Quand on se rend outre-Manche à la rencontre de l'un de nos nombreux Diables, le décor varie très rarement. Soit on met les pieds dans la villa XXL de notre interlocuteur, soit l'échange se fait sous haute sécurité et est épié par l'imposant service de presse. À Leicester, on semble prendre les choses pour ce qu'elles sont : du foot et rien de plus. Champions d'Angleterre en 2016, les Foxes continuent de cultiver une certaine simplicité qui contraste avec les codes de la Premier League.
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Quand on se rend outre-Manche à la rencontre de l'un de nos nombreux Diables, le décor varie très rarement. Soit on met les pieds dans la villa XXL de notre interlocuteur, soit l'échange se fait sous haute sécurité et est épié par l'imposant service de presse. À Leicester, on semble prendre les choses pour ce qu'elles sont : du foot et rien de plus. Champions d'Angleterre en 2016, les Foxes continuent de cultiver une certaine simplicité qui contraste avec les codes de la Premier League. Certes, les bolides se succèdent sur le parking des joueurs, qui, obligation professionnelle oblige, passent devant la caméra et récitent robotiquement un texte en thaï pour les nombreux fans asiatiques du club (le propriétaire étant thaïlandais) qui nous rappellent qu'on est au coeur d'un foot mondialisé. L'atmosphère, elle, renvoie l'image d'un club familial où Youri Tielemans semble prendre son pied depuis début février. " Je me rends compte tous les jours de la chance que j'ai. On a une belle vie, on fait ce qu'on aime et je peux passer du temps en famille. " Les mots d'un père de seulement 21 ans qui a pris du muscle ces dernières années mais qui a gardé cette babyface. " C'est bien de la garder non ? C'est bien d'être mignon ( il rit). " Mercredi dernier, Youri a le sourire. On le serait à moins puisqu'il reste sur deux assists et un but lors de ses trois dernières rencontres en championnat. Même le plus célèbre représentant de la ville de Leicester, Gary Lineker, l'a adoubé après quelques pas et quelques passes sur le sol anglais. On vient te voir au bon moment apparemment. YOURI TIELEMANS : Oui ( il sourit) et j'espère que ça va durer... Comment expliques-tu que ça tourne aussi bien pour toi actuellement ? TIELEMANS : Il n'y a pas vraiment d'explication, c'est un tout. L'équipe joue bien, autour de moi j'ai des joueurs qui ont beaucoup de qualités. J'ai juste à m'adapter à ce nouvel environnement. Au vu de tes dernières prestations, on te sent libéré. Le foot anglais te convient-il davantage que le foot français ? TIELEMANS : En France, c'est un jeu assez physique, assez statique. En Angleterre, ça bouge tout le temps, il y a pas mal d'espaces. Et j'ai la chance d'avoir un attaquant ( Jamie Vardy, ndlr) qui plonge dans tous les espaces, dès qu'il y a une ouverture tu peux être sûr qu'il y est. C'est très facile de jouer avec ce type de joueur. Moi je n'ai plus qu'à glisser les bons ballons... Tu as donc plus d'espaces ici à Leicester qu'à Monaco ? TIELEMANS : Oui, j'ai cette impression. On joue avec un système assez offensif avec un milieu défensif et deux milieux offensifs. Et le fait que je joue plus haut, ça me donne davantage de liberté. Dans le dernier quart, je sens que j'ai plus d'espace pour m'exprimer, pour faire la dernière passe ou armer une frappe. Leicester a été sacré champion d'Angleterre en 2016 mais semble être resté un club très familial.TIELEMANS : Oui, ça l'est complètement. Les événements dramatiques qui se sont déroulés il y a quelques mois ( le président, Vichai Srivaddhanaprabha, est décédé le 27 octobre 2018 dans un accident d'hélicoptère aux abords du stade, ndlr) ont encore soudé davantage les membres du club. Ça a créé une vraie solidarité entre toutes les personnes qui ont connu le président. Et ça a même eu un effet