En 2012, alors que 200 millions de Brésiliens s'apprêtaient à vivre la Coupe du monde, le ministre des Sports Aldo Rebelo s'était confié à quelques journalistes au cours d'une visite de travail du Maracanã. C'est dans ce stade, un des plus mythiques au monde, que le 16 juillet 1950, Alcides Ghiggia, un petit ailier uruguayen, avait plongé toute une nation dans un deuil profond en battant le gardien Moacir Barbosa pour faire 1-2. Plus de 60 ans plus tard, Rebelo parlait encore de tragédie.
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En 2012, alors que 200 millions de Brésiliens s'apprêtaient à vivre la Coupe du monde, le ministre des Sports Aldo Rebelo s'était confié à quelques journalistes au cours d'une visite de travail du Maracanã. C'est dans ce stade, un des plus mythiques au monde, que le 16 juillet 1950, Alcides Ghiggia, un petit ailier uruguayen, avait plongé toute une nation dans un deuil profond en battant le gardien Moacir Barbosa pour faire 1-2. Plus de 60 ans plus tard, Rebelo parlait encore de tragédie. Les journalistes rappelèrent alors au ministre, membre du Parti Communiste, une phrase de Karl Marx : " L'histoire se répète. Ce qui est d'abord une tragédie devient une farce. " Les mots du philosophe allemand du 19e siècle ne risquaient-ils pas de s'appliquer à une équipe brésilienne en quête d'un sixième titre mondial ? Si 1950 avait été une tragédie, 2014 ne risquait-il pas de tourner au vaudeville ? " Impossible ", répondit Rebelo, sûr de lui. " Nous allons gagner. Nous jouons à domicile et nous avons les meilleurs joueurs du monde. Notre style de jeu est basé sur la technique, la créativité et l'improvisation de nos artistes tandis que les Européens sont surtout disciplinés tactiquement et jouent sur le collectif. Si nous essayons de les copier, nous n'y arriverons pas. " Deux ans plus tard, le mot " farce " est sans doute encore trop gentil pour décrire le 1-7 qui sanctionna la demi-finale Brésil-Allemagne. A Belo Horizonte, on parlait plutôt de tremblement de terre et on avait même la nette impression que, par moments, la Mannschaft s'était retenue, par pitié pour cette nation de football. " Le Brésil était dans un jour sans ", disait-on au lendemain de la plus grosse défaite de l'histoire des dieux du football. On ajoutait que les absences de Neymar et de Thiago Silva avaient joué un rôle important. Pourtant, quatre jours plus tard, avec Silva, le Brésil vivait un nouveau cauchemar face aux Pays-Bas : 3-0 alors qu'en 240 minutes, les Hollandais n'avaient pu marquer ni contre le Costa Rica, ni face à l'Argentine. Cette seleção très moyenne qui, dès le début du tournoi, avait perdu énormément de sympathie, ne parvenait plus à se relever. Assez limitée, elle avait jusqu'alors spéculé sur les phases arrêtées et les contre-attaques, n'hésitant pas à commettre de vilaines fautes pour casser le rythme. Où étaient les techniciens qui, jadis, avaient conquis les coeurs des amateurs de football ? Au milieu des années 80, après quatre échecs successifs en phase finale, les dirigeants avaient fait le bilan et conclu qu'en football, les capacités athlétiques et la force des joueurs avaient pris tellement d'importance que le jeu fait de combinaisons était devenu anachronique. Mais au cours de ces dix prochaines années, au regard de ce qu'ont montré la sélection espagnole, le FC Barcelone et désormais l'Allemagne, on risque de prétendre à nouveau le contraire. La seleção semble donc à chaque fois avoir misé sur le système le plus obsolète et d'aucuns l'avaient constaté bien avant cet échec. En 2011, lorsque Barcelone avait balayé Santos à l'occasion du Championnat du monde des clubs (4-0), Pep Guardiola avait affirmé que ses joueurs