Dans son pays, on l'ignore. " Personne, en Australie, ne s'intéresse à mon histoire ", dit Bonita Mersiades en serrant fermement son porte-documents. Mersiades dirige le comité de candidature australienne à l'organisation de la Coupe du monde 2022 lorsque, en janvier 2010, à dix mois de la décision de la FIFA, elle est contrainte de démissionner pour avoir émis des critiques sur le rôle joué par certains " conseillers " engagés. Elle a écrit un livre : The Bid - Secrets of the Battle to Host the World Cup, un regard unique sur le travail de lobbying effectué en coulisses. Mais Down Under, personne ne s'en est ému. Frank Lowy, le président de la fédération, est l'un des hommes les plus riches et les plus puissants du pays. Il entretient des contacts privilégiés avec les médias. Le Rupert Murdoch australien, en quelque sorte. Du coup, ceux-ci n'ont pas accordé d'importance aux critiques de Mersiades.
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Dans son pays, on l'ignore. " Personne, en Australie, ne s'intéresse à mon histoire ", dit Bonita Mersiades en serrant fermement son porte-documents. Mersiades dirige le comité de candidature australienne à l'organisation de la Coupe du monde 2022 lorsque, en janvier 2010, à dix mois de la décision de la FIFA, elle est contrainte de démissionner pour avoir émis des critiques sur le rôle joué par certains " conseillers " engagés. Elle a écrit un livre : The Bid - Secrets of the Battle to Host the World Cup, un regard unique sur le travail de lobbying effectué en coulisses. Mais Down Under, personne ne s'en est ému. Frank Lowy, le président de la fédération, est l'un des hommes les plus riches et les plus puissants du pays. Il entretient des contacts privilégiés avec les médias. Le Rupert Murdoch australien, en quelque sorte. Du coup, ceux-ci n'ont pas accordé d'importance aux critiques de Mersiades. Les choses ont changé à l'automne dernier lorsque Michael Garcia, chargé par la FIFA de mener l'enquête quant à une éventuelle corruption lors de l'attribution des Coupes du monde 2018 et 2022, a rendu son rapport et que Hans-Joackim Eckert, juriste de la FIFA, en a publié un résumé. Dans celui-ci, on évoque deux informateurs peu fiables. Leur nom n'est pas cité mais il est clair qu'Eckert visait Mersiades et Phaedra Al Majid, chef des relations avec les médias internationaux du comité de candidature du Qatar jusqu'en 2010, moment où elle a démissionné. Il n'est donc pas étonnant que, voici peu, Mersiades soit venue apporter son soutien au nouveau groupe de pression New FIFA Now. Invitée également, Al Majid a décliné. " Lorsque le résumé du rapport de Garcia a été publié, tout le monde a été étonné tant par son contenu que par le fait que deux dénonciateurs étaient mis à jour ", dit Mersiades à Sport/Foot Magazine. " En quelques secondes, le monde entier savait qui Phaedra et moi étions. Cela nous est non seulement préjudiciable mais cela transgresse également les accords pris en matière de protection des dénonciateurs. " Bonita Mersiades : Non. Et même s'il entrait ici en ce moment, je ne lui demanderais pas. Je connais sa réponse. Techniquement parlant, il n'a pas cité mon nom. Je ne sais pas non plus si ça vient de lui, si cela figure dans le rapport de Garcia ou si cela s'est produit suite à une intervention de la FIFA. Sa réponse n'aurait dès lors aucune importance car, comme je l'ai dit : je la connais. La FIFA est régie par la loi du silence. Celui qui s'exprime, pose des questions ou sort du lot se fait immédiatement couper la tête. Si ce que vous dites ne correspond pas au message qu'ils veulent faire passer, on vous élimine sans pitié. J'admets que, dans un sens, je prends cela pour un compliment (elle rit). Mais vous êtes-vous déjà demandé pourquoi, parmi 75 témoins, la FIFA choisissait deux femmes et les traitait de cette façon ? Je