Bernd Storck ne manque pas de bagout. Il est un professeur de football et se considère comme tel. Sa tâche consiste à faire progresser les joueurs à chaque séance. Il parle de son métier avec passion. L'Allemand réalise un petit miracle à Mouscron. 18 points sur 18 depuis la reprise, un football technique fait de mouvements, une grande flexibilité tactique...
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Bernd Storck ne manque pas de bagout. Il est un professeur de football et se considère comme tel. Sa tâche consiste à faire progresser les joueurs à chaque séance. Il parle de son métier avec passion. L'Allemand réalise un petit miracle à Mouscron. 18 points sur 18 depuis la reprise, un football technique fait de mouvements, une grande flexibilité tactique... Beaucoup d'observateurs se frottent les yeux. On ne peut que s'étonner que Storck, âgé de 56 ans, n'ait jamais eu l'occasion d'être l'entraîneur principal d'un club jusqu'à présent. En Allemagne, il a été l'adjoint de Jürgen Röber, notamment au Hertha BSC et au Borussia Dortmund, il a travaillé au Kazakhstan et en Hongrie. Il est ensuite resté un an à la maison, dans l'attente d'une nouvelle opportunité car le terrain est son biotope. Il recueille maintenant les fruits des fondations qu'il a posées à Mouscron. Ses collègues vantent son approche. Storck n'a pas de temps à perdre. Il est direct. Y compris quand il s'adresse à ses joueurs. L'homme ne tourne pas autour du pot, il dit les choses telles qu'elles sont. En respectant tout le monde. Une interview de Bernd Storck ne nécessite donc pas de palabres préliminaires. Il vaut mieux poser directement la première question. La voici. Qu'avez-vous découvert à votre arrivée à Mouscron en septembre ? BERND STORCK : Un noyau sans esprit de groupe et sans hiérarchie. J'ai été surpris. En voyant les joueurs assis, abattus, dans le vestiaire, je me suis dit que nouer le contact avec eux allait être difficile. Tout remettre en ordre a été très dur, de fait. Beaucoup plus que je ne le pensais. Pourtant, le noyau recelait de la qualité, visible d'emblée. Mais il n'y avait pas d'équipe, seulement des individus. J'ai dit que nous devions quitter la zone rouge le plus rapidement possible et que le vrai travail et les détails seraient fignolés après le stage hivernal en Espagne. En fait, tout s'est bien déroulé. Notre victoire contre Courtrai au premier match a été cruciale. Mais, de nos déplacements, nous ne ramenions rien. Non que nous jouions mal mais il nous manquait quelque chose, la conviction, l'ardeur de nous imposer. Nous avons quand même grimpé les échelons du classement. En Espagne, j'ai placé tout le groupe devant le miroir. Chacun a dû dire pourquoi, selon lui, ça n'allait pas en déplacement. 24 joueurs. J'en ai retiré onze points et j'ai établi une sorte de plan, sur base duquel nous avons travaillé. Qu'en est-il ressorti chez les joueurs ? STORCK : Que les directives à respecter sur le terrain n'étaient pas assez appliquées. Il était important que chacun s'en rende effectivement compte. Nous avons travaillé ces carences. Par exemple le fait que l'équipe avait besoin de sûreté, a fortiori en situation de un contre un, de manière à pouvoir construire le jeu de l'arrière. Il a fallu concevoir des formes d'entraînement spécifiques. C'est comme ça qu'on avance. Comment les médians doivent-ils collaborer, comment les attaquants doivent-ils se mouvoir ? Chacun devait savoir ce qu'on attendait de lui. Ensuite, il a fallu traduire ce jeu compact en tactique. Je suis un " football teacher ". J'ai donc dû leur apprendre le jeu. C'est ainsi que j'appréhende mon boulot. Le noyau a assimilé ces idées en Espagne. STORCK : C'était une équipe complètement différente. Nous avons disputé un très bon match contre Nuremberg. D'un coup, nous étions mieux concentrés sur l'adversaire. J'ai compris que nous étions sur la bonne voie et que les joueurs en étaient conscients. Je trouve important de sonder les joueurs. Ça leur confère le sens des responsabilités, même si c'est l'entraîneur qui indique la direction à suivre. Mais j'essaie de les convaincre de me suivre. On dit pourtant que l'équipe avait un problème de mentalité. STORCK : Ce n'était pas le cas. De toute façon, c'est l'entraîneur qui détermine la mentalité. En étant un exemple, en se battant, en travaillant avec les joueurs dont il sait qu'ils veulent progresser. Les autres sont écartés. J'ai travaillé à l'étranger, au Kazakhstan et en Hongrie et je suis arrivé partout au même constat : l'entraîneur doit proposer quelque chose, veiller à ce que les joueurs se sentent bien. Par exemple en convenant de certains points d'organisation