avaient fait circuler le ballon comme les Brésiliens le faisaient à l'époque de ses grands-parents. Avant la Coupe du monde, ces paroles refirent surface mais personne n'intervint. On en reparla évidemment après l'humiliation contre l'Allemagne et le très influent Luis César Menotti, ex-sélectionneur de l'Argentine, rappela qu'il avait déjà prévu ce scénario voici plusieurs années. " Le Brésil a perdu sa culture du football. Depuis qu'il est rentré les mains vides d'Italie en 1982 (élimination au deuxième tour, ndlr) et du Mexique en 1986 (défaite en quarts de finale, ndlr) alors qu'il aurait mérité mieux, il a renié son style. " Journaliste à la télévision et chroniqueur de l'influent magazine sportif LANCE !, André Kfouri va même plus loin. " Il n'y a rien de plus grave que de tourner le dos à son identité. Ces joueurs regardent le ballon avec dédain. Pour eux, faire une passe est superflu... Ils n'accordent aucune importance à ce qui nous rendait admirables par le passé. Comment nos dirigeants ont-ils été assez stupides pour croire que la solution était de ne plus jouer au football ? " Tostão, champion du monde 1970 et spécialiste respecté, plaidait pour un retour aux valeurs d'antan. " Nous devons retrouver nos racines. Cela prendra du temps mais c'est la seule solution. " Quelques jours plus tard, lorsque Dunga était nommé au poste de sélectionneur, Tostão se disait surprisetchoqué, ajoutant : " Je n'y comprends plus rien. " Après la farce, l'absurdité. Dunga, capitaine de l'équipe championne du monde en 1994, entamait son deuxième mandat. Il y a huit ans, après la Coupe du monde 2006, la fédération brésilienne avait surpris tout le monde en faisant de l'impitoyable médian, qui n'avait aucune expérience de coaching, le successeur de Carlos Alberto Parreira. Les statistiques de Dunga, qui dirigea le Brésil lors de la Copa América (2007) et de la Coupe des Confédérations (2009) étaient pourtant acceptables mais les Brésiliens n'aimaient pas leur équipe car pour le sélectionneur, la manière importait peu. Il misait sur le contre, les phases arrêtées et le recours aux fautes " professionnelles ". Comme en finale de la Copa América face à l'Argentine, émaillée de 37 fautes ! Joueur, déjà, Dunga ne comptait que sur sa rage. En 1994, il avait considéré la victoire en finale de Coupe du monde, face à l'Italie, au Rose Bowl Stadium de Pasadena comme une revanche sur tous ceux qui avaient douté des capacités de l'équipe. Son visage n'exprimait aucune joie, juste de la colère. Lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, il se laissa également submerger par une vague d'émotions négatives, insultant en conférence de presse ceux qui critiquaient l'équipe et ne parvenant pas à conserver son self control le long de la ligne de touche. En quarts de finale face aux Pays-Bas, lorsque son équipe s'effondra complètement après la pause, il s'en prit violemment à l'arbitre et passa sa colère sur le dug-out. Exit Dunga, donc. Mais quatre ans plus tard, l'ex-capitaine reprend la barre. Comme si la Confederação Brasileira de Futebol avait mis le tsunami de la dernière Coupe du monde sur le compte de la mentalité plutôt que sur celui du style de jeu. On a dit que l'équipe aurait dû mieux réagir après la blessure de Neymar ou encore que le sélectionneur et le directeur technique n'auraient jamais dû promettre la Coupe du monde au pays. En mai, Carlos Alberto Parreira avait en effet déclaré que " le Brésil la tenait déjà d'une main. " La fédération pense que Dunga, qui plaide pour "plus de dévouement", ne commettra pas ce genre d'erreur. Agé de 51 ans et limogé par l'Internacional Porto Alegre en octobre 2013, après 10 mois à peine, il ne figurait pourtant sur aucune