M arcel flippait ces jours-ci, et Georgette en connaissait la cause. La cause en était que Marcel était né le 18 juillet 1942, que le 18 juillet 1942 était aussi la date de naissance de Giacinto Facchetti, que Giacinto Facchetti était ainsi devenu pour Marcel son jumeau footballistique adoré depuis près d'un demi-siècle... mais que le mythique back gauche longiligne de l'Inter des sixties venait de mourir d'un cancer du pancréas.
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M arcel flippait ces jours-ci, et Georgette en connaissait la cause. La cause en était que Marcel était né le 18 juillet 1942, que le 18 juillet 1942 était aussi la date de naissance de Giacinto Facchetti, que Giacinto Facchetti était ainsi devenu pour Marcel son jumeau footballistique adoré depuis près d'un demi-siècle... mais que le mythique back gauche longiligne de l'Inter des sixties venait de mourir d'un cancer du pancréas. - J'ai mal là, disait régulièrement Marcel en se palpant toute la zone alentour de son bide. -Le premier symptôme de ce pourquoi je sais que tu trouilles est la perte de poids et d'appétit. Et de ce point de vue, mon frigo que tu vides, et notre miroir que tu remplis quand tu t'y contemples, peuvent franchement te rassurer ! Arrête plutôt de fumer, le cancer du pancréas atteint bien plus fréquemment les accros de la nicotine, ça oui !, objecta Georgette. -Giacinto ne fumait pas, ne buvait pas et faisait toujours beaucoup de sport. C'est Sandro Mazzola lui-même qui le dit dans L'Equipe..., grimaça Marcel, la main toujours sur le bide, les yeux sur la page des sports. Pense à la vie, au lieu de jouer les moribonds ! Je te rappelle que François, ton propre fils, sera papa d'un jour à l'autre. Et ça n'a pas beaucoup l'air de te préoccuper, répondit Georgette, qui ne tombait pas dans le panneau de l'apitoiement pour son vieux footeux hypocondriaque. -Justement, détrompe-toi, je viens de songer au prénom du bébé, puisque François nous demandait encore l'autre jour de lui en suggérer. Je pense qu'il devrait l'appeler Hyacinthe, c'est joli. -Hein ?, hurla simplement Georgette, en rattrapant de justesse son fer à repasser. -Oui, Hyacinthe, et c'est un prénom mixte : ce qui tombe bien au cas où ce serait une petite-fille, puisque mon fils n'a pas voulu me révéler le sexe de mon futur petit-fils, bredouilla Marcel qui sentait que Georgette montait dans les tours. D'accord, Hyacinthe est aussi la traduction de Giacinto mais c'est une coïncidence... même si ça nous ferait plaisir à Facchetti et à moi-même !, osa-t-il ajouter, mais en baissant si fort le ton que Georgette n'entendit guère qu'un zézaiement après le mot coïncidence... - T'as un cancer du bon sens en phase terminale, Marcel. Tu devrais parfois te freiner dans la contemplation de ton nombril, ça nous ferait du bien à tous les deux..., grinça Georgette avant qu'un long silence s'installe entre elle et lui. A propos de nombril... osa enfin reprendre Marcel. Je lis ici que Thierry Henry a fait congeler des cellules souches prélevées dans le sang du cordon ombilical de son nouveau-né : et comme c'est le même patrimoine génétique, il paraît que ça pourrait devenir plus tard pour Titi un kit de réparation, s'il souffrait de problèmes ligamentaires ou cartilagineux aux genoux par exemple... - Mouais, j'ai lu. Pas mal de cinglés, pas seulement footballeurs, commencent à faire ça au cas où ce serait au point dans le futur. Mais toi, tu aurais plutôt besoin de cellules grises... ironisa Georgette. - ... Nous pourrions peut-être sauter sur l'occasion avec le gamin de François ?, poursuivit Marcel perdu dans ses pensées. Ça ne coûte que 2.200 euros, à ce que je lis : je les paierais, et on congèlerait les cellules du nombril de mon petit-fils ! -Précise ta pensée..., lâcha Georgette dépitée, s'attendant au pire. -... ça peut être utile à mon petit-fils plus tard, ou même à François qui joue encore au foot. Ou même à moi, cria presque Marcel soudain rayonnant. Ces bazars d'héritage génétique, ça doit pouvoir coller sur deux générations ! Si tout est au point dans les prochains mois, on m'injecte les cellules du gamin de mon gamin,... ET JE REJOUE AU FOOT MALGRÉ MES VIEUX GENOUX EN COMPOTE ! C'est pas une idée géniale, ça ? ! - Prodigieuse. Mais tant que nous y sommes, rapport à cette histoire de gènes et d'héritage, tu ne préfères pas que nous fassions un bébé nous deux ? Pour être plus sûr de ton coup ? Nous n'avons jamais que 64 ans..., soupira Georgette atterrée. par bernard jeunejean