Dimanche 24 février dernier. Le Standard accueille Genk pour le compte de la 28e journée de championnat. Ce matin-là, il neige sur Liège comme le chantait Jacques Brel. Mais la température légèrement positive et le système de chauffage de la pelouse de Sclessin ont fait leur oeuvre : à 13 h, l'arbitre Luc Wouters prend sa décision, le match aura bien lieu, au soulagement de tous.
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Dimanche 24 février dernier. Le Standard accueille Genk pour le compte de la 28e journée de championnat. Ce matin-là, il neige sur Liège comme le chantait Jacques Brel. Mais la température légèrement positive et le système de chauffage de la pelouse de Sclessin ont fait leur oeuvre : à 13 h, l'arbitre Luc Wouters prend sa décision, le match aura bien lieu, au soulagement de tous. Trois heures avant le coup d'envoi, les rues qui entourent le stade Maurice Dufrasne commencent déjà à s'animer. Les vendeurs ambulants installent leurs échoppes, les odeurs de hamburgers et de frites imprègnent l'atmosphère. Perdues dans ce décor industriel, deux jeunes Japonaises grelottent, une écharpe rouge fraîchement achetée au fan shop autour du cou. S'ils n'ont pas encore apporté grand-chose sportivement, les transferts de Yuji Ono et Kensuke Nagai font déjà leur effet. Elles ne le savent pas encore mais seul le gardien Eiji Kawashima sera de la partie, les deux nouveaux arrivés ne sont même pas sur la feuille de match. Les 9.500 kilomètres parcourus valent néanmoins le détour. Bientôt, elles découvriront " l'Enfer de Sclessin ". Rue Ernest Solvay, la sono est déjà poussée au maximum à " L'Enfer " où l'on attend le début du match en regardant l'autre affiche de ce Super Sunday : le Club Bruges reçoit Anderlecht et à l'heure de jeu, Carlos Bacca vient de doubler la mise au bonheur de tous : " Bien fait pour ces sales Maufs ! ", balance un Standardman avant de terminer sa première Jupiler de la journée. Nous avons rendez-vous à " La Cosa ", le local des Ultras Infernos, le groupe de supporters du Standard le plus chaud. Logé au premier étage de la T3, d'où ils gueulent leur amour pour le club à chaque match, ce sont eux qui en mettent plein la vue aux supporters adverses avec leurs tifos XXL. Les baffles crachent du rap, les tags et les stickers décorent les murs où les symboles ultras côtoient les effigies du Che. " Ici, tout le monde est le bienvenu sauf les néo-nazis. On est anti-racistes et anti-fascistes ", nous explique Massi en nous offrant un verre. Président de 2002 à 2008, ce trentenaire a depuis lors cédé le relai à Max, 27 ans, bien occupé à moins de deux heures du début du match. Il faut dire que le local est déjà complètement plein et qu'il y a à faire : bar, vente du merchandising qui sert à financer les tifos, préparation de l'animation en tribune. C'est loin d'être de tout repos. " On va bientôt s'agrandir ", nous explique Massi. " On va prendre possession du local d'à côté. En abattant les murs, on aura deux fois plus de place. " Fans acharnés, les membres actifs du groupe passent un temps fou à le faire vivre. " Quand tu viens au stade pour la première fois, tu prends une claque. Cette ambiance, cette ferveur, tu ne la retrouves nulle part ailleurs en Belgique. Je suis très vite devenu accro à ça. Et puis, il y a ce phénomène d'appartenance à un groupe. Se sentir entouré de gens qui s'identifient à la même chose que toi, se retrouver mêlé à des milliers de personnes qui vivent la même chose que toi, c'est quelque chose de très fort ", nous dit Max. Il est temps de faire le chemin jusqu'à notre tribune. Des cars venus de toute la Belgique ont envahi la rue et déversent des centaines de supporters rouches. En effet, si le français et les accents liégeois sont majoritaires, on se déplace de tout le pays pour venir soutenir le Standard. Eddy, est président des Red Bull-Dogs, un important club de supporters venus du Limbourg tout proche. " Beaucoup de Limbourgeois travaillaient dans les industries à Liège, notamment à Cockerill ici à côté. A l'usine, forcément tu parles de foot et