Dimanche 26 novembre 2000, 65.000 supporters de la Roma sont massés dans les tribunes du Stadio Olimpico pour la 8e journée de Serie A qui oppose la Louve, leader, à la Fiorentina, neuvième. Si les Romains dominent les débats en première période, ils peinent à se montrer dangereux dans cette rencontre éminemment tactique entre les deux stratèges, Fabio Capello et Fatih Terim.
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Dimanche 26 novembre 2000, 65.000 supporters de la Roma sont massés dans les tribunes du Stadio Olimpico pour la 8e journée de Serie A qui oppose la Louve, leader, à la Fiorentina, neuvième. Si les Romains dominent les débats en première période, ils peinent à se montrer dangereux dans cette rencontre éminemment tactique entre les deux stratèges, Fabio Capello et Fatih Terim. On file tout droit vers le 0-0 quand, à la 83e minute, un éclair de génie vient frapper la capitale italienne. Entré au jeu quelques minutes plus tôt, Gianni Guigou tente une passe verticale en direction de Zago, posté au coin du rectangle adverse. Surpris, le défenseur brésilien effectue un contrôle approximatif et envoie une balle en cloche en direction de son coéquipier. Guigou remise alors le cuir de la tête en direction de Gabriel Batistuta qui s'est libéré du marquage florentin à l'entrée du grand rectangle. Le ballon rebondit une fois et Batigol, crinière au vent, d'une demi-volée puissante du droit, propulse le ballon sous la barre du but d'un Francesco Toldo, impuissant. Le peuple giallorosso exulte en tribune tout comme les joueurs de la Roma sur la pelouse. Seul un homme demeure impassible : le buteur, lui-même. Et tandis que ses coéquipiers se jettent sur lui pour le congratuler, l'Argentin laisse même échapper quelques larmes d'émotions qui en disent long. Loin des " non-célébrations " convenues lorsqu'un joueur score face à l'un de ses " ex ", l'attitude de Batistuta est tout ce qu'il y a de plus authentique. Pour Il Re Leone, c'est un véritable crève-coeur de marquer contre la Fiorentina, sa Fiorentina. Fer de lance de l'attaque florentine durant près de dix saisons, Batistuta a tout connu avec la Viola à laquelle il a fait ses adieux six mois plus tôt. Et de quelle façon ! Pour son ultime rencontre au stade Artemio Franchi, le légendaire capitano ne fait pas dans la dentelle et colle un triplé à Venezia : une déviation subtile, un coup-franc des trente mètres en pleine lucarne et un pointu en bout de course à l'issue duquel il fond en larmes, déjà, couché dans les cages vénitiennes. Et pour cause, ces trois derniers buts permettent à Batigol d'entrer un peu plus dans la légende de la Fiorentina, en devenant le meilleur buteur de l'histoire du club florentin, devançant de deux pions Kurt Hamrin, le buteur suédois des années '60. Pourtant, Gabriel Omar Batistuta n'était a priori pas fait pour le football. Fils de Osmar, un entrepreneur agricole et de Gloria, secrétaire scolaire, il est né le 1er février 1969 à Avellaneda dans la Province de Santa Fe et enfant, il préfère nettement le volley et le basket au football. La victoire argentine lors du Mondial 78 lui donne goût au sport-roi mais il se limite dans un premier temps à des petits matches entre amis. Surnommé gordo pour son léger surpoids, il grandit dans la ville de Reconquista et évolue dans un premier temps dans les cages avant de se découvrir des talents de buteur. Ce n'est finalement qu'à l'âge de 16 ans qu'il décide de s'adonner pleinement au football : inscrit dans les équipes de jeunes de Platense, il y est découvert par un recruteur des Newell's Old Boys qu'il rejoint en 1988. Sa carrière peut débuter. À Rosario, il fait la connaissance d'un certain Marcelo Bielsa. Déjà surnommé El Loco, le technicien argentin que Batistuta retrouvera plus tard en sélection nationale est alors en charge des jeunes de Newell's. Loin de chez lui, de sa famille, de sa fiancée Irina et contraint de loger dans une chambre du stade, Batistuta connaît des débuts difficiles et fait face à des problèmes de poids qui perturbent sa progression. Soutenu notamment par Bielsa, selon lui le meilleur coach qu'il ait jamais eu, il finit néanmoins par s'imposer aux avant-postes, aux côtés notamment de Sergio Almiron, Champion du monde 86. Newell's Old Boys atteint même la finale de la Copa Libertadores mais doit s'incliner, en deux manches, face aux Urugayens du Nacional. Son travail incessant et son engagement total séduisent les dirigeants de River Plate et Batistuta, pourtant supporter de Boca Juniors, rejoint les Millonarios en 1989. Dans la capitale, les choses