink, l'ex-entraîneur adjoint de Salzbourg, lui permettait de signer un contrat de six mois au FC Ingolstadt 04, en D2 allemande. Par la suite, il effectuait des tests à Bâle, à Linz et en Grèce. Sans succès. Il rentrait à la maison pour repartir à zéro dans son club d'origine. Le NK Zadar était descendu, n'avait plus d'argent et avait donc une place pour lui. A chaque fois qu'il marquait, il embrassait l'écusson et il levait les bras au ciel pour remercier Dieu et son père. Il expliquait son geste aux médias qui le surnommaient Sveti Ive, Saint-Ivan. Le NK Zadar remontait et, lors de sa deuxième saison, Santini était sacré meilleur buteur et meilleur joueur du championnat croate. Le président du club estimait soudain sa valeur à trois ou quatre millions d'euros. Freiburg, club de Bundesliga, le louait pour un an et demi jusqu'à ce qu'il soit libre de transfert et lui proposait un nouveau contrat. Mais il voulait jouer davantage et signait à Courtrai tandis que son frère, devenu gardien, s'engageait avec le club ukrainien de Zorya Lohansk. Courtrai découvrait un pivot travailleur doté d'une force de frappe énorme dans les seize mètres. Lors de chaque but, il levait à nouveau les bras au ciel pour remercier Dieu et son père. Il fréquentait l'église Sint-Michiels de Courtrai et devenait ami de Geert, le curé, qui lui demandait de témoigner de sa foi au cours d'une messe. Il se hissait également rapidement au sommet du classement des buteurs de la Jupiler Pro League mais, au fil des mois, il perdait de son efficacité et manquait même trois penalties. Il expliquait ne plus avoir l'habitude de jouer autant de matches car, à Fribourg, il n'avait été aligné que pendant 450 minutes. Il se classait finalement cinquième du classement des buteurs avec 15 réalisations, une moyenne de 0,42 par match. Dès le mois de décembre, des rumeurs avaient fait état de l'intérêt de clubs étrangers. Il aurait voulu relever un nouveau défi et une clause de son contrat lui aurait permis de partir pour 2,5 millions d'euros mais aucune proposition officielle ne parvenait aux dirigeants. Même s'il inscrivait cinq buts en une mi-temps au cours d'un match amical, c'est donc un peu avec des pieds de plomb qu'il entamait la préparation de sa deuxième saison en Belgique. De plus, Yves Vanderhaeghe, le nouvel entraîneur, avait décidé de poster Teddy Chevalier en pointe et d'utiliser Ivan Santini en médian offensif. Le Croate aurait préféré jouer devant mais il finissait par se faire à son nouveau rôle sans que son rendement s'en ressente : il inscrivait à nouveau quinze buts et sa moyenne était même légèrement supérieure (0,47). Cette fois, il se classait deuxième au classement des buteurs, derrière Aleksandar Mitrovic. PAR CHRISTIAN VANDENABEELE - PHOTOS : BELGAIMAGEAlors qu'Ivan vivait seul à Salzbourg, son père décédait. Il venait d'acheter un ordinateur à crédit pour pouvoir parler par Skype avec son fils.