Le tirage au sort de la phase finale d'un tournoi international de football constitue d'habitude un moment de félicité pour le pays hôte. Ce n'était vraiment pas le cas le 12 décembre dernier à Paris pour la répartition des groupes du premier EURO à vingt-quatre en juin dans l'Hexagone. Quatre semaines après les attaques contre la capitale française, six jours après que le Front National eut réalisé des scores records lors des Régionales, l'ambiance est plutôt plombée au pays de Voltaire et de Luis Fernandez, en ce samedi d'automne.
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Le tirage au sort de la phase finale d'un tournoi international de football constitue d'habitude un moment de félicité pour le pays hôte. Ce n'était vraiment pas le cas le 12 décembre dernier à Paris pour la répartition des groupes du premier EURO à vingt-quatre en juin dans l'Hexagone. Quatre semaines après les attaques contre la capitale française, six jours après que le Front National eut réalisé des scores records lors des Régionales, l'ambiance est plutôt plombée au pays de Voltaire et de Luis Fernandez, en ce samedi d'automne. Au Palais des congrès, l'habituelle mécanique des fluides de Didier Deschamps a pourtant fonctionné. Les Bleus ont hérité d'un groupe plus qu'abordable : Suisse, Albanie et Roumanie. Personne ne s'enthousiasme pourtant dans un pays déjà engoncé dans une crise morale profonde, traumatisé par les attentats de janvier et novembre. Dans le monde du foot, tout le monde a, en outre, bien conscience qu'un carnage a été évité de justesse le 13 novembre au Stade de France, qui doit abriter sept rencontres - dont la finale - du prochain championnat d'Europe. " L'enquête n'est évidemment pas bouclée mais on sait déjà que l'enceinte de Saint-Denis devait constituer l'épicentre des attaques du mois dernier. Si tout avait fonctionné, on aurait chiffré les morts par centaines ", confie un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur. Quelques rares voix se sont depuis élevées - dont celle de Just Fontaine - pour donner l'EURO à un autre pays. Sans suite. Certains maires des dix villes concernées, comme celui de Toulouse, ont également évoqué l'hypothèse de supprimer les " fan-zones " avant que le ministère ne décide de les maintenir. Même si l'état d'urgence menace de durer, les supporters ont vite repris le chemin des stades. Partout, la même solidarité. Une banderole " Nous sommes Paris " a été déployée par les Ultras-Marseille, boulevard Rabatau dans la cité phocéenne. " Comment pouvait-il en être autrement ? ", balaie l'un d'eux. Ceux de Nice ont allumé des bougies et détourné un de leurs chants, " Daech, Daech, on t'enc... ". Saint-Etienne et PSG ont joué avec des maillots qui faisaient référence aux attaques. Un couac a même été évité à Bastia, lors du derby corse contre le Gazélec Ajaccio, quand les dirigeants ont d'abord refusé de diffuser l'hymne français - qu'on jouait dans toute l'Europe le même week-end - avant de revenir à la raison. Quelques dissonances se sont néanmoins fait entendre dans cette concorde nationale, souvent proches de l'extrême-droite. L'équation est simple et renvoie au Qatar et, partant, au PSG. Du coup, beIN Sports, la chaîne qatarie, s'est sentie obligée - peut-être sur injonction de l'Elysée, comme l'assure une rumeur - de diffuser le 27 novembre l'hommage national aux victimes aux Invalides. Une option étonnante de la part d'une chaîne, où on ne pose aucune question qui fâche et dont les journalistes donnent dans l'hagiographie. " C'est à la fois un choix politique, un calcul stratégique et une façon de se dédouaner ", raille un cadre d'un canal concurrent. Le lendemain, le PSG rendait un hommage XXL aux victimes au Parc des Princes. Une semaine plus tard, le 6 décembre, Khaled al-Attiyah, le ministre des Affaires étrangèresdu Qatar, donnait une interview au JDD pour expliquer que son pays est " impitoyable contre le terrorisme. " Plus loin, il détaille les mesures prises par l'émirat contre le djihadisme tout en constatant que " la France n'est pas le pays le plus accueillant pour nos investissements. " Ceux qui s'élèvent, comme en Corse, contre le jeu trouble du pouvoir qatari ne sont pour lui que " des voix discordantes qui n'aiment pas nous voir investir ici ", tout en promettant de " poursuivre ceux qui accusent le Qatar (de liens avec le