c'est notamment ce qui explique qu'il y a pas mal de Flamands au Standard. Moi, ce sont des amis qui m'y ont emmené pour la première fois et directement je me suis dit que c'était à ça que ça devait ressembler le foot. " Nous gagnons nos places et debout sur nos sièges qui ont vu bien plus de paires de pieds que de paires de fesses, nous assistons à l'entrée des joueurs sur la pelouse. A cet instant, Sclessin se transforme en salle de spectacle. Et on en prend plein les yeux et les oreilles : chants, banderole " Hasta la victoria Siempre ", drapeaux, papier toilette lancé sur la pelouse, il n'y a pas à dire ça en jette. Et pourtant le stade n'est pas plein : environ 20.000 personnes attendent le premier coup de sifflet de l'arbitre. " Comme partout l'affluence varie en fonction des résultats et de l'affiche mais moi, je prends autant de plaisir à voir un match contre Zulte-Waregem quand on est neuvième que contre Anderlecht quand on joue la tête même si l'excitation n'est pas la même ", reconnaît Max. Le Standard entame la partie la fleur au fusil mais c'est Genk qui se procure les premières occasions franches. Posté devant, Michy Batshuayi s'arrache pour récupérer un ballon perdu. " Ca fait partie intégrante de la mentalité Standard. Le public veut 11 gars qui mouillent leur maillot, qui se battent sur chaque ballon. Pas question de choisir ses matches et de jouer à la vedette ici ", explique Nadine du club de supporter des Red Champions de Zaventem et passionnée des Rouches depuis l'époque de Wilfried Van Moer. " J'ai tout de suite accroché à l'ambiance. Il y a un côté populaire et familial uniques. Tout le monde se parle, se dit bonjour sans vraiment se connaître. " 20e minute de jeu, Laurent Ciman tente une frappe des 40 mètres qui lèche le poteau. " A Liège, on aime bien les joueurs un peu fous. Ça s'est surtout vu avec les gardiens, avec des mecs comme Gilbert Bodart ou Vedran Runje. Lui, il plongeait dans les pieds adverses la tête la première. Quitte à démonter le gars, l'important c'est d'avoir le ballon : c'est ça l'esprit Standard. Tout comme le but de la tête de Sinan Bolat contre l'AZ Alkmaar en Ligue des Champions. Tous les gardiens montent quand t'es mené en fin de match mais lui, il est allé mettre ce coup de boule avec une telle rage, une telle détermination ! ", se remémore Max. " Liège a un esprit du sud ", affirme Eddy. " C'est très différent du nord et c'est aussi ça qui plaît aux supporters flamands ". " Ce côté latin est très présent même si les gens viennent de partout ", renchérit Nadine. " Avec les hauts fourneaux, c'est tout sauf bourgeois ici. Les supporters sont acteurs et non pas spectateurs comme c'est la plupart du temps le cas ailleurs. " Et ce n'est pas le président des Ultras qui dira le contraire : " Liège a une forte communauté italienne, très volcanique, très expressive. Ce tempérament s'est ancré dans la population belge de souche et se retrouve sur le terrain. Même Axel Witsel qui était un joueur de grande classe avait cet esprit Standard. Quand il le fallait, il allait au combat. Quand tu emmènes un gosse au stade, tu vas lui inculquer cet état d'esprit sans même le vouloir. C'est inscrit dans notre ADN. " Sur la pelouse, le Standard se montre nettement dominateur sans parvenir à concrétiser. A la mi-temps, le marquoir indique toujours 0-0. Nous avons à peine le temps de nous désaltérer que la seconde période reprend sur un mode mineur. Les occasions se font plus rares, il n'y a pas de quoi emballer les foules et pourtant l'ambiance est toujours au beau fixe. " Quoi qu'il arrive, on fait notre job en tribune ", assène Max. " Les joueurs font le leur sur le terrain, c'est comme ça que ça se passe. Il doit y avoir 75 à 80 % des Ultras qui ne voient quasiment rien du match. On est là pour mettre l'ambiance. Si je veux analyser un match correctement, je le regarde à la tv. Si je suis au stade, c'est pour faire du bruit. " " Le fait qu'il y ait eu 25 ans sans titre joue certainement dans l'ambiance qui s'est créée à Sclessin ", juge Nadine. " Comme on dit, l'espoir