liste de candidats. Personne ne semblait tenir compte de lui jusqu'à ce que son ami Gilmar Rinaldi - gardien réserviste de l'équipe championne du monde en 1994 - soit nommé directeur technique de la fédération. Cinq jours plus tard, Dunga tenait sa première conférence de presse... Un vaudeville durant lequel il loua le travail qu'il avait effectué à l'International " qui était cinquième lorsqu'il est parti ", alors qu'en réalité, l'équipe avait chuté à la onzième place. Il disait avoir apprécié son travail de consultant pendant la Coupe du monde " aux côtés de son vieil ami Enrico (sic) Sacchi, ex-sélectionneur de l'Italie ". Et il disait avoir été " impressionné par le Colombien Gimenez ", voulant parler de James Rodriguez qui, ce jour-là, était présenté en grande pompe par le Real Madrid. Il surprenait davantage encore lorsqu'il affirmait que la Coupe du monde l'avait conforté dans sa vision du football. N'importe quoi, selon Tostão : " Il avait vu que la plupart des équipes défendaient bas afin de créer de l'espace pour les contre-attaques. L'air de dire : c'est comme ça que je demande à mon équipe de jouer. Il n'avait probablement pas vu jouer les deux derniers champions du monde, l'Espagne et l'Allemagne, ainsi que les meilleurs clubs du monde : du mouvement, de la possession de balle, des passes mortelles et une occupation de terrain compacte. " Si la fédération pense que Dunga peut résoudre les problèmes du football brésilien, c'est en grande partie à cause de José Maria Marin (82). Le président fédéral, ex-gouverneur de São Paulo, partage les idées extrémistes de Plinio Salgado, un ex-fervent de Mussolini et d'Hitler. Dans l'univers nationaliste de Marin, il est impensable que la seleção soit confiée à un sélectionneur étranger. Ce n'est plus arrivé depuis 1965, lorsque l'Argentin Filipo Nuñez dirigea l'équipe pendant... 90 minutes. A l'automne 2012, lorsque la fédération se mit à la recherche d'un successeur à Mano Menezes, limogé, Lance ! cita un ami intime de Pep Guardiola, qui avait pris une année sabbatique et séjournait à New York : " Pep m'a dit qu'il ne recommencerait à entraîner dès demain que si on lui proposait le poste de sélectionneur du Brésil. " Un scénario qui horripilait le président fédéral. Celui-ci s'est donc dépêché d'aller rechercher Scolari, qui n'avait plus de boulot. Et après le tsunami, il opta donc pour Dunga. Après six victoires en autant de matches amicaux, la critique s'est quelque peu estompée. " Il fait du très bon boulot ", a déclaré récemment Parreira à FIFA.com. " Nous sommes encore loin du compte mais les joueurs ont retrouvé la confiance. " On doute cependant que le discours patriotique de Dunga qui plaide pour plus de dévouement suffise à tirer le maximum du potentiel de l'équipe nationale brésilienne. Car on ne s'est toujours pas attaqué au véritable noeud du problème. Les Allemands en savent quelque chose. Après l'Euro 2000, où la Mannschaft composée de joueurs athlétiques et courageux n'avait engrangé qu'un seul point, la fédération décida de repartir de zéro, de soutenir ses jeunes talents et de travailler avec des centres de formation indépendants mettant l'accent sur les aspects technique et tactique. Aujourd'hui, ils sèment ce qu'ils ont récolté. Et pendant qu'une nation folle de football sèche ses larmes, les Allemands dansent la samba. PAR TIM VICKERY (WORLD SOCCER) ET CHRIS TETAERT" Dunga sélectionneur ? Je suis surpris et choqué, je n'y comprends plus rien. " Tostão, ancienne gloire du football brésilien " Depuis qu'il est rentré les mains vides d'Italie et du Mexique, au cours des années '80, le Brésil a complètement renié son style de jeu. " Luis César Menotti, ex-sélectionneur de l'Argentine