terrorisme) sans preuve ". " Le Qatar est une terre paradoxale où des wahhabites éclairés et polygames côtoient des fondamentalistes ", affirme Georges Malbrunot, écrivain-journaliste qui travaille depuis longtemps sur le Moyen-Orient. " Dans le domaine sportif, ils font bien les choses. Ils sont allés en finale du championnat du monde de handball qu'ils ont organisé (avec une multitude de joueurs européens naturalisés en janvier 2015). Après, comme souvent dans le pays, il y a des choses un peu étranges. L'Etat construit des enceintes de foot, achète des joueurs et des entraîneurs étrangers mais la population déserte les stades. " On ne sait pas encore ce que donnera l'équipe qatarie au Mondial 2022 mais leur implication avec le PSG est totale. Neuf titres en quatre ans plus trois quarts de finale de Ligue des Champions, des recettes budgétaires sans cesse revues à la hausse et une volonté permanente de faire grandir le club. Aujourd'hui, Nasser al-Khelaïfi (président du PSG) est reçu partout et même les dirigeants du Bayern Munich ne lui cherchent plus des noises. Mieux : au contraire d'actionnaires précédents de la société parisienne (Canal Plus, Colony Capital), Qatar Sports Investments (QSI) a décidé d'investir dans les structures du club. Dernier projet en date : la création d'un centre d'entraînement pharaonique de 300M€ d'ici trois ans, façon Aspire à Doha, sur le site de Grignon. " Ils ne sont ni philanthropes ni aveugles. Ils ont une vision à moyen ou long terme et s'y tiennent ", conclut Malbrunot. " Pour l'instant, ils s'en tirent plus que bien. " Dans un autre registre, une note - révélée par RTL en octobre - du Service Central du Renseignement Territorial SCRT), chargé de repérer les dérives sectaires, communautaires et identitaires pouvant mettre en danger les valeurs républicaines, pointait une radicalisation potentielle dans le monde amateur. Son titre : " Le sport amateur vecteur de communautarisme et de radicalité ". Dans ce document destiné aux préfets et aux ministères concernés, il est fait état de prières sur la pelouse à la mi-temps d'un match d'une équipe de Perpignan, d'éducateurs sportifs, fichés comme salafistes par les services de renseignement, qui prient " en déployant des tapis de prière dans les gymnases " tout en encadrant des adolescents, voire de clubs, comme à Roubaix, soupçonnés de prosélytisme. Pour l'auteur du document, ce phénomène découlerait directement du " repli communautaire " observé dans de nombreux quartiers en France. En 2012, à Lyon, comme le signale le quotidien régional Le Progrès, des musulmans se réunissaient chaque dimanche pour prier sur le stade municipal Juninho. " Ça se répète plusieurs fois dans l'après-midi. Parfois, ils sont dix, parfois quinze. C'est choquant. Ce n'est pas marqué " lieu saint ", ici, c'est marqué " stade municipal "' ! " On vit ça comme une provocation !", stigmatisait un témoin, bien évidemment anonyme. On remarquera lorsque la sélection brésilienne célèbre une de ses victoires, comme à la Coupe du monde 2002, avec force démonstration spirituelle, ça ne dérange personne ou presque. Jamel Sandjak, président de la Ligue Paris Ile-de-France, l'unique ( !) représentant de la " diversité ", comme on dit de ce côté-ci du Quiévrain, ne croit pas à la radicalisation du foot amateur : " C'est un mot à la mode. Si on parle de prosélytisme, on a eu deux, trois cas. On a essayé d'en savoir plus, de comprendre. On m'a beaucoup sollicité pour parler de la communautarisation dans le football. Je ne connais pas de club communautaire en France. Si j'avais des cas, j'agirais immédiatement mais je ne ferais pas de pub avant d'éviter l'instrumentalisation. " Si l'ambiance autour du tirage au sort de l'EURO 2016 était si morose, on le doit pour partie aux événements des jours qui ont précédé. L'affaire dite " Valbuena-Benzema " et l'exclusion temporaire ( ?) de la sélection française du joueur du Real Madrid pour commencer ; la conférence de presse irréelle de Noël Le Graet, le président de la Fédération, le 10 décembre, pour expliquer cette décision ensuite ; la décision du Tribunal du sport (TAS), le lendemain, de ne pas surseoir à la suspension de Michel Platini par la FIFA, et donc le priver d'assister au lever de rideau d'un tournoi qu'il a grandement contribué à donner à son pays, enfin. Au-delà de la coïncidence du calendrier, le