Vendredi 30 juin : au moment où l'Allemagne entame son quart de finale face à l'Argentine, les Brésiliens s'entraînent sur la pelouse de Francfort, où ils joueront le lendemain face à la France. Personne, dans le staff du pays quintuple champion du monde, ne juge utile d'observer en direct l'équipe allemande, futur adversaire potentiel. Ils sont comme ça, les Brésiliens : ils ont une confiance en eux débordante. Ou appelons ça de la vanité. Ils se pensent tellement supérieurs qu'ils sont certains de ne pas pouvoir perdre un match. Dans le pire des cas, ils risqueraient une fois ou l'autre de ne pas gagner. Et cette vanité est finalement le pire ennemi des stars sud-américaines.
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Vendredi 30 juin : au moment où l'Allemagne entame son quart de finale face à l'Argentine, les Brésiliens s'entraînent sur la pelouse de Francfort, où ils joueront le lendemain face à la France. Personne, dans le staff du pays quintuple champion du monde, ne juge utile d'observer en direct l'équipe allemande, futur adversaire potentiel. Ils sont comme ça, les Brésiliens : ils ont une confiance en eux débordante. Ou appelons ça de la vanité. Ils se pensent tellement supérieurs qu'ils sont certains de ne pas pouvoir perdre un match. Dans le pire des cas, ils risqueraient une fois ou l'autre de ne pas gagner. Et cette vanité est finalement le pire ennemi des stars sud-américaines. Cette confiance débordante est l'une des explications de l'élimination de samedi dernier contre la France. Dans ce quart de finale, les Brésiliens ont montré qu'ils n'étaient plus capables de hausser le rythme. Mais il y a encore plus frappant : les Brésiliens ne jouent plus en équipe, la recherche de la gloriole personnelle passe avant les ambitions collectives. Retour sur le match Brésil-Ghana, quatre jours avant l'élimination. Devant les 65.000 personnes qui ont pris place dans le stade de Dortmund, le Brésil mène 3-0 sans avoir dû se surpasser. A deux minutes de la fin, Cafù se lance dans une chevauchée solitaire sur le flanc droit. Ronaldinho est complètement démarqué et agite les bras avec insistance pour réclamer le ballon. Mais le back droit préfère tenter lui-même sa chance et son envoi échoue sur le gardien africain. Ronaldinho râle et ne sait pas le cacher. Pendant toute la minute qui suit, il ne bouge pas d'un pouce. Son visage trahit sa mauvaise humeur, l'éternel sourire a disparu. Il enguirlande Cafú. Pour la première fois depuis le début de cette Coupe du Monde, on remarque qu'il y a aussi une certaine dose d'égocentrisme chez Ronaldinho, que son regard enjoué a aussi des failles. Autre scène révélatrice, deux jours avant le match contre la France. Le Brésil s'entraîne à Bergisch Gladbach. Dans un petit match, Ronaldo est soudainement prié de jouer arrière central. Etonné, il regarde son entraîneur. Il pense qu'il a mal compris la consigne. Quand il saisit qu'il doit bel et bien reculer à cette place, ses yeux crachent le feu. Le buteur n'accepte pas d'être reconverti en arrière, il se sent humilié. Ronaldo semble implorer ses coéquipiers. Ils rigolent. Carlos Alberto Parreira se contente d'une mimique. On a l'impression que Ronaldo est seul au monde, qu'il est devenu un paria, que son poids majuscule l'isole dans le groupe brésilien. Il a battu le record de buts marqués en phase finale de Coupe du Monde (15), détrônant ainsi Gerd Müller, mais il n'est pas totalement heureux pour autant. " Ronaldo a pris un coup sur la tête ", nous dit un des 700 journalistes brésiliens présents en Allemagne. Tout au long du Mondial, le Brésil a vogué entre allégresse et suffisance, entre authenticité et commercialisation. Quelque part, ce pays est une planète, une espèce de rêve fabriqué qui cherche d'abord à se vendre, avant de penser purement au football. Les Brésiliens ont fait un camp d'entraînement dans les montagnes suisses, ils ont séjourné pendant le tournoi à Königstein et à Bergisch Gladbach : ils voulaient monnayer leur statut. A Weggis, en Suisse, un éleveur de porcs a dû déménager temporairement ses 300 cochons parce que les stars sud-américaines n'auraient pas supporté les odeurs. A Königstein, le bourgmestre a toujours des boutons quand on lui parle des magiciens. Ils ne se sont pas montrés une seule fois en ville et il a fallu envoyer le livre d'or au centre d'entraînement parce que les Brésiliens n'ont pas trouvé quelques minutes pour aller le signer à la maison communale. A Bergisch Gladbach aussi, les gens ont compris que les