H ugo Broos : " La titularisation possible de PeterHoutman et de John van Loen aux Pays-Bas lors du match de barrage pour la Coupe du Monde de 1985 a fait mon bonheur. Le coach, feu Guy Thys, estimait avoir besoin d'un défenseur central fort de la tête et chevronné. Ma surprise a été totale car je n'avais plus été Diable depuis six ans. A 34 ans, j'ai comblé la seule lacune de ma carrière en étant repris pour un grand tournoi. J'étais déjà allé au Mexique durant l'été 1985. A la fin de la saison, Michel D'Hooghe m'avait téléphoné pour me demander de participer à un voyage de reconnaissance et étudier les effets de l'altitude sur un joueur. Il cherchait un footballeur répondant à trois critères : il devait avoir joué toute la saison, avoir l'habitude des hôtels et ne plus entrer en ligne de compte pour l'équipe nationale. A priori, je n'avais pas envie d'accepter. Le Club Bruges avait prévu un voyage au Sénégal et ça me paraissait plus agréable. Ma femme m'a conseillé d'aller au Mexique : -On ne sait jamais. J'y ai passé une batterie de tests. Tous les matins avant le petit-déjeuner, il y avait un exercice sur un step de 30 centimètres, que je devais monter et descendre jusqu'à épuisement. Au début, j'étais immédiatement hors d'haleine mais j'ai progressé. Je souffrais aussi du décalage horaire. Mon grand test a été l'essai dans une grande boule en plexiglas : j'étais assis sur une chaise et on diminuait le taux d'oxygène jusqu'à ce que je sois sur le point d'étouffer. On effectuait des prises de sang et on comparait mes résultats sur tapis roulant à une banque de données de sportifs, qu'un médecin sportif mexicain avait mise à notre disposition. La préparation a été pensée à partir de là. "
...

H ugo Broos : " La titularisation possible de PeterHoutman et de John van Loen aux Pays-Bas lors du match de barrage pour la Coupe du Monde de 1985 a fait mon bonheur. Le coach, feu Guy Thys, estimait avoir besoin d'un défenseur central fort de la tête et chevronné. Ma surprise a été totale car je n'avais plus été Diable depuis six ans. A 34 ans, j'ai comblé la seule lacune de ma carrière en étant repris pour un grand tournoi. J'étais déjà allé au Mexique durant l'été 1985. A la fin de la saison, Michel D'Hooghe m'avait téléphoné pour me demander de participer à un voyage de reconnaissance et étudier les effets de l'altitude sur un joueur. Il cherchait un footballeur répondant à trois critères : il devait avoir joué toute la saison, avoir l'habitude des hôtels et ne plus entrer en ligne de compte pour l'équipe nationale. A priori, je n'avais pas envie d'accepter. Le Club Bruges avait prévu un voyage au Sénégal et ça me paraissait plus agréable. Ma femme m'a conseillé d'aller au Mexique : -On ne sait jamais. J'y ai passé une batterie de tests. Tous les matins avant le petit-déjeuner, il y avait un exercice sur un step de 30 centimètres, que je devais monter et descendre jusqu'à épuisement. Au début, j'étais immédiatement hors d'haleine mais j'ai progressé. Je souffrais aussi du décalage horaire. Mon grand test a été l'essai dans une grande boule en plexiglas : j'étais assis sur une chaise et on diminuait le taux d'oxygène jusqu'à ce que je sois sur le point d'étouffer. On effectuait des prises de sang et on comparait mes résultats sur tapis roulant à une banque de données de sportifs, qu'un médecin sportif mexicain avait mise à notre disposition. La préparation a été pensée à partir de là. " Le premier volet de la préparation du noyau des mondialistes s'est déroulé à Ovronnaz, en Suisse. Ce stage en altitude était avant tout destiné à recharger les batteries mais a suscité maintes critiques en Belgique. Michel Sablon, l'adjoint de Guy Thys " Ovronnaz n'était qu'à 1.500 mètres alors qu'au Mexique, nous allions loger à plus de 2.000. Nous voulions aller à Font Romeu, le centre de préparation olympique français, mais il était déjà comble. " Broos : " Tous les jours, nous montions à 2.300 mètres. C'était très amateur mais les médecins