sur le terrain car il a tellement fait pour ce club que tout le monde veut continuer à lui rendre une forme d'hommage. Les fans font partie intégrante de cette famille. Une fois qu'on met un pied dans l'enceinte, on ressent un vrai engouement. Ça doit te changer de Monaco... TIELEMANS : C'est sûr que c'est différent. En débarquant à Monaco, on s'y attend un peu, c'est pas à l'ambiance qu'on pense en priorité. Même s'il y a un kop de supporters, qu'on oublie souvent de souligner, qui est toujours présent, à domicile comme à l'extérieur. Et le reste du stade se remplit par-ci par-là. Un joueur de haut niveau n'a-t-il pas ce besoin d'effervescence pour se sublimer ? TIELEMANS : L'ambiance, ça fait partie du job : on aime la pression, on aime jouer de gros matches, des stades pleins, même se faire siffler, ça fait du bien ( il sourit). C'est dans ce genre d'ambiance qu'on voit les vrais joueurs, leur vraie personnalité. Et c'est sûr que c'est très différent de Monaco. Aujourd'hui, la presse anglaise évoque l'envie du club de dépenser une fortune (40 millions) pour t'acheter à Monaco. Sur les réseaux sociaux, les supporters sont enthousiastes à cette idée. Comment réagis-tu à cette soudaine publicité ? TIELEMANS : C'est très flatteur. On verra cet été mais pour le moment, ça ne me préoccupe pas du tout. Le cadre de vie n'a pas d'influence dans tes choix de carrière ? Tu as quitté ton appart en bord de mer derrière le rocher monégasque pour un coin bien moins tape-à-l'oeil. TIELEMANS : Non. Je suis concentré sur mon métier, j'ai ma petite vie en dehors, ma petite famille, et je suis assez posé, assez simple. J'ai grandi en Belgique, je ne suis pas né dans le luxe. À Monaco, il y a une Ferrari à chaque coin de rue...au minimum. C'est sûr que c'est très différent mais, quand on signe dans un club, il ne faut jamais perdre de vue l'objectif sportif. Le mien a toujours été de grandir en tant que footballeur et pas en tant qu'homme d'affaires, même si on sait que dans le foot il y a pas mal d'argent en jeu. Tu as un peu profité de la vie monégasque ? TIELEMANS : Bien sûr. Ce serait idiot de ne pas en profiter mais je n'allais ni en boîte de nuit, ni au casino. Moi, je profitais du beau temps, j'allais à la plage juste à côté, des trucs simples, rien d'extravagant ou d'extraordinaire. À 18 ans, lors de ta première longue interview dans Sport/Foot Magazine, tu évoquais ta volonté d'avoir rapidement un enfant, d'investir ton argent dans l'immobilier. Ça sonnait comme des paroles d'adulte alors que tu sortais seulement de l'adolescence. Tout n'a pas été trop vite pour toi ? TIELEMANS : J'ai directement été dans le bain. À Anderlecht, très jeune, tu es formé à être professionnel, à prendre soin de toi. Quand on allait en tournoi, on représentait l'institution, on devait bien se tenir. Et quand tu arrives en équipe première dès 16 ans, tu dois faire des sacrifices. Soit t'es un jeune qui sort, qui traîne avec ses potes, soit t'es un joueur pro. Il n'y a pas moyen de combiner les deux ? TIELEMANS : C'est difficile, même si certains y arrivent. Moi mon choix, c'est d'être posé, avec ma petite vie de famille. C'est la vie que j'ai choisie, et j'en suis très heureux : quand je rentre chez moi, j'ai ma femme et ma fille qui m'attendent, c'est magnifique. De l'extérieur, tout a toujours semblé assez facile pour toi, que ce soit chez les jeunes, où souvent vous vous baladiez, ou chez les pros à Anderlecht, où tu as connu deux titres de champion. Est-ce que tu n'avais pas besoin de connaître, à 20 ans, une claque comme lors de ta première saison à Monaco ? TIELEMANS : Ce n'était pas une claque mais j'ai vécu ça comme une bonne expérience pour la suite de ma carrière. Ce qui était le plus difficile pour moi, c'était de moins jouer, de me retrouver sur le banc, même si j'ai toujours fait partie