Après un début difficile, il a rejoint l'élite absolue et remporté sept titres. Pour beaucoup, Marat Safin est le nouveau maître du tennis. "Pourtant, je ne serai jamais un Sampras. Nul ne peut l'égaler", dit-il.
...

Après un début difficile, il a rejoint l'élite absolue et remporté sept titres. Pour beaucoup, Marat Safin est le nouveau maître du tennis. "Pourtant, je ne serai jamais un Sampras. Nul ne peut l'égaler", dit-il. Après sa victoire en finale de l'US Open, le Moscovite s'est laissé séduire par les nombreuses invitations des médias américains. Il est intervenu dans les talkshows des quatre chaînes les plus importantes et s'est prêté à une séance photo couplée d'une interview dans un salon de thé russe à Manhattan. Il s'est soumis à un feu roulant de questions de plusieurs heures. Il ne s'est énervé qu'une seule fois. Lorsqu'un journaliste lui a demandé s'il allait devenir un produit de marketing russe, comme Anna Kournikova. "Comment pouvez-vous me comparer à elle", s'est-il exclamé. "Elle n'a pas encore remporté de tournoi". Safin joue merveilleusement, il est convivial, il parle couramment le russe, l'espagnol et l'anglais et il ressemble à un jeune dieu. Il dispose des ingrédients nécessaires pour décrocher quelques juteux contrats publicitaires. Lorsqu'il était encore Junior, on avait déjà décelé son potentiel en la matière. D'ailleurs, jamais il n'a éprouvé de difficultés à financer sa carrière. Il lui est plus difficile de refuser des contrats. Il a d'ailleurs eu un différend avec deux sponsors pour n'avoir pas respecté ses engagements: avec le célèbre bureau de management IMG et avec le banquier israélien Bruce Rappaport, installé à Genève. Depuis le début de l'année, il est sous contrat chez Elite Management Group, la société d' Ion Tiriac. La grande majorité des joueurs de tennis sont représentés par un manager depuis l'intronisation du professionnalisme, il y a plus de trente ans. Richard Krajicek en a même deux. Quand le jeune Safin s'est vu barré dans son pays, par manque de raquettes, de balles et d'installations d'entraînement valables, il a cherché un soutien financier pour s'expatrier. Rappaport était prêt à payer les frais de sa formation en Espagne. Il l'a fait pendant trois ans, de 1994 à 1997. Ensuite, Safin a commencé à gagner un peu d'argent dans le circuit ATP et le banquier a réclamé sa mise. IMG l'a rachetée pour une somme de 14 millions, devenant ainsi le représentant du joueur. Depuis lors, ce contrat a été rompu. Safin aurait demandé à un avocat de l'en délier. Il se refuse à tout commentaire personnel sur cette affaire : "C'était un malentendu". Outre Elite Management Group, le Russe a un autre bureau: Prime Management, une société israélienne qui a notamment des droits sur le tournoi ATP de Tachkent. Safin l'a remporté l'an dernier. Un représentant de Prime Management explique la rupture de Safin avec IMG: "Il voulait gérer lui-même sa carrière. Il s'est simplement racheté lui-même quand il en a eu les moyens". IMG s'est contenté de hausser les épaules, quand Safin l'a quitté. Sa victoire à l'US Open et dans six autres tournois a ravivé la douleur, d'autant que plusieurs joueurs réputés ont quitté l'entreprise, comme Andre Agassi, un client fidèle qui rapportait des contrats valant des dizaines de millions de dollars. Côté dames, Martina Hingis et Anna Kournikova ont opté pour un concurrent, Octagon, autrefois appelé Advantage International. Safin a préféré un bureau de moindre envergure. Son choix semble plutôt raisonnable. Le Roumain Tiriac est réputé être un négociateur roué, qui a conclu des contrats mirobolants pour de vieux clients comme Boris Becker et Goran Ivanisevic. Cette année, le contrat de Safin avec Adidas prend fin. L'entreprise devra consentir de gros sacrifices pour le prolonger. En tout cas, Tiriac a déjà fait forte impression sur sa nouvelle recrue. "Il parle comme s'il était Dieu", explique Safin. "Le Dieu du tennis". Dire qu'auparavant, Tiriac était surnommé le Comte Dracula... Il n'y a pas de doute là-dessus: Safin va faire des affaires en or. Il représente l'avenir du tennis. Pete Sampras a été le premier à le reconnaître. Vainqueur de treize tournois du Grand Chelem, l'Américain s'est exprimé en ces termes après avoir été humilié par Safin en finale de l'US Open: "C'est comme si j'avais été submergé par une tornade". En une heure et demie et trois sets, le tennis avait changé d'idole. Safin a ajouté une dimension au tennis en finale de l'US