avaient raison car nous n'avons eu aucun problème par la suite. Nous jouions dans la neige, nous grimpions à pied puis nous redescendions en glissant, après avoir enfilé nos pantalons et nos vestes imperméables. " Patrick Vervoort : " Nous avons aussi pédalé sur le home-trainer, effectué des skippings et des sprints sur la terrasse. On a aussi bu du vin blanc et bronzé. Pour moi qui étais encore très jeune, c'était l'occasion rêvée de m'intégrer. " Pourtant, le stage a été le théâtre des premiers remous... Sablon : " Guy m'avait dit, tout au début : -Si nous ne savons plus comment gérer Jean-Marie Pfaff, il n'y a qu'une solution. L'entraîner. Il était déjà embêtant à Ovronnaz et je lui ai dispensé une séance particulière. J'avais prévenu les journalistes TV. Face aux caméras, il était lancé. " Un autre problème était plus sérieux, celui de Filip Desmet : " Je me suis retourné la cheville en jouant au volley : je suis retombé sur le pied d'un autre. J'ai failli rater le tournoi mais on a tout mis en £uvre pour me préparer au premier match. " Indirectement, la Suisse a coûté sa tête à Leo Van der Elst. " Je restais sur une bonne saison avec le Club Bruges, qui disputait des barrages pour le titre contre Anderlecht et j'avais participé aux matches importants de l'équipe nationale. Titularisé pour les deux joutes contre les Pays-Bas : j'avais disputé l'intégralité du match en Belgique et aux Pays-Bas, j'avais été remplacé par Georges Grün. J'ai eu la malchance, après Ovronnaz, que nous perdions 1-3 un match amical contre la Yougoslavie : remplacé au repos. Les autres se sont mieux débrouillés ensuite. En fait, c'est Enzo Scifo qui m'a remplacé... " Effectuer des choix engendre toujours des problèmes.. Broos : " Une première bombe a éclaté dans un match amical. René Vandereycken n'appréciait pas un entrejeu formé avec Scifo, Ceulemans et Vercauteren, l'estimant trop peu défensif. Il l'a montré avec ostentation. " Vervoort : " Il s'est ridiculisé. " Broos : " Le match contre le Mexique lui a donné raison. Nous n'avons pas volé notre défaite car nous nous sommes créé trop peu d'occasions. La discussion s'est enflammée, René a commencé à discuter avec Thys, voulant absolument avoir raison. Je lui ai rappelé que la décision revenait à l'entraîneur et qu'à 33 ans, il disputait son dernier tournoi. Que cherchait-il ? Mais vous connaissez René. Il n'accepte aucun compromis. " Leo Van der Elst : " Nous avons été choqués. Nous jouions un match et d'un coup, il s'est arrêté et il a dit : -Je ne veux pas jouer avec eux. Ils (Scifo et Vercauteren) étaient ses coéquipiers à Anderlecht mais il était déjà davantage entraîneur que joueur ! " Sablon : " René sentait qu'il ne pouvait protéger sa position. Il avait peur d'être dépassé. Il souffrait du genou et quelque part, il avait raison. Frankie jouait surtout en possession du ballon, comme Enzo, même si, là, le problème était moins aigu car Eric Gerets contrôlait le flanc et dirigeait ses coéquipiers quand il le fallait. Par contre, ce n'était pas le cas des arrières gauches. " Michel De Wolf : " Ce n'est pas un hasard si l'équipe nationale a eu des problèmes à l'arrière gauche. Elle en a passé beaucoup de gars en revue mais devant nous, un joueur ne faisait pas toujours son travail. Au fond, René avait raison, notre équipe était trop offensive, mal équilibrée. Il devait courir partout pour combler les brèches. Mais il a choisi une mauvaise approche. Quand on attaque l'entraîneur devant le groupe, celui-ci ne peut que faire preuve d'autorité. S'il avait dit : -René, tu as raison, on va changer, il aurait perdu tout crédit. " Broos : " Thys a d'abord été diplomate mais maintenant que je suis entraîneur, je sais qu'on se sent mal à l'aise quand un joueur nous reproche quelque chose devant tout le monde, même si le ton n'est pas dur. " Van der Elst : " Guy était très nerveux. C'est un aspect qui l'a poursuivi durant toute sa carrière. Si je m'étais comporté ainsi, j'aurais volé à la maison. Mais