ne suis pas une menteuse comme le prétend le rapport d'Eckert. Je ne suis pas stupide non plus. Alors, qu'ont-ils à cacher ? Qu'est-ce qui leur fait peur ? Ce qui les gêne, c'est que ce que je dis ne leur convient pas. Eckert me reproche d'avoir parlé aux médias. Je ne comprends pas : ce qu'on dit est-il moins crédible parce qu'on en parle aux médias ? Imaginez que Michael Garcia ait écrit cela dans son rapport. Il s'agit tout de même d'un ancien procureur général des Etats-Unis dont le souci principal doit être d'honorer le premier principe de la constitution américaine : la liberté d'expression. Depuis quand ne pourrais-je plus parler aux journalistes de mon pays ? Un pays où la liberté d'expression est de mise également. J'en ai parlé avec lui mais ce que nous nous sommes dit restera entre lui et moi. On peut l'analyser de deux façons. Ou il a fourni le meilleur job possible dans la limite de ses compétences ou il fait ce que la FIFA attendait qu'il fasse : montrer que les deux candidatures choisies n'avaient rien à se reprocher et que, au contraire, c'étaient les perdants qui avaient fait preuve de mauvaise foi. Les paroles de Garcia semblent faire en sorte que les gens optent pour la première lecture. Il a en effet demandé que son rapport soit publié avant même que le résumé d'Eckert ne soit rendu public. Ses détracteurs, par contre, disent qu'il n'a changé son fusil d'épaule que quand The New York Daily News a révélé que le FBI américain avait mené sa propre enquête relative à une corruption au sein de la FIFA. Garcia, qui n'a rien trouvé, aurait donc dû limiter les dégâts. Quoi qu'il en soit : comment peut-on parler d'enquête indépendante quand elle est menée par quelqu'un qui est payé par l'organisation sur laquelle il est chargé d'enquêter ? Il ne faut pas perdre cela de vue. Et comment peut-on parler d'enquête sérieuse quand on n'oblige pas les gens à témoigner, qu'on ne peut pas infliger de sanctions pour de fausses déclarations ou qu'on ne peut pas contrôler les payements ? Je suppose que cela a dû être particulièrement frustrant pour Garcia. Exactement ! Et il savait même que son rapport ne serait jamais rendu public. Car tout cela était convenu avant. Ce n'est que quand il a rendu son rapport à Eckert qu'il a ressenti le besoin de le publier. Et cela coïncide avec le moment des révélations faites par le New York Daily News. Chacun est libre d'en tirer les conclusions qu'il souhaite. Au début, il me semblait motivé et curieux. Au fil du temps, ça a un peu changé. J'ai constaté - et je ne suis pas la seule - qu'il ne suivait pas tout ce qu'on lui signalait. Je n'en sais rien. Dès le premier jour, j'ai dit à Garcia que je n'avais pas de preuves irréfutables mais que je savais des choses sur lesquelles cela valait la peine d'enquêter. Il est difficile d'émettre un jugement sans avoir lu le rapport et sans savoir pourquoi il n'a pas exploité certaines pistes mais je sais qu'il a laissé tomber certaines choses. Il y avait deux dossiers de candidatures australiens. Un dont j'étais responsable et qui voulait faire de la Coupe du monde la plus belle, la plus sûre et la plus amusante qui ait jamais eu lieu. Je m'y suis consacrée corps et âme. Mais il y en avait aussi un deuxième, que seule une poignée de gens connaissaient. Ses promoteurs se réunissaient en cachette, ils bénéficiaient d'un budget de 10,5 millions de dollars australiens soi-disant destiné à des programmes de développement du football en Océanie, en Asie et en Afrique. Ils se rendaient en Russie, au Qatar, en Chine et étaient soutenus par Jack Warner(ex-président de la confédération américaine, il fut contraint de démissionner, ndlr). Nos consultants internationaux étaient comme des poissons dans l'eau dans ce monde. Mon patron de l'époque (Frank Lowy, ndlr) m'a dit plusieurs fois au sujet de l'un d'eux : Il se passe