se compliquent pour Batigol qui ne parvient pas à gagner la confiance de l'entraîneur Daniel Passarella. Malgré le titre de champion d'Argentine, il n'est pas retenu par River qui le cède alors à...Boca Juniors. Arrivé hors-forme, Batistuta met du temps à s'intégrer chez les Azul y Oro et ce n'est qu'une fois Osvaldo Potente remplacé par Oscar Tabarez qu'il éclate véritablement. Replacé à la pointe de l'attaque par ce dernier, Batistuta inscrit 13 buts durant la seconde partie de saison et son entente avec Diego Latorre permet à Boca de développer un jeu attractif et de remporter le Tournoi de clôture du championnat argentin. Malgré la défaite en finale face à son ancien club, le Newell's Old Boys, Batistuta attire de nombreux regards. Tout d'abord celui d' Alfio Basile, le sélectionneur argentin, qui lui offre sa première cape avec l'Albiceleste en juin 1991 face au Brésil. Mais l'intérêt provient également d'Europe ou les performances et les statistiques du jeune Argentin ne sont pas passées inaperçues. D'autant qu'il brille de mille feux durant l'été à la Copa América que l'Argentine remporte grâce notamment à 6 goals de son nouveau buteur. Cela suffit pour convaincre Mario Cecchi Gori, le président de la Fiorentina, de claquer 12 milliards de lires (environ 6 millions d'euros) pour attirer celui qui doit remplacer Roberto Baggio, parti un an plus tôt à la Juventus, dans le coeur des tifosi. L'aventure toscane de Batistuta peut commencer. Le 8 septembre 1991, l'Argentin est titularisé pour la première fois en Serie A, une semaine après être monté au jeu lors de la défaite face à la Juventus (1-0) lors de la première journée de championnat. Face au Genoa, la Viola prend rapidement l'avantage et peu avant la mi-temps, Batistuta double la mise. Plus prompt que les défenseurs adverses, il profite d'un coup-franc de Massimo Orlando, dévié par le mur, pour claquer le ballon dans les filets du pied droit. Un vrai but de renard des surfaces, le premier d'une longue série. Pourtant, tout n'est pas si rose pour le goleador qui peine à s'adapter à la vie italienne. Sa relation avec le Brésilien Dunga, l'un des leaders de l'équipe, est compliquée, les résultats sont médiocres et il doit patienter près de trois mois avant de trouver à nouveau le chemin des filets, face à la Cremonese. Il s'impose néanmoins comme titulaire indiscutable, inscrit son premier triplé contre Foggia, marque lors d'une victoire de prestige face à la Juventus et termine la saison avec un joli bilan de 13 pions en 27 rencontres disputées. La saison suivante est marquée par l'arrivée à la Fio de l'Allemand Stefan Effenberg et du Danois Brian Laudrup. Malgré cette injonction de stars, la sauce ne prend pas et l'équipe toscane, malgré trois changements d' allenatore, sombre à mesure que la saison se déroule. Au milieu du marasme, Batistuta surnage et empile les buts comme à son habitude. Lors de l'ultime journée, il inscrit ses 15 et 16e goals lors de la victoire contre Foggia (6-2) mais cela ne suffit pas. La Viola, 16e, est reléguée en Serie B et l'Argentin fond en larmes au coup de sifflet final. Au Stadio Artemio Franchi, tous craignent alors de voir leur buteur s'en aller. Et les craintes sont fondées puisque de gros calibres comme le Real Madrid ou l'AC Milan font les yeux doux à Batistuta. Mais celui-ci, contre toute attente, décide de jurer fidélité au club toscan : " Le président a investi tant d'argent et de passion dans la Fiorentina. Je ne peux pas quitter l'équipe en Serie B ". Le séjour en D2 italienne, une première depuis 1939 pour la Fiorentina, est heureusement de courte durée : sous la houlette de Claudio Ranieri, le club remporte la Serie B, en partie grâce aux 16 réalisations de Batigol qui gagne à jamais le coeur des supporters florentin. Seul point noir : le décès en cours de saison du président Mario Cecchi Gori, qui affecte particulièrement Batistuta : " Il a aimé la Fiorentina et il n'aurait pas dû mourir avec son équipe en Serie B. La vie est parfois injuste ". De retour au premier plan, le club florentin arrache Rui Costa à Benfica : un transfert déterminant tant les pieds soyeux du Portugais se marieront à merveille avec la hargne et le sens du but de Batistuta durant de longues années. Batigol est alors intenable : il marque lors de chacune des 11 premières journées de Serie A et achève la saison 1994-1995 avec 26 galettes au compteur ce qui fait de lui le meilleur buteur du Calcio. La saison suivante est à nouveau une réussite : l'avant argentin plante 29 fois toutes compétitions confondues, la Fiorentina termine