il s'agissait de Vandereycken. Plus tard, en Italie, ce fut Ceulemans. Ce n'était pas dans la nature de Guy de remballer les gens. Il a toujours préféré étouffer les scandales, en parlant beaucoup avec les joueurs et en leur confiant des responsabilités. " Broos : " Un moment donné, il a clos la discussion et a agi à sa guise. " Il n'y a pas eu que le seul cas Vandereycken. Nico Claesen : " Thys voulait aligner Michel Renquin arrière gauche, mais il a refusé. Michel était ainsi fait. Sa meilleure place était dans l'axe, disait-il, sans mâcher ses mots, devant tout le monde. " Sablon : " Nous avions quelques caractères. " De Wolf : " L'équipe-type a pris forme pendant la préparation, à l'exception de l'arrière gauche. Renquin était le numéro un. J'étais déjà content d'être du voyage et comme il ne voulait plus y jouer, j'ai été titularisé. " Pfaff, lui, ne voulait pas de Franky Van der Elst au libéro. Broos : " Franky était trop frêle, aux yeux de Jean-Marie, qui disait : - S'il amortit le ballon de la poitrine, son numéro va tomber. Le Caje, mon compagnon de chambre, un monument de l'équipe nationale, est intervenu. " Vervoort : " Je trouvais ça plutôt marrant mais pour Franky, c'était une catastrophe. Guy ne s'en est pas pris directement à Jean-Marie et Franky a traité l'entraîneur de vieux... " Sablon : " Pfaff jouait en Allemagne et si Franky n'avait pas le même gabarit que les joueurs du Bayern, il était excellent et c'était ce que nous voulions. " Leo Van der Elst : " Franky était mon camarade de chambre et je sais que l'incident l'a profondément marqué, surtout que Guy n'a pas réagi. Il avait l'avantage d'entretenir d'étroites relations avec Gerets, Ceulemans, Jean-Marie. Ceux-là, il ne s'y attaquait pas et l'ambiance n'était pas géniale. Pour couronner le tout, Erwin Vandenbergh s'est occasionné une grave blessure au genou. Je le revois encore... L'ambiance était glaciale. " Sablon : " Nous devions remporter ce deuxième match et avons fait appel à Stéphane Demol pour avoir un défenseur plus offensif. " Claesen : " Erwin était le premier avant, flanqué de Filip mais Erwin s'est blessé et comme j'avais réussi mon entrée au jeu contre le Mexique, je me suis imposé. " Leo Van der Elst : " Le reste n'a pas changé. Thys ne modifiait pas rapidement son équipe. C'était un de ses points forts tout en étant un handicap : il continuait à accorder sa confiance contre toute logique, parfois. Les jeunes sont restés calmes mais les entraînements étaient de plus en plus rudes. Quelque chose allait changer. " Sablon : " A droite, le duo Gerets-Scifo était explosif. Leur association constituait la meilleure solution mais Eric devenait fou quand Scifo commençait à dribbler et perdait le ballon. C'est arrivé environ cinq fois contre l'Irak et au repos, les deux hommes ont eu des mots. Je me suis interposé juste à temps. Verbalement, c'était limite mais c'était pire entre Vandereycken et Vercauteren. Après le match, Gerets a sauté sur le dos de Scifo. Tout était oublié : ils s'engueulaient pendant le match mais après, c'était terminé. " De Wolf, lui, s'est disputé avec Pfaff : " Il se prenait pour une star et avait une chambre pour lui tout seul car plus personne ne voulait dormir en sa compagnie. J'ai partagé sa chambre lors de mon premier match. Le téléphone n'arrêtait pas. Incroyable. Le lendemain, au petit-déjeuner, tous les joueurs me regardaient. -Ça va, Michel ? J'ai répondu : -Plus jamais. Ils se tordaient de rire. Après l'Irak, Pfaff a cru bon de me critiquer. Heureusement, Gerets s'est interposé car j'étais sur le point de le frapper. Cela n'avait aucun sens mais ce que Pfaff racontait ne me plaisait absolument pas. " Vervoort : " Jean-Marie m'était favorable. Je ne sais pas si cela a joué un rôle. " Claesen : " A l'entraînement, les ambitions de chacun étaient perceptibles. Les jeunes cherchaient à s'imposer par tous les moyens tandis que les aînés n'hésitaient pas à formuler leurs pensées. " Desmet : " Il y avait des petits