favoris du tournoi vivaient dans un cocon, complètement isolés du reste du monde. Dans cette localité de la région de Cologne, on fait le bilan du passage des Brésiliens : un monde fou et des embouteillages mémorables. Finalement, ces joueurs se déplacent comme une troupe de théâtre qui donne de temps en temps l'une ou l'autre représentation. Mais les belles représentations ont été rares sur les pelouses allemandes. Le journal Der Spiegel a osé parlé de... Holiday on Grass ! On n'a pas vu le football samba qu'on nous avait promis. L'éclat d'autrefois a disparu. Contre la Croatie et l'Australie, les deux premiers rendez-vous des Brésiliens, on n'a pas vu grand-chose. Il a fallu attendre l'affrontement avec le Japon pour enfin voir du foot agréable à l'£il. Ce fut à nouveau mauvais dans le huitième de finale contre le Ghana. Après ce match, Carlos Alberto Parreira est apparu irrité quand un journaliste lui a demandé à quel moment le Brésil allait enfin produire du beau football. Sa réponse : " Dans l'histoire de la Coupe du Monde, on ne parle pas de beau football ; on parle seulement de victoires ". Le coach était à nouveau complètement désemparé après le match de samedi dernier face à la France. Le Brésil n'a rien montré dans son quart de finale. Pas d'enthousiasme, pas de cohésion, pas de vitesse. L'analyse sans concession de Jorginho, le back droit de l'équipe de 1994 : " Le problème du Brésil est que ses joueurs ne sont nulle part au niveau de la condition physique ". Ceux qui ont assisté à des entraînements du Brésil pendant la Coupe du Monde ont effectivement été étonnés. Les joueurs se sont le plus souvent contentés de petits matches, on aurait dit des gosses tout heureux de se revoir lors du premier jour d'école après deux mois de vacances... " Cette condition déficiente est étonnante car Parreira a un diplôme de préparateur physique. Il comptait sur l'autodiscipline des joueurs et c'est pour cela qu'il ne leur avait même pas remis de programme d'entretien entre la fin des championnats nationaux et le début de la préparation collective pour le Mondial. Mais pendant le tournoi, il a commencé à déceler des signes d'égoïsme dans son groupe. Au fur et à mesure que le Mondial avançait, le coach brésilien fut de plus en plus dépeint comme un pragmatique, un entraîneur misant sur la sécurité avant toute autre chose. Etonnant quand on jette un £il sur l'équipe qu'il a alignée en début de Coupe du Monde. Un entraîneur qui fait confiance au carré magique Ronaldinho- Kaká-Ronaldo- Adriano ne peut a priori pas être taxé d'attentisme excessif. Mais il manquait la passion, on n'a vu des magiciens que dans le match contre le Japon. Pour affronter la France, Parreira a modifié son occupation de terrain. Il a sorti le pâle Adriano, renforcé son entrejeu et laissé Ronaldo seul devant. Et o Fenomeno ne fut que l'ombre de lui-même contre la France, au point de s'affaler tout seul sur le gazon pour provoquer un péno. Ronaldinho, lui, a passé cinq matches à rechercher des espaces. Vu le système de Parreira qui accordait la priorité absolue aux résultats, il a été obligé de s'expatrier sur les flancs pour pouvoir y produire ses dribbles. Il n'avait pas les mêmes libertés qu'à Barcelone, où tout le jeu est construit autour de lui. Ce n'est toutefois pas son style de rechercher les polémiques. Alors, il s'est contenté d'expliquer qu'il faisait ce que l'entraîneur lui demandait : soutenir la défense et veiller à alimenter les attaquants. Dans cette Coupe du Monde, il a aussi manqué à Ronaldinho des attaquants rapides et mobiles. A Barcelone, il a Samuel Eto'o et Ludovic Giuly. Il est étonnant que, contre la France à nouveau, l'entraîneur brésilien n'ait pas fait confiance au feu follet Robinho. C'est l'une des questions auxquelles il devra répondre face à la presse brésilienne. Samedi soir, on a aussi entendu pas mal d'interrogations sur la confiance que Parreira a vouée à la vieille garde, alors que beaucoup attendaient un rajeunissement des cadres. Il y a un an, le Brésil avait balayé l'Argentine en finale de la Coupe des Confédérations. Sur ce même terrain de Francfort où la France l'a ridiculisé. Depuis cette finale, Ronaldinho n'a plus marqué un seul but en équipe nationale. Il est resté dix matches sans trouver l'ouverture. Dans cette Coupe du Monde, il s'est contenté d'expédier des petits centres qui n'arrivaient pas. C'est révélateur des options foireuses que l'équipe brésilienne a prises pendant tout le tournoi. JACQUES SYS, ENVOYÉ SPÉCIAL EN ALLEMAGNE