quatrième et décroche une première qualification européenne depuis 7 ans et, surtout, remporte la Coppa Italia. En demi-finale, Il Re Leone plante 4 buts lors des deux manches face à l'Inter Milan avant de remettre le couvert avec deux pions lors des deux manches de la finale contre l'Atalanta (1-0, 0-2) : " En sortant du tunnel la coupe à la main, je me suis senti un instant comme le roi du monde. " Trois mois plus tard, Batistuta met à genou le grand Milan, époque Berlusconi, lors de la Supercoupe italienne. En première mi-temps, il ridiculise Franco Baresi pour ouvrir le score puis, alors que l'AC a égalisé via Dejan Savicevic, il crucifie à nouveau le gardien Sebastiano Rossi d'un coup-franc surpuissant des 25 mètres avant de se diriger vers les caméras de la Rai pour crier son amour à son épouse : " Ti amo Irina ". L'année 1997 est marquée par le parcours de la Viola en Coupe des Vainqueurs de Coupe : après avoir notamment éliminé le Sparta Prague et Benfica, la Fiorentina est opposée au FC Barcelone en demi-finale. À l'aller, au Camp Nou, l'Argentin, sifflé durant toute la partie, marque l'un des golazos les plus spectaculaires de sa carrière mais sa suspension au retour l'empêche de défendre le nul acquis à Barcelone et ses coéquipiers sont finalement battus à Florence. Bien que Batigol continue à faire pleuvoir les buts sur le Calcio tout au long des nineties, jamais la Fiorentina ne parvient réellement à se mêler à la lutte pour le scudetto. Le meilleur classement enregistré lors de la période de l'Argentin sera une 3e place en 1998-1999. Guillermo Amor, Jörg Heinrich, Luis Oliveira, Moreno Torricelli, Edmundo, Rui Costa, Toldo, Batistuta et consorts décrochent ainsi leur ticket pour la Champions League, une première pour l'Argentin. Si les Florentins ne parviennent pas à s'extraire de la deuxième phase de poule, leur buteur se met néanmoins en évidence en claquant 5 buts dont deux petits chef d'oeuvres en terres anglaises, à Arsenal et Manchester United. À 31 ans, Batistuta est alors au sommet de son art et il doit bien se rendre à l'évidence : s'il veut décrocher des trophées, il n'a d'autre solution que de quitter sa Fiorentina. Les candidats acquéreurs sont nombreux et le cannoniere opte pour l'AS Roma, qui dépense 36 millions d'euros. Un choix qui s'avère rapidement gagnant : son entente avec Francesco Totti fait des étincelles et Bati plante 20 roses en championnat. De quoi décrocher le titre tant convoité, devant la Juventus : une première pour la Louve depuis 18 ans, une première tout court pour l'Argentin. Batistuta restera encore un an et demi dans la capitale, suivi d'un passage de six mois à l'Inter Milan mais le poids des ans commence à se faire sentir et les buts s'espacent. En 2003, il quitte finalement la Botte et s'envole pour une dernière pige au Qatar où il terminera meilleur buteur de la compétition, tout un symbole, avant de tirer définitivement sa révérence. Son charisme, son tempérament de guerrier et, bien sûr, ses buts auront laissé une trace indélébile dans le coeur des tifosi de la Fiorentina mais également de tous les suiveurs du Calcio des nineties, une époque où le championnat italien est sans doute ce qu'il se fait de mieux sur la planète foot. Jugez plutôt : durant toute la décennie, les clubs italiens ont remporté pas moins de 3 Champions League (5 finalistes malheureux), 3 Coupes des Vainqueurs de Coupe (1 finaliste) et 7 Coupe de l'UEFA (6 finalistes). Clinique dans ses face-à-face avec les gardiens, dangereux des deux pieds, habile dos au but et d'une précision exquise sur coup-franc, Batistuta, buteur devant l'éternel, a été l'incarnation d'un football combatif et romantique. Idole de Luis Suarez, il jouissait d'une véritable aura authentique comme en témoigne Daniele De Rossi, son coéquipier à la Roma : " Quand Batistuta arrivait, il y avait une lumière... Une lumière merveilleuse ". Après avoir émigré avec son épouse et ses quatre enfants en Australie durant deux ans, Batistuta coule désormais des jours heureux, chez lui, en Argentine où il s'adonne à son autre passion : le polo. Un luxe auquel il a bien cru ne jamais avoir droit. Usés par les nombreuses infiltrations reçues tout au long de sa carrière, ses cartilages et ses tendons se sont progressivement détruits et le faisaient souffrir à un tel point qu'il envisageait même l'amputation comme seul soulagement possible. Solution heureusement écartée au profit d'opérations qui lui ont permis de retrouver la paix et même le chemin des terrains en 2014 pour un match de charité. Ponctué de deux buts, évidemment...