foyers d'incendie de tous côtés et Guy a finalement dû intervenir. " Claesen : " Guy est intervenu de manière drastique. On ne rigolait plus. Indirectement, René nous a aidés avec ses critiques mais à son détriment. Guy l'a écarté de l'équipe puis renvoyé à la maison avec Vandenbergh, blessé. Au lieu d'un second avant, il a opté pour un médian au grand abattage, Danny Veyt. Il misait sur la transition à partir de l'entrejeu et sur ses backs offensifs. Comme Gerets était blessé à la cheville et Grün a intégré l'équipe, Patrick prenant place à gauche. Les jeunes ont saisi leur chance. " Sablon : " J'étais triste que Vandereycken, un joueur si intelligent, soit renvoyé. Guy le regrettait aussi. On peut trouver une solution avec un peu de bonne volonté de part et d'autre mais René n'a pas modifié sa position d'un iota. Il devait partir. Dans les matches suivants, nous avons fait la différence offensivement et non plus défensivement. " Vervoort : " Je partageais la chambre de Danny Veyt. Il était plus âgé mais venait aussi d'un petit club. Un gars fantastique. Nous nous motivions. Danny pensait en termes défensifs et offensifs. C'était un homme nature. A l'entraînement, nous nous lancions des défis. Un but et c'était champagne. Guy souhaitait augmenter le bagage footballistique et il m'a aligné. C'était peut-être notre force : quand nous montions, nous surgissions de toutes parts, Grün, Demol, moi.... De Wolf acceptait mal d'être écarté. Un moment, feu Lei Clijsters et lui, ont même demandé que leurs femmes les rejoignent. Ils étaient souvent ensemble et se demandaient ce qu'ils faisaient là, puisqu'ils n'allaient pas jouer. Ils avaient le mal du pays... " De Wolf : " Les Uruguayens logeaient dans le même hôtel. Tous les soirs, c'était la fête, avec un barbecue et leurs femmes. Nous entendions la musique. Nous faisions la file devant le téléphone et avons demandé s'il n'était pas possible de voir nos femmes... En deux semaines, nous les avons vues deux fois. Nous ne pouvions rien faire, à part nous balader et visiter. " Sablon : " Un jour, nous sommes allés voir les pyramides. Six ou sept joueurs seulement nous ont accompagnés. A peine sortis du car, ils sont remontés pour jouer aux cartes... Michel De Wolf a aussi été mis à l'amende. Têtu, il ne faisait pas ce que je lui demandais à l'entraînement et je l'ai renvoyé au vestiaire. Après, Michel est venu négocier pour diminuer le montant de l'amende. C'étaient des caractères. " Desmet : " Nous n'avions guère de possibilités pour passer le temps. Un frigo était rempli de bière et nous pouvions en consommer à volonté car Guy n'y voyait aucun inconvénient. Il y avait des vidéos dans une salle. Ce n'était pas l'idéal pour se reposer car il n'y avait que des chaises. Après une semaine, nous avions vu tous les films. Faites-ça avec un groupe de joueurs actuels et ils deviennent fous. Mais il y avait toujours quelqu'un pour jouer aux cartes ou au billard. " Broos : " L'ambiance s'est dégradée. Plusieurs jeunes ont souffert de la turista, n'ayant pas respecté les consignes. On nous avait interdit la glace. Or, certains consommaient des sodas agrémentés de glaçons. Filip a été très malade... " Desmet : " J'ai perdu neuf kilos en trois ou quatre jours. J'ai vécu deux journées en dehors du monde. Contre l'Irak, je sentais déjà que je n'avançais pas. J'étais peut-être déjà contaminé. " Broos : " Gilbert Bodart nous énervait aussi. Il était là en touriste. " De Wolf : " Il passait son temps au soleil avec un miroir pour bronzer sous le menton. Il s'en allait après le lunch : -A plus tard, les gars... On s'entraîne à quelle heure ? " Leo Van der Elst : " Pour améliorer l'atmosphère, j'ai organisé un quizz, un tournoi de tennis et un autre de tennis de table, comme à Bruges. Hugo me servait d'interprète car mon français n'était pas terrible. Nous voulions mettre de l'ambiance car cela devenait pesant. Toutes sortes de gens erraient dans l'hôtel. Je n'ai jamais compris ce qu'y faisait Rita