Si le mur de Donald Trump est érigé, il sera visible depuis Ciudad Juárez. La ville est située tout au nord du Mexique et est adossée aux États-Unis. Le Rio Bravo, ou Rio Grande comme on l'appelle outre-Atlantique, fait office de frontière naturelle. De l'autre côté du fleuve, se trouve la ville américaine d'El Paso. Ciudad Juárez, l'une des plus grandes villes du Mexique septentrional avec son 1,5 million d'habitants, est située au milieu du désert de Chihuahua. En été, il y fait extrêmement chaud et, en hiver, extrêmement froid. Mais les différences thermiques ne sont pas le principal problème.
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Si le mur de Donald Trump est érigé, il sera visible depuis Ciudad Juárez. La ville est située tout au nord du Mexique et est adossée aux États-Unis. Le Rio Bravo, ou Rio Grande comme on l'appelle outre-Atlantique, fait office de frontière naturelle. De l'autre côté du fleuve, se trouve la ville américaine d'El Paso. Ciudad Juárez, l'une des plus grandes villes du Mexique septentrional avec son 1,5 million d'habitants, est située au milieu du désert de Chihuahua. En été, il y fait extrêmement chaud et, en hiver, extrêmement froid. Mais les différences thermiques ne sont pas le principal problème. " Ici, il faut survivre à la guerre ", explique Raúl Reveles. La guerre dont il parle est celle à laquelle se livrent les trafiquants de drogue. Elle fait rage depuis dix ans à Ciudad Juárez. L'homme, boucher de profession et amateur de football, se souvient qu'en 2010, un mail lui a été envoyé, ainsi qu'à beaucoup de ses voisins. On lui demandait de ne pas se montrer en rue, car il risquerait d'être assassiné par des hommes armés. Cette année-là, 3.103 personnes ont été tuées à Ciudad Juárez : près de dix par jour. La ville était devenue paranoïaque, les gens n'osaient plus se regarder dans les yeux. Les habitants ne se sentaient en sécurité qu'à un seul endroit : le stade de football du FC Juárez, le club local, était leur oasis de paix. " Pendant deux heures, on oubliait tout. Pendant les matches des Bravos (le surnom de l'équipe locale, ndlr), il ne se passait rien ", relate Reveles, tout en servant des clients dans sa boucherie. " Ici, à Juárez, il n'y a pas beaucoup de loisirs pour les familles ", ajoute Roberto Sierra, le fondateur de l'un des clubs de supporters du FC Juárez. Le groupe a choisi un nom qui frappe les imaginations : El Kartel. Cette appellation n'est-elle pas un peu trop agressive ? Sierra explique : " Lorsqu'on recherche la signification de ce mot dans le dictionnaire, on y trouve une association de personnes qui poursuivent un but commun. En 2002, le terme n'avait pas d'autre signification. Il nous avait semblé approprié, à l'époque. " Ciudad Juárez est l'un des principaux points d'acheminement de la drogue destinée aux États-Unis. Pour en garder le contrôle, une lutte sans merci oppose ces dernières années les cartels de la drogue de Juárez et de Sinaloa, un État au nord-ouest du Mexique. L'année la plus meurtrière fut, justement, 2010 : elle a valu à Ciudad Juárez d'être élue ville la plus violente du monde. Dans ce climat de violence, le football apporte un peu de distraction. Les habitants de Ciudad Juárez ont déjà vu défiler plusieurs clubs de football. Au milieu des années 80, le CF Cobras a vu le jour, mais six ans plus tard, le club avait déjà rendu l'âme. En 2005, ce fut au tour du Club de Fútbol Indios. Il a disparu en 2012 à cause d'une mauvaise gestion, mais était quand même parvenu à atteindre la première division. C'était en 2008, au terme d'un match contre le Club León. Les supporters ont voulu célébrer ce succès, mais rapidement, une rumeur s'est répandue, selon laquelle des tueurs à gage auraient investi les