du groupe. J'ai aussi connu ma première vraie blessure, et mentalement ça te travaille. À Monaco, on m'a sorti de mon cocon. C'est pour ça que j'avais envie de quitter Anderlecht parce que je sentais que c'était le moment d'évoluer, de faire le pas. Et cet hiver, j'ai senti que c'était le moment pour moi de sortir de tout ça, de connaître un autre championnat. Mais je pense avoir évolué à Monaco, comme joueur et comme homme. Et il vaut mieux connaître ce coup d'arrêt assez tôt. Même si tu sembles très impatient malgré tes 21 ans. TIELEMANS : Dans ma tête, je n'ai pas 21 ans. J'ai envie que les choses se passent bien. Je me mets de la pression, une pression positive, car j'ai certaines ambitions - que je garde pour moi -. Je sais où je veux aller, je veux sortir le maximum de ma carrière. Romelu Lukaku, en mode grand frère, avait l'impression que l'an dernier tu te focalisais trop sur le combat physique et pas assez sur tes qualités techniques ou de passe. Tu es d'accord avec son analyse ? TIELEMANS : C'est possible, même si je pense que c'était utile de bien évoluer physiquement. Les gens ne se rendent pas compte de la dimension athlétique du championnat de France où j'ai appris à combiner l'aspect technique et la dimension physique. Ça faisait partie de mon apprentissage. Avant de signer pour Monaco, tu avais le sentiment d'avoir le choix de ta future destination ? TIELEMANS : Bien sûr. Quand on m'a proposé Monaco, j'étais très excité à l'idée de signer là-bas. Le club venait d'être champion, avait atteint les demi-finales de la Ligue des Champions. Ce n'était pas n'importe quel club, mais un club avec de l'ambition, qui comptait sur moi, et qui a misé beaucoup d'argent sur mon transfert. Je pensais réellement que c'était le club où je pouvais exploser. Certains joueurs étaient-ils favorisés sous Leonardo Jardim ? TIELEMANS : Chaque coach a ses soldats, et le fait qu'il avait été champion avec ces joueurs-là, ça les place logiquement plus haut que moi dans la hiérarchie. Je ne pense pas qu'on puisse parler de joueurs favorisés. Avant que je ne signe, j'ai eu une bonne discussion avec lui, il m'avait expliqué son projet. Tu étais dégoûté par le récent licenciement de Thierry Henry ? TIELEMANS : Oui, c'est horrible pour lui. Pour n'importe quel entraîneur, ça le serait d'ailleurs. Il n'a eu que trois mois pour mettre son équipe en place et quand ça a été le cas, il a été mis à la porte. Tu es convaincu par ses qualités de coach ? TIELEMANS : Bien sûr, c'était déjà le cas en sélection. Qu'a-t-il apporté au groupe des Diables ? TIELEMANS : Son expérience, son côté compétiteur. Il restait souvent à table avec nous, on pouvait parler de tout et de n'importe quoi. Sur le terrain, ça coachait, il était très dur même, très exigeant. Et en tant que coach principal, il l'était encore davantage. Il avait une ligne de conduite que tu avais intérêt à respecter. Il a vraiment essayé de faire passer son message à Monaco, mais il n'a malheureusement pas eu le temps de le faire. Tu continues à déclarer ta flamme pour Anderlecht. Voir ce club autant galérer sportivement, ça te fait mal ? TIELEMANS : Bien sûr. Anderlecht, c'est mon club pour la vie. En quittant Anderlecht, tu sentais que ce club était sur la mauvaise pente ? TIELEMANS : Non, pas du tout. Sous Weiler, on a su créer une très bonne dynamique après avoir connu des moments plus compliqués. Le jeu n'était pas " wouaw ", mais les résultats ont suivi. Je ne connais pas beaucoup d'équipes à l'heure actuelle qui jouent un jeu fantastique. L'aspect physique a pris beaucoup de place dans le foot d'aujourd'hui et beaucoup d'équipes sont à niveau sur ce point. Au lieu de terminer ta carrière à Anderlecht, tu ne préfères pas l'argent de la Chine ? TIELEMANS : À mon âge, je suis quand même très loin de me poser ce genre de question...