Boelaert, une flamboyante animatrice TV flamande de l'époque. Nous la rencontrions partout en minuscule bikini... " Claesen : " Au début, nous en avons rigolé mais nos femmes, qui logeaient à Mexico City, ont exigé son départ. " Leo Van der Elst : " Les femmes... le bus du sexe, comme disait la presse. Franky Van der Elst et moi étions les seuls à être partis sans la nôtre. La femme de Franky venait d'accoucher et je n'avais pas de relation à ce moment. Nous réglions la circulation, moi surtout. Quand Hugo voulait être seul avec sa femme, le Caje devait aller se promener puis il pouvait rentrer. J'avais de nombreuses tâches en dehors du football. Quand nous organisions une fête, c'était encore moi qui allais chercher la bière... " Broos : " Le premier tour n'a été un succès à aucun point de vue. Nous nous sommes qualifiés de justesse pour les huitièmes car nous étions un des meilleurs troisièmes mais l'ambiance était exécrable. Après le Paraguay, nous pensions tous : -Encore un match contre ces Soviétiques invincibles et nous rentrons à la maison. " Sablon : " La levée 1986 était composée de vainqueurs. Du premier au dernier, ils étaient difficiles. S'ils se sentaient visés, ils perdaient tout contrôle et racontaient n'importe quoi. A la fin de l'entraînement, quand la télévision était là, suivie par des supporters en quête d'autographes, Jean-Marie était toujours le dernier. A la longue, nous en avions marre. Les autres voulaient que le bus parte sans lui mais Jan les a raisonnés : -Laissez-le faire, tant qu'il arrête les ballons. Et il le faisait. Contre l'Irak et le Paraguay, il a réalisé deux ou trois sauvetages décisifs. Sans lui, nous étions éliminés. Il fallait donc aussi accepter qu'il veuille être emmené en limousine blanche pour une interview TV ! " Madame De Wolf en rigolant : " Sa femme, Carmen , avait des tas de valises et disait : -J'apporte des vêtements supplémentaires à Jean-Marie, dont un smoking blanc et des chaînes en or. ". De Wolf : " Je me souviens de la théorie. Thys nous a enjoints de nous ressaisir. -Sinon, le retour au pays ne sera pas joyeux ! " Vervoort : " L'URSS était une des meilleures formations du tournoi. Rapide, dotée d'un bon bagage footballistique, elle alignait aussi le meilleur gardien du monde... sauf pour Jean-Marie. A la demi-heure, Igor Belanov expédiait déjà le ballon dans la lucarne. Cela nous a libérés. Nous avons commencé à jouer et avons accumulé les occasions de but. Comme les Soviétiques, d'ailleurs. Nous vivions à une altitude plus élevée et ça a joué en notre faveur. Avez-vous vu les sprints que nous avons encore placés dans les prolongations ?" De Wolf : " Nous avions déjà fait nos valises car nous devions partir tôt le lendemain matin. Après notre qualification, nous nous sommes regardés : encore une semaine... " Desmet : " L'ambiance a pourtant changé. " Claesen : " Nous allions souvent boire un verre ensemble, sauf Lei Clijsters. Il ne nous accompagnait jamais. Il voulait toujours savoir quand nous rentrerions. Il plaçait des essuies ou des maillots derrière la porte et Filip trébuchait dessus en rentrant. " Van der Elst : " Il n'y avait pas grand-chose à Toluca sauf une discothèque. L'interprète nous a aidés... Nous buvions de la bière, de la tequila puis, à notre retour, nous voyions l'entraîneur, assis dans le lobby, ses lourdes paupières mi-closes, de la cendre de cigare sur son pantalon. " Sablon : " Les joueurs pouvaient sortir. Guy n'était pas sévère. Après l'Irak, il a fait une exception car il y avait peu de temps avant le troisième match. Résultat : ils ont bu des bières dans la chambre de Ceulemans, jusqu'à quatre ou cinq heures du matin. L'entraînement était programmé à 10 h 30. Jan est sorti avec une de ces têtes : -Michel, on ne s'entraîne pas trop dur aujourd'hui ? J'ai dit que non, en pensant : -Bande d'idiots, vous m'avez empêché de dormir, chacun son tour. Après dix minutes, quatre d'entre eux vomissaient. Ils ont quand même repris l'entraînement. Ils