rues de la ville pour tirer sur tout ce qui bouge. La peur a gagné les supporters, qui sont restés prudemment dans les environs de l'aéroport, loin du centre-ville. La joie et l'angoisse ne sont pas toujours très éloignées. Le FC Juarez est né en 2015, sur les cendres des Indios. Mais la passion pour les Indios est restée intacte. Au début de cette saison, El Kartel, le fan-club de Roberto Sierra, a demandé d'ouvrir le stade. Les supporters se sont assis dans les tribunes et se sont mis à chanter pendant 90 minutes. Petit détail : la pelouse était vide. Aujourd'hui, ces mêmes supporters sont à fond derrière le FC Juárez. Si la ville possède toujours un club de football professionnel, elle le doit à deux moments. En 2010, une bataille sanglante a été à l'origine d'une initiative citoyenne. Lors de cette attaque meurtrière, connue sous le nom de " massacre de Villas de Salvárcar" , un commando armé a assassiné 16 personnes, dont plusieurs étudiants. En réaction, une série d'entrepreneurs de la ville a rassemblé ses forces pour contrecarrer cette violence : ils ont créé une commission afin d'assurer la sécurité. Le président Luis Alonso Valle : " Nous avons recherché d'autres endroits propices à la détente. Lorsqu'on sortait à six heures du soir, il n'y avait rien à faire en ville. Aujourd'hui, il existe des activités comme le football. Et les gens recommencent à sortir. " Un deuxième moment est survenu en 2015. Un groupe d'entrepreneurs a estimé que trois ans sans football professionnel, c'était assez. Juan Carlos Talavera, l'actuel président du FC Juárez, raconte : " Le projet a vu le jour grâce à six familles. En relativement peu de temps, nous nous sommes affiliés à la fédération de football et nous avons placé des joueurs sous contrat. " Le nouveau club de football a connu un succès immédiat. 190 jours après la création de l'équipe, celle-ci a remporté la tranche en deuxième division. Le rouge et blanc des Indios a fait place au vert fluo des Bravos. Les gens sont peu à peu revenus au stade. Le FC Juárez a réalisé une première lorsque l'un des investisseurs, Alejandra de la Vega, est devenu la première femme présidente d'un club de football mexicain. Et ce, dans une ville qui était considérée, jusqu'il y a peu, comme la ville la moins accueillante du monde pour la gent féminine. Depuis 1993, des dizaines de femmes y ont été assassinées chaque année. Les meurtres de femmes à Ciudad Juárez ont fait l'objet de nombreux films et documentaires. C'est aussi le thème central de la version américaine de The Bridge. Le titre de cette série fait référence au pont qui enjambe le Río Bravo et relie la ville américaine d'El Paso à la ville mexicaine de Ciudad Juárez. La série a même été tournée dans la région. À cause des assassinats de femmes et du trafic de drogue, la ville a évidemment acquis une certaine réputation. Tout le monde n'accepte donc pas d'aller s'établir dans le nord du Mexique afin d'y... jouer au football. Lorsqu'on a demandé à l'entraîneur Miguel Fuentes, originaire de Guadalajara, s'il voulait emménager à Ciudad Juárez, il a longtemps hésité. " C'est comme si l'on m'avait demandé d'aller entraîner en Irak. Mais ma vision de la ville a changé lorsque je suis venu habiter ici. On ne parle que du côté négatif de la ville. Les gens pensent que l'on trouve des cadavres à chaque coin de rue, mais c'est faux. Je vis sereinement, ici. " Ciudad Juárez commence à regoûter aux joies de la vie, avec le football comme thérapie hebdomadaire. Ou, comme le président l'explique sur le site internet : " Continuez à nous soutenir avec cette passion qui caractérise les frontaliers. Après chaque coup dur, nous nous relevons et nous continuons. Lorsque les Bravos jouent, c'est tout Juárez qui joue ! "