fait vivre. D'ailleurs, la fête du titre de 2008 n'a rien eu de comparable avec celle de l'année suivante. Bien sûr on était ravi d'être champion mais ce n'était pas aussi bien que la première fois. " " C'est clair qu'on ressent une différence depuis les deux récents titres. Quand tu es habitué à la gagne comme par exemple, ça me fait mal de le dire, à Anderlecht, tu es plus exigeant. Je me souviens d'une époque où l'on fêtait comme des dingues une simple qualification européenne. C'est toujours ce qu'on dit aux Anderlechtois. Remballez votre palmarès, nous on vit des matches ", lâche fièrement Max. Sur le terrain, même si Julien Gorius a frappé l'équerre de Kawashima, il n'y a toujours pas grand-chose à se mettre sous la dent. Le public gronde néanmoins lorsque le récent transfuge roumain, George Tucudean, est exclu pour un tacle dangereux sur Kalidou Koulibaly. Arrivé en janvier, l'attaquant passe plutôt inaperçu mais ce n'est pas ce transfert qui irrite le plus les supporters. Les départs de Réginal Goreux et Sébastien Pocognoli, venu pour l'occasion donner le coup d'envoi du match, en ont fâché plus d'un. " C'étaient des joueurs qui avaient l'âme rouche ", relève Nadine. " La finance est en train de prendre le pas sur le côté sportif avec la nouvelle direction et c'est quelque chose qui inquiète beaucoup d'entre nous. " Un avis que ne partage pas Eddy. Pour lui, il faut laisser le temps aux deux Japonais arrivés en janvier de démontrer leur valeur. " Si, en plus, le club peut en tirer un certain avantage financier, c'est gagnant-gagnant. En Wallonie, on aime bien la dispute. Les Liégeois, particulièrement, ont un esprit contestataire. L'important, je pense c'est que la direction et les supporters parviennent à bien communiquer. " " A ce niveau, on a plus vu Roland Duchâtelet depuis qu'il est là que Lucien D'Onofrio en 10 ans ", reconnaît Max. " Mais encore faut-il qu'il prenne notre avis en compte. On n'a strictement rien contre les étrangers, il y en a eu comme Mircea Rednic par exemple qui avaient cet esprit Standard en eux, parfois même plus que les Belges. Mais l'arrivée des deux Japonais, ça ressemble quand même fortement à du marketing. Il ne faudrait pas qu'on en arrive au point où ils sont imposés dans l'équipe pour satisfaire la cinquantaine de touristes qui ont fait le déplacement depuis le Japon. " " On n'a pas l'impression que Duchâtelet vibre pour le club ", estime Nadine. " Plutôt qu'il le gère comme n'importe quelle autre entreprise qu'il possède. Il n'a pas cette âme Standard contrairement à Pierre François ou aux D'Onofrio qui étaient attachés au club. " Sur la pelouse, Steeven Joseph-Monrose se crée une ultime occasion pour Genk, sauvée à même la ligne par Jelle Van Damme. Les deux équipes se quittent sur un partage. Et Sclessin et ses alentours se vident peu à peu. Le quartier pourrait connaître à l'avenir un sérieux coup de lifting. Un projet de la direction vise à transformer les alentours en un endroit plus moderne avec hôtels et restaurants. Eddy des Red Bull-Dogs voit plutôt cela d'un bon oeil, tout comme un éventuel agrandissement du stade. " Il faut bien sûr veiller à ce que l'endroit garde son caractère mais si on peut venir dans des conditions plus confortables et éventuellement accueillir plus de monde, ça me semble bénéfique. " Nadine et Max ne sont pas de cet avis : " Un public d'hommes d'affaires, non merci, dit la supportrice. " Et puis, je préfère avoir le stade actuel bien rempli, qu'un plus grand avec 10.000 sièges vides. " Max acquiesce : " Je pense que Duchâtelet voudrait un public assis, qui paie plus cher et qui ne râle pas, comme dans certains stades anglais. Quand on n'est pas d'accord, on le dit. On est un peu le syndicat du Standard et la direction du club n'aime pas ça. De toute façon, quoi qu'il se passe, les dirigeants passeront mais l'atmosphère pas. " L'esprit Standard restera tel qu'il est. PAR THOMAS BRICMONT ET JULES MONNIER" Il y a un côté populaire et familial uniques au Standard. Tout le monde se parle, se dit bonjour sans vraiment se connaître. "