savaient se faire mal. Mais quand ils sortaient, ils y allaient aussi à fond... " Leo Van der Elst : " Le Caje a ouvert la marque, il a couru vers le banc et dit en rigolant : -On va devoir rester un peu plus longtemps ! Fantastique. Puis l'Espagne a égalisé et mon heure est venue. Thys m'a fait monter à la place de Vercauteren. Mon pied gauche m'était très utile pour entrer et sortir de l'auto mais bon. Puis arrivent les tirs au but. Panique ! " Broos : " Thys avait son petit papier. Gerets, Ceulemans : disparus. Je me suis dirigé vers Thys : -Un problème, trainer ? Il m'a montré sa liste. Elle comportait un nom : Claesen. " Claesen : " Je me chargeais toujours des penalties, cela me semblait logique. Ensuite, les anciens m'ont dit que personne ne voulait tirer. " Leo Van der Elst : " Les autres étaient déjà aux toilettes. " Broos : " Je lui ai dit de m'inscrire. J'ai vu l'incrédulité de son regard, à juste titre car j'ai botté peu de penalties dans ma carrière. J'ai insisté : il n'y avait personne d'autre. Il a dû s'adresser aux jeunes. Je pense qu'aucun n'a osé refuser. " Vervoort : " Guy m'a ordonné d'en botter un. -N'aie pas peur, contente-toi de bien tirer. Je n'ai pas trop réfléchi à l'enjeu. Thys n'a pas dû poser deux fois la question à Enzo. Leo était aussi d'accord mais seulement pour le dernier. " Broos : " Alors que nous savions tous qu'il n'était là qu'à cause des penalties. " Leo Van der Elst : " J'étais chargé de les botter au Club Bruges mais quand même... Je voulais le dernier, dans l'espoir qu'il ne serait plus décisif. J'avais peur. " Vervoort : " A ce moment-là, on porte un sac de ciment. Il s'agissait quand même des quarts de la Coupe du Monde ! Le but semblait rapetisser à vue d'£il. J'ai frappé en force, droit devant moi, comme Enzo, puisque Zubizarreta choisissait toujours un coin. " Broos : " Mon tour est venu alors que l'Espagne venait de rater. Je savais exactement ce que j'allais faire : observer le gardien le plus longtemps possible pour le prendre à contre-pied. Tout s'est déroulé comme je l'avais prévu. Je n'étais pas nerveux. J'avais 34 ans et si je ratais, dans le pire des cas, seul Thys aurait des problèmes : -Pourquoi avoir choisi Broos ? Les autres s'étaient envolés. Qu'avais-je à perdre ? " Leo Van der Elst : " Du point de penalty au but, il y a 42 kilomètres. Un marathon. 45.000 personnes contre moi. Je n'avais qu'une possibilité : tirer en puissance. C'était la seule certitude. Si Zubi était resté à sa place, il aurait volé dans le but avec le ballon. L'orgasme ultime. Franky a été le premier à m'enlacer. C'est tout ce dont je me souviens. Je n'ai pas saisi tout de suite que nous étions en demi-finale. " Diego Armando Maradona est l'étoile du tournoi. Il est d'autant plus motivé qu'il a été privé d'équipe nationale pendant trois ans, n'effectuant son retour que le 10 mai 1985. En quart, contre l'Angleterre, El Pibe de Oro inscrit de la main le premier but, la fameuse " main de Dieu ". Le match est chargé d'histoire, quatre ans plus tôt, l'Argentine et l'Angleterre étaient encore engagées dans la guerre des Malouines. Le deuxième but de Maradona ne doit par contre rien à personne : l'Argentin dribble cinq joueurs anglais depuis la ligne médiane, avant de faire de même avec le gardien. Cet exploit sera plus tard élu but du siècle. Pendant trois jours, Thys se demande comment neutraliser le prodige argentin. Leo Van der Elst : " Nous avons entamé le match sans ambitions précises. Nous avions fêté notre victoire contre l'Espagne encore plus joyeusement que celle contre la Russie. Nous étions hors du coup. Qui aurait cru que nous serions parmi les quatre meilleures à l'issue du premier tour ? Nous ne manquions pas de volonté mais l'ambiance était différente. Dans l'autre camp, il y avait Maradona, la classe pure, comme Messi actuellement. On peut se demander ce que font leurs adversaires : pourquoi ne les arrêtent-ils pas ? C'est impossible. J'étais bouche bée. " Sablon : " La théorie