sort de Benzema et de Platini semble pareillement mal barré. Mais quand l'un (le triple Ballon d'Or) bénéficie d'une clémence stupéfiante de la presse française (à l'exception de France Football qui fait un excellent travail d'investigation sur le sujet), l'autre (le Merengue) se fait crucifier sur l'autel de la morale déliquescente des footballeurs et du traumatisme post-Knysna. Dans un registre cousin, Griezman, Mavinga, Niang, Ben Yedder (14 mois) et Mvila (19 mois) avaient été suspendus de toute sélection en 2012, au-delà de toute mesure, pour avoir fait la fête entre deux matchs des Espoirs. De la même façon, Benzema ne bénéficie d'aucune circonstance atténuante, nonobstant la présomption d'innocence. Le ministre des Sports, Patrick Kanner, a demandé son éviction des Bleus avant même la décision de Le Graët. Le Premier ministre, Manuel Valls, s'est positionné, tout pareil : " Un grand joueur doit être exemplaire, sinon il n'a pas sa place en équipe de France. " Cette " exemplarité " est, de toute évidence, à géométrie variable puisqu'au même moment Earvin N'Gapeth, volleyeur génial (vainqueur de la Ligue Mondiale et de l'Euro avec les Bleus), peut renverser trois personnes en voiture à Modène (Italie) avant de s'enfuir et de se rendre ensuite au commissariat sans qu'aucun politique ne s'émeuve. Même chose avec Nikola Karabatic (vainqueur de l'Euro, du Mondial et des JO plusieurs fois, peut-être le meilleur handballeur de l'histoire) condamné pour escroquerie dans une affaire de paris suspects avec la Française des jeux mais qui peut continuer à jouer en Bleu. Par chance, ils ne sont pas footballeurs. Benzema, lui, cumule les handicaps : il n'est pas amène avec la presse, vient des quartiers et il est musulman. A l'inverse, Platini est une icône absolue du sport français, il a été un joueur génial, un éphémère sélectionneur, un GO du Mondial 98 et un membre influent de la FIFA puis de l'UEFA. Pendant que la presse anglo-saxonne ne le ménage pas, celle d'ici prétend qu'" il a été moyen en com' ". Il y a une expression, ici, pour ça : deux poids, deux mesures. Entre les éliminations précoces habituelles en Europe (Lyon, Bordeaux, Monaco cette fois), le niveau affligeant d'une Ligue 1 qui n'en finit plus de régresser (cf. encadré) et l'arrogance ordinaire (à prétendre, par exemple, faire partie des cinq grands championnats), il y eut donc la conférence de presse ubuesque de Noël Le Graët. En un peu moins d'une heure, debout, façon stand-up, le président de la Fédé a livré une prestation étrange, essayant l'humour (" Mathieu a eu l'imprudence de laisser traîner son téléphone, je garde le mien toujours sur moi "), la mansuétude (" [ce sont] deux garnements. Il faut savoir pardonner ") et ménageant la chèvre (Valbuena), " la victime ", et le chou (Benzéma), " un bon garçon qui s'est laissé aller à faire des trucs dingos ". Entre deux punchlines, il a quand même exclu le joueur du Real comme le lui demandaient certains membres du Comité exécutif de l'instance, les sponsors et le ministère des Sports. Au fond de lui, il regrettait de devoir se passer de son meilleur joueur. Pas loin de penser comme Zidane : " J'espère qu'on ne regardera que l'aspect sportif (sic) et que son affaire se réglera. C'est le plus important. " Sur ce plan-là, certes déplacé, l'avènement de Martial à United, les prestations de Griezman à l'Atletico ne sont pas des bonnes nouvelles pour le Madrilène. Sans parler de Giroud, sacrément bon cette année avec Arsenal. Puis Le Graët a repris le cours de son show en taillant le président de la Ligue (dont il a été le patron entre 91 et 2000). Des propos déplacés dans ce contexte, un ton hors-sujet, une mise en scène grotesque et une confusion des genres déplorable l'avant-veille du tirage au sort de l'EURO. Un bon baromètre de l'état du football français à cinq mois de l'organisation d'un troisième championnat d'Europe (après ceux de 60 et 84) sur le territoire : tristesse, marasme, abattement, sidération, perte de l'estime de soi... Les symptômes exacts de la dépression. PAR RICO RIZZITELLI - PHOTOS BELGAIMAGEKarim Benzema cumule les handicaps : il n'a pas bonne presse, vient des quartiers et est musulman. Deux symboles de la déliquescence du foot français : Angers, montant, a longtemps occupé la deuxième place. A l'inverse, Lyon accumule les échecs depuis son élimination en C1.