dans le vestiaire. J'ai demandé aux joueurs ce qui ne leur plaisait pas et comment y remédier. Ça renforce aussi l'esprit de groupe. Nous déjeunons ensemble tous les matins et nous nous focalisons sur la séance de préparation qui va suivre. Durant deux mois, j'ai montré des vidéos avant chaque entraînement. Ils pouvaient ainsi voir à quoi cela ressemblerait. Et de ce fait, il était possible d'atteindre le but de l'entraînement plus rapidement. Montrer des images permet à l'équipe et aux joueurs d'assimiler plus rapidement sur le terrain. Au bout de deux mois, certains automatismes se sont créés et j'ai pu continuer à travailler sur la base ainsi acquise. Le développement de l'équipe vous surprend-il ? STORCK : Pas vraiment car j'ai immédiatement décelé son potentiel et parce que nous avons effectué de bons transferts hivernaux, qui comblent certaines lacunes, comme devant. Dans certains matches, nous avons eu 60% de possession du ballon mais nous avons perdu, comme à Waasland-Beveren, 3-0. Pas parce que l'adversaire était plus fort mais parce que nous lui avons offert des buts. Les nouveaux joueurs complètent mieux le puzzle. Mouscron a offert une seconde chance à des joueurs comme Manuel Benson et Taiwo Awoniyi. Vous le leur avez clairement fait comprendre. STORCK : J'ai demandé à Benson pourquoi il était venu à Mouscron et pourquoi Genk l'avait renvoyé. Je lui ai dit que j'allais l'aider à retrouver son niveau mais que pour ça, il fallait qu'il le veuille. Je le dis à tous les joueurs. S'il y a des choses à corriger, même des menus détails, il faut le faire immédiatement. Chaque joueur doit travailler au quotidien et avoir la volonté de progresser. En prenant soin de son corps et en étant attentif à son style de vie. Car le terrain en est le juste reflet. Vous avez posé une série d'exigences à vos débuts. Vous avez fait venir des spécialistes d'Allemagne pour mesurer le taux d'acide lactique. STORCK : Je travaille en étroite collaboration avec eux pour être attentif à tous les détails, comme jauger la condition de mon équipe. Je fais courir les joueurs sur différentes distances, à des vitesses variables et entre les coups, un peu de sang est prélevé. Je sais ainsi où ils en sont. Nous savons ainsi ce que chaque joueur doit exercer pour lui permettre de se développer et de s'adapter à notre style de jeu. C'est important de pouvoir se déterminer physiquement. Autrement, vous n'êtes pas en mesure de jouer le pressing haut que je vise. J'ai une équipe rapide. Ça a naturellement des avantages. Cela permet d'agir et d'attaquer autrement. Presser haut c'est votre football. STORCK : Ma philosophie consiste à jouer le plus loin possible de notre but, pour le délivrer de la pression. Ça peut paraître simple mais c'est une réalité. Nous sommes également en mesure de contrer différents systèmes. C'est un des progrès réalisés depuis septembre. Nous avons travaillé tout ça. Nous sommes aussi capables de répliquer à un changement tactique de l'adversaire. Il y a quelques mois, nous pouvions seulement réagir. Désormais, nous pouvons nous-même faire le jeu. Mais la base de tout est ce que vous faites à l'entraînement. Dans le football, la différence se fait par le travail de détails. Tout a commencé par des choses simples en matière de passing, avant d'arriver à des formes plus élaborées, qui requéraient une plus grande implication mentale. J'aime voir qu'on comprend et qu'on applique mes idées. Je traite tout le monde de la même façon. J'aligne le meilleur mais pas nécessairement le plus expérimenté. Je peux très bien préférer un joueur de 18 ans à un de 36 ou inversement. Il faut aussi détecter le potentiel d'un joueur. Prenez Jean Butez, notre gardien. Il a énormément de possibilités. Je le compare à Manuel Neuer quand il était jeune. Il anticipe bien, il règne dans sa surface et est habile des deux pieds. Vous ne reculez pas devant les risques. A Genk, à 1-1, vous avez aligné Pierrot, un attaquant de plus. Vous avez gagné 1-2. STORCK : Benjamin Van Durmen, notre jeune médian, avait beaucoup couru. Il commençait à se fatiguer et allait automatiquement se déconcentrer. Or, l'attaque est la meilleure défense. En alignant un avant supplémentaire, j'envoie un signal à l'équipe. Je lui fais comprendre que je ne veux pas préserver à tout prix le nul en postant un arrière de plus mais que je crois en elle. Suite à l'entrée au jeu de Pierrot, nous avons procédé à quelques changements de position et tout s'est bien déroulé. Évidemment, j'ai eu la chance de gagner. Grâce à un but d'Awoniyi. C'était très important pour lui. Il avait rejoint Gand pour se produire sur la scène européenne mais