de Guy durait dix minutes. Je notais les noms des joueurs et il expliquait de quoi nous devions nous méfier. Guy s'appuyait sur la force de son équipe. Il ne s'adaptait qu'à des adversaires individuels, pas à la totalité de l'autre équipe. Cette fois-là, il a élaboré un plan tactique contre Maradona. Il a conseillé Pfaff : -S'il surgit devant toi, tu dois savoir qu'il frappe une fraction de seconde plus vite que les autres. Normalement, un joueur shoote quand le ballon redescend. Maradona arme son tir quand le ballon est au sommet de sa trajectoire. Le timing était important pour le gardien. Sur le premier but, malgré nos consignes, Jean-Marie a mal réagi. Deuxième constat : une fois lancé, Maradona était impossible à arrêter. Guy avait remarqué qu'après avoir passé un adversaire, l'Argentin perdait un instant le contrôle du ballon. Il fallait donc qu'un deuxième homme soit prêt à intervenir. C'était la tâche de Georges Grün. Le plan a globalement bien fonctionné. Si on excepte ses deux buts, Maradona n'a pas été brillant. Hélas, la concentration requise par sa neutralisation coûtait beaucoup d'énergie. Mentalement, l'équipe était déjà vidée. Nous vivions loin des nôtres depuis longtemps et nous nous appuyions sur notre force de caractère et de travail plutôt que sur notre technique, ce qui était usant. " Vervoort : " Nos deux succès précédents nous avaient remonté le moral mais nous craignions la fatigue, après toutes ces prolongations. De fait, nous avons coincé. " Claesen : " Danny Veyt a été injustement arrêté par l'arbitre pour hors-jeu alors qu'il allait se retrouver seul devant le gardien. Le score était vierge ! " Vervoort : " Il avait neuf chances sur dix de marquer. Or, à l'époque, nous étions capables de jouer le résultat. On pouvait aussi passer le ballon en retrait au gardien aussi souvent qu'on le voulait. Au repos, dans le vestiaire, nous nous sentions bien. Certes, l'altitude nous faisait ahaner mais nous étions maîtres du jeu. Le premier but nous a tués. J'ai suivi le mouvement vers l'axe mais Jorge Burruchaga s'est écarté et Diego a plongé dans la brèche. Jean-Marie n'aurait pas dû sortir car nous avions encore deux hommes et jamais Maradona n'aurait pu marquer sans cette erreur. C'est la seule qu'il a commise pendant le tournoi. Nous n'avons pas eu la force physique de réagir. Notre seule chance consistait à résister et à maintenir le score vierge. " Broos : " Sans Maradona, nous aurions gagné. Mais bon, il était là et pour une petite équipe comme la Belgique, être éliminée par le futur vainqueur n'était pas déshonorant, surtout après notre premier tour... " De Wolf : " Maradona était phénoménal. Sans lui, l'Argentine était une équipe banale. Eric Gerets a tenté de le faucher, en vain. Il est gros mais incroyablement solide sur ses pieds. " Leo Van der Elst : " Mon meilleur moment a eu lieu après le match. Contrôle antidopage ! Je ne parvenais pas à uriner. J'attendais dans une pièce. D'un coup, la porte s'ouvre sur deux gardes du corps, suivis de Diego. Nous étions à quatre dans cet espace réduit. Je ne savais pas quoi dire. Hi, I'm Leo ? Nous n'avons pas échangé nos maillots car Jean-Marie avait été plus prompt que moi. Mais ce sont cinq belles minutes de ma carrière. J'ai attendu de pouvoir uriner en compagnie de Maradona ! " Broos : " Il fallait encore jouer un match... Notre tournoi aurait dû s'achever après la défaite contre l'Argentine. " Claesen : " Nous étions las et pensions surtout à rentrer chez nous. " Van der Elst : " J'ai joué une heure de cette rencontre pour la troisième place et il y a encore eu des prolongations ! J'en avais marre. " Desmet : " Les buts... Nous ne sautions même plus. Deux équipes déçues se sont affrontées, voilà. " Vervoort : " Pour moi, ce fut le match de trop. J'ai commis des erreurs sur les deux premiers buts français. Jean-Marie râlait et au repos, j'ai dit à Guy que ça suffisait. Je n'étais plus en état de supporter quoi que ce soit. L'incident est resté verbal