des choses dont je ne peux pas parler mais, je t'en prie, reste à mes côtés et aide-moi à m'en sortir.L'objectif n'est pas de montrer la Russie, le Qatar, les Etats-Unis, l'Angleterre, l'Australie ou même Sepp Blatter du doigt. Ce que je dénonce, c'est un contexte qui s'est installé au fil des années et qui rend possible ce genre d'abus, avec la complicité des fédérations nationales et des confédérations. Malgré ce qu'écrit Eckert, je soupçonne tous les candidats à la Coupe du monde de s'être comportés de la même façon. Si l'Australie n'avait obtenu qu'une seule voix sur base de son mérite, je ne serais pas ici aujourd'hui. J'aurais considéré cette défaite comme honorable. Mais nous avons perdu en ayant recours aux méthodes FIFA : c'est non seulement malhonnête mais aussi inacceptable. Cela ne surprendra cependant personne : toute organisation qui refuse de se soumettre à un contrôle externe tend inévitablement à l'arrogance et ne voit que son propre intérêt. C'est pourquoi je dis qu'il faut une révolution, l'équivalent de la chute du Mur de Berlin au niveau sportif. Je ne connais pas les détails de votre dossier mais nous aimions tous beaucoup les vélos (elle rit). Hélas, ce n'est pas sur ces bases-là que la FIFA décide. Pour moi, ce n'est pas naïf, c'est noble. Mieux vaut un dossier bien ficelé et propre que l'inverse. Quand on dénonce quelque chose, on est seul au monde. J'ai été isolée jusque dans mon propre pays pour avoir osé dire que l'Australie avait fait quelque chose de mal. Et le fait que notre dossier n'ait pas été retenu a encore compliqué les choses. Beaucoup m'ont dit : -Pourquoi fais-tu autant de bruit, notre pays n'a quand même pas été choisi. Pour moi, ça ne change rien. Ce dossier a coûté beaucoup d'argent public, il devait donc être bon. Malheureusement, certaines choses ont fait qu'il n'a pas pu être jugé sur sa valeur. Mais les gens ne veulent pas le savoir. Peut-être que cela en dit long sur le courage dont les femmes font preuve (elle rit). Non, je pense que ce n'est pas un hasard. Je fréquente le monde du football depuis longtemps. Les premiers hommes avec qui j'ai travaillé étaient corrects, surtout en Australie. Mais la FIFA est particulièrement démodée. Les vieux qui siègent au Comité Exécutif, surtout, se croient toujours au siècle dernier. La seule idée qu'une femme leur pose des questions sur leur façon de fonctionner les dérange. Elle est retournée vivre aux Etats-Unis, où elle est née. Je peux seulement vous dire que je reste en contact avec elle et qu'elle vit des moments difficiles. Je pense pourtant qu'il est plus difficile d'avoir dénoncé des choses en représentant un dossier de candidature perdant, comme c'est mon cas. D'autant que tout le monde trouve que l'Australie est un pays fantastique, ce qui n'est pas le cas du Qatar. Dès qu'on a su que ce pays avait gagné, tout le monde est parti du principe que quelque chose d'anormal s'était produit. C'est Jérôme Champagne qui dit que Blatter a voté pour l'Australie mais officiellement, personne ne le sait puisque le vote est secret. Mais c'est possible car je sais que Blatter a un faible pour l'Australie, sa fille ayant travaillé pour la fédération australienne par le passé. A voir. Quel que soit le futur président, nous plaidons pour la création d'une commission de réforme de la FIFA. Nous commettrions une grosse erreur en affirmant dès maintenant que nous ne voulons pas collaborer avec Blatter. S'il est élu, voici ce que nous lui dirons : Eh bien, Sepp, dans quatre ans, c'est fini pour toi. Si tu ne fais rien maintenant, ta réputation sera ternie à tout jamais. Peut-être finira-t-il par nous écouter. PAR JAN HAUSPIE" Il faut une révolution à la FIFA, l'équivalent de la chute du mur de Berlin au niveau sportif. " Bonita Mersiades " Si la FIFA te coupe la tête, il faut prendre ça pour un compliment. "