j'ai su le persuader de rebondir dans l'environnement familier pour lui qu'est le Canonnier. Vous aimez communiquer. STORCK : Directement et clairement. Je n'ai pas de temps à perdre. Quand un joueur commet des erreurs, je le lui dis immédiatement mais je lui soumets aussi des alternatives. Un entraîneur doit être très actif. C'est pour ça qu'il était important pour moi d'emmener mon staff. De ce point de vue-là, je n'accepte aucun compromis. C'était une condition à ma venue à Mouscron. J'ai procédé de la même manière à la tête de la sélection hongroise. En m'entourant à bon escient tout en gardant bien évidemment la responsabilité finale. Normal, dans la mesure où un coach principal est toujours jugé sur les résultats. Comme tel, je suis capable de gérer la pression. Je connais les mécanismes du football. Comme coach, vous êtes responsable de tout, vous n'avez pas d'excuses. Dès le premier jour, votre cadre professionnel doit donc être prêt à fonctionner dans les meilleures conditions. Vous avez également insisté pour vous isoler avant chaque match. STORCK : J'estime que c'est très important, surtout quand on entame un mandat dans un club. Je veux faire la connaissance des joueurs. Je m'étais d'ailleurs renseigné au préalable sur le parcours de chacun. Pas seulement via les canaux habituels mais par des conversations avec les uns et les autres. A l'hôtel, je découvre encore mieux comment ils réagissent à certaines situations. Je peux mieux préparer les matches, par exemple en leur montrant une vidéo, tranquillement. J'ai été étonné d'apprendre que ce n'est pas dans les habitudes en Belgique. S'isoler ne présente que des avantages : on se concentre bien mieux sur le match, on peut dormir plus longtemps et le régime est adapté. Nous n'allons au vert qu'avant les déplacements car nous devons tenir compte du budget du club mais avant chaque match à domicile, nous nous retrouvons le matin dans un hôtel de Roulers, après une brève séance. Tout le monde a dû s'y faire. Les joueurs ont reçu une autre éducation ici. Les heures d'entraînement sont différentes aussi. J'organise normalement deux séances le mardi mais la séance suivante ne se déroule que le mercredi après-midi, pour permettre aux joueurs de mieux récupérer mais ils l'ont mal vécu car en Belgique, on s'entraîne presque toujours le matin. Il faut parfois faire des compromis pour que les joueurs se sentent bien. Mais je ne déroge jamais à mes principes sur les points essentiels. On s'entraîne désormais un peu plus tard le mercredi, à 11 heures. L'équipe peut-elle encore progresser ? Storck : Naturellement. Mouscron est sur le bon chemin. Je suis très satisfait de la manière dont les joueurs gèrent la pression depuis mon entrée en fonction. Lors de notre dernier match face au Cercle, à domicile, nous avons éprouvé des difficultés, au début, à imposer nos vues. En deuxième mi-temps, avec quelques correctifs, la physionomie a changé. Pour progresser, jour après jour, il faut travailler les détails tout en restant attentif aux fondamentaux : la tactique, le physique, le technique. Il faut s'y atteler journellement afin de rester au top et de se bonifier. L'entraîneur ne doit pas simplement dire à un joueur ce qu'il doit faire, il doit également pouvoir montrer l'exemple. Attention, je ne veux pas paraître pour un scientifique du foot. Mais j'ai appris tout ça au fil des années. D'abord comme footballeur professionnel, jusqu'à ce qu'une blessure m'ait contraint à mettre un terme à ma carrière à 27 ans. Puis comme adjoint. A 29 ans, je suis devenu le plus jeune adjoint de Bundesliga au VfB Stuttgart, sous la direction de Jürgen Röber, qui m'accordait beaucoup de liberté et de responsabilités. Nous nous sentions concernés au plus haut degré tous les deux. C'est pour ça que je l'ai suivi dans plusieurs clubs. A Mouscron, ce n'est que la deuxième fois que je peux appliquer mes idées, du moins sous cette forme, dans une formation de club. C'était une frustration pour vous ? Storck : Non, sinon j'aurais abandonné. En Allemagne, aucun club ne s'intéressait à moi, je n'ai même pas eu l'occasion d'avoir une conversation et d'expliquer mes idées. Je suis heureux de la chance que m'offre Mouscron. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'il m'approchait mais cette fois, c'était le bon moment. Je suis fier du déroulement des choses, pas seulement pour moi-même mais pour les joueurs, qui ont pu montrer ce dont ils sont capables. Resterez-vous à Mouscron au-delà de cette saison ? Storck : La question n'est pas encore à l'ordre du jour pour moi. Je me concentre sur les prochains matches car il reste des objectifs à atteindre.