mais il a pris de l'ampleur dans le vestiaire. Guy est intervenu : -Ne t'occupe pas de ça, achève ton tournoi. La deuxième mi-temps sera meilleure. En effet, je n'ai plus eu de problèmes. Tout le monde a fini par commettre des fautes. Les ténors français - Platini et Giresse - ne jouaient plus mais il restait encore Papin, Ferreri et Bellone. Il faut supprimer cette finale B. Ses participants restent sur une déception et deux jours plus tard, ils doivent quand même jouer pour... la même médaille : quel que soit le résultat, tout le monde reçoit le bronze. Cela peut paraître arrogant mais il est difficile de se motiver pour ça. D'ailleurs, ces matches réservent souvent des surprises. Ma médaille se trouve dans une boîte mais laquelle... Il faudrait que je la cherche. Mes fils portent encore les maillots que j'ai échangés mais à l'époque, il n'y avait pas de nom dessus. Je peux leur raconter n'importe quoi quand ils me demandent à qui ils appartenaient. " Claesen : " Nous sommes partis tout de suite après, sans voir la finale. Nous en avons appris le résultat de retour à la maison. " Van der Elst : " Elle ne nous intéressait plus. Nous devions partir à six heures du matin. Un quart d'heure avant, nous avons embarqué nos bagages. " Broos : " De Mexico City, nous nous sommes envolés à destination de New York, où la Sabena a organisé une petite réception avant que nous ne prenions l'avion pour la Belgique. " Desmet : " Un vol agréable, arrosé de champagne. Vous devriez regarder les images : certains ne marchaient plus droit... " Van der Elst : " Puis cet accueil. J'en ai toujours la chair de poule. Nous avons été les héros d'un jour. Nous étions à bord d'autos décapotables, la tête recouverte d'un sombrero... " Broos : " Nous avons atterri à huit heures, déjeuné à l'aéroport avant de prendre place dans ces voitures. On nous avait prévenus qu'il y avait beaucoup de monde. Nous pensions naïvement qu'il y aurait des gens sur la Grand-Place mais ils étaient aussi le long de notre route. Nous avons traversé une véritable marée humaine. Puis, du balcon, nous ne voyions que la foule. Incroyable. Le roi nous a reçus, nous nous sommes rendus au Crédit Communal, le prédécesseur de Dexia, puis nous avons pu regagner nos pénates. " Claesen : " Des femmes nous montraient leurs seins. C'était chouette. " Broos : " Mon fils avait deux ans. Je suis allé le chercher chez ma mère. Il jouait dans le jardin. Je ne l'avais plus depuis six semaines. J'ai crié son nom, il a levé la tête puis a continué à jouer. Un gosse vous oublie vite... Mais dix minutes plus tard, sa mémoire lui était revenue. Nous sommes retournés à Jabbeke. Près de l'autoroute, un voisin m'attendait. Il voulait absolument prendre le volant. Ma rue était comble. Ce petit jeu m'a encore pris quelques heures. En trois jours, je n'ai dormi que deux heures, dans l'avion. " Desmet : " J'étais au lit depuis cinq minutes quand ma femme m'a prévenu qu'il y avait quelqu'un. J'ai répondu que ça pouvait attendre le lendemain, que j'étais trop fatigué. Elle m'a dit d'ouvrir la fenêtre. La rue était pleine de monde. Je me suis relevé, j'ai téléphoné à un brasseur et on a fait la fête. Après, j'ai dormi un jour et demi. Mais c'était marrant. Même ma mère faisait la fête. " Van der Elst : " J'ai dormi deux jours puis j'ai enchaîné les réceptions. Nous étions demandés de partout : à l'ouverture d'une boutique, dans un club de supporters... " Broos : " Le téléphone n'arrêtait pas de sonner à la maison. Ma femme a fait les valises et nous sommes partis. Jean-Marie, lui, est resté et est passé d'une manifestation à l'autre. Dix jours plus tard, à notre retour, la tempête s'était calmée. " PAR PETER T'KINT" Gilbert Bodart passait son temps au soleil avec un miroir pour bronzer sous le menton " Michel De Wolf " Après l'Irak, ils ont tous été boire dans la chambre de Ceulemans. Jusqu'à quatre ou cinq heures " Michel Sablon " J'ai attendu de pouvoir uriner en compagnie de Maradona ! "Leo Van der Elst