Open. Il a semblé n'éprouver aucune difficulté à maîtriser les services ultrarapides de son adversaire, retournant la balle où il le voulait, surtout dans les pieds de Sampras. Au terme de ce match à sens unique, le Moscovite a déclaré: "Je ne sais pas comment j'ai fait!" Safin a étalé la même classe que Sampras dix ans avant lui, contre Andre Agassi, dans la même épreuve. Il a créé une fameuse surprise. Certes, il avait la réputation d'un grand talent doté de possibilités encore indiscernables, mais il était tout aussi capable de piquer une crise de colère quand ça n'allait pas. En une saison, il cassait environ quarante raquettes, de frustration. Il n'était pas des plus forts mentalement. L'organisation de l'Open d'Australie lui a infligé une amende pour n'avoir pas fait de son mieux. "J'étais furieux sur moi-même et j'ai volontairement renvoyé une balle dans les filets avant de gaspiller une autre balle. L'arbitre en a conclu que je sabotais la partie", avoue-t-il honteusement. Durant les premiers mois de la saison passée, Safin ne semblait pas en mesure d'exploiter les qualités qu'on lui reconnaissait. En dix tournois, il échoué huit fois avant d'arriver au tableau principal et en Coupe Davis, contre l'Espagne, il s'est fait battre poar Alex Corretja et par Juan Carlos Ferrero. A Copenhague, il a atteint les demi-finales mais il n'a tenu que trois sets face au Suédois Andreas Vineiguerra, fils d'un fabricant italien de pizzas. Il pouvait descendre plus bas encore, comme il le prouva deux semaines plus tard à Indian Wells. Là, sous le soleil californien, il gagna un jeu de moins encore face à Nicolas Escudé. Il était proche du désespoir : "Je me sentais déboussolé. J'ai failli mettre fin à ma carrière". Le déclic se produisit au tournoi de Barcelone, après sa rupture avec Rafael Mensua, son entraîneur. Il confia sa destinée à un compatriote, l'ancienne vedette Andreï Chesnokov, qui avait été contraint de mettre fin à sa carrière à cause d'une fracture de la jambe. Ce fut une réussite. Safin: "Il me tenait exactement le même discours que mon ancien coach mais je l'ai compris. Je devais apprendre à me battre sur le court, ce que je n'avais jamais fait. Savez-vous combien de parties j'ai perdues 6-0 dans le deuxième set? Je distribuais des cadeaux de Noël toute l'année". Safin a montré son véritable visage dans la capitale catalane. Bien qu'il ait déclaré n'y avoir pas produit son meilleur tennis et avoir souvent été mis en difficulté, il s'est battu jusqu'au dernier point dans chaque rencontre. Il a ainsi battu les Argentins Zabaleta, Puerta et Gaudio, spécialistes de la terre battue, puis Lapentti, Norman et Ferrero. "Avoir passé des matches très durs contre Zabaleta et Puerta m'a donné confiance. En deux ou trois jours, j'avais changé. Mes services étaient plus durs, j'osais jouer plus près du filet. La confiance vient lentement mais disparaît vite. Il y a deux ans, j'ai pour ainsi dire perdu un semestre et j'étais incapable de servir dans les lignes. Maintenant, depuis des mois, je suis à mon meilleur niveau. Tout est dans la tête. Oui, j'ai un cerveau et quand je m'en sers, tout se passe très bien". Le titre de Barcelone a été le premier d'une série de sept, la saison passée. Une semaine plus tard, il a été invaincu à Majorque, l'île de Carlos Moya, qu'il est parvenu à battre au prix de rudes efforts, en quarts de finales. Sur les courts de Toronto, Flushing Meadows et en salle à Tasjkent, à St-Petersbourg et à Bercy, il a une fois de plus étalé sa mutation psychologique, même s'il a conitnué à casser ses raquettes de temps en temps. "La pensée positive est la clef de tout. Avant, j'étais trop négatif. Maintenant, j'aborde chaque tournoi avec la volonté de le gagner. Se contenter d'une place en quarts ou en demi-finales n'a aucun sens. Ça ne représente rien du tout". A la fin de l'année, il a failli devenir le plus jeune numéro un mondial de l'histoire. Avant le dernier tournoi de l'année, il comptait 75 points d'avance sur son premier poursuivant, Gustavo Kuerten. Le Brésilien a livré le meilleur de lui-même au moment où Safin payait le prix d'une lourde saison, durant laquelle il avait disputé exactement cent matches en simples. Grâce à ses victoires face à Sampras en demi-finale et à Agassi en finale, Kuerten a battu Safin sur la ligne. La différence est de quinze points, soit une victoire. Ce fut la plus grande déception de Safin, dans une saison qui faisait figure de conte de fées.Coen Vemer, ESM.