On n'a pas l'impression d'être dans l'antre d'un club qui se prépare à disputer la finale de la Coupe d'Angleterre ! On s'installe avec Christian Kabasele à la cantine du centre d'entraînement de Watford, pas très loin des quartiers généraux d'Arsenal, à London Colney. Il fait étrangement calme.
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On n'a pas l'impression d'être dans l'antre d'un club qui se prépare à disputer la finale de la Coupe d'Angleterre ! On s'installe avec Christian Kabasele à la cantine du centre d'entraînement de Watford, pas très loin des quartiers généraux d'Arsenal, à London Colney. Il fait étrangement calme. Watford, un club vieux de 138 ans, s'est qualifié pour sa deuxième apothéose de Cup. La première, c'était en 1984 et les Hornets avaient subi la loi d'Everton. Cette fois, ils espèrent accrocher le premier trophée de leur histoire. Mais en face, il y aura Manchester City. Quand même... Le club du président honoraire Elton John réussit en tout cas une saison magnifique sous les ordres de son coach espagnol Javi Gracia. Notre compatriote fait le plus souvent des allers-retours entre le pitch et le banc. Sera-t-il au coup d'envoi de la finale, ce samedi ? " Aucune idée mais j'ai quand même pas mal joué ces derniers temps contre les grosses équipes. " Entretien avec ce Diable Rouge aux racines congolaises. C'est quoi, le secret de votre grosse saison ? CHRISTIAN KABASELE : Watford a réussi à garder ses meilleurs joueurs et la préparation s'est très bien passée. Le coach est resté aussi. Depuis que je suis ici, c'est la première fois que le club garde son entraîneur en prévision d'une nouvelle saison. On dit que Javi Gracia est très bon tactiquement et il a fait des bons résultats dès son arrivée. Pourquoi peux-tu dire que c'est un bon entraîneur ? KABASELE : Il a le souci du détail. Avant chaque match, il nous présente un plan bien structuré. Ce n'est pas le cas de tous les entraîneurs. Tu en as qui appliquent toujours le même schéma, quel que soit l'adversaire. Gracia analyse parfaitement les points faibles de l'autre équipe et, en se basant là-dessus, il imagine une façon de réussir un bon résultat. Mais en changeant régulièrement ses plans, il exige de ses joueurs qu'ils soient fort flexibles. KABASELE : Exactement. Il y a eu, par exemple, un match contre Southampton qu'on a commencé avec une défense à quatre et, tout à coup, on est passés à trois derrière. Gracia a l'art de voir comment il peut compliquer la vie de l'adversaire. Et il n'a pas peur de mettre des grands noms sur le banc. Pour la demi-finale de la Cup contre Wolverhampton, il s'est par exemple passé de Gerard Deulofeu au coup d'envoi. Un joueur qui est entré en cours de match et qui a fait la différence. KABASELE : Gracia essaie d'être correct avec tout le monde. Un jour tu joues, la fois d'après tu n'es pas dans l'équipe. Ça permet de maintenir le niveau général très haut. Tu sais que tu recevras ta chance tôt ou tard. Ça fait maintenant trois ans que tu es à Watford. La Premier League a toujours été ton objectif ? KABASELE : Absolument. Avant de venir, je regardais toujours les matches anglais. Je me souviens d'une interview que j'ai donnée au moment où je suis arrivé à Genk. J'avais dit que mon ambition était de me retrouver en Angleterre dans un délai de deux ou trois ans, que c'était le football que j'aimais, que les stades étaient chouettes, que les terrains étaient magnifiques. Je disais aussi qu'il y avait plus d'argent ici qu'ailleurs, on ne va pas se mentir... Il y a des joueurs ou des clubs précis que tu admirais quand tu étais gosse ? KABASELE : J'étais un grand fan d'Arsenal, je regardais presque tous leurs matches. Et mon premier exemple, c'était Thierry Henry. A l'époque, j'étais encore attaquant. J'allais sur un petit terrain près de chez moi et j'essayais de reproduire ses gestes. Qu'est-ce que Henry a apporté à l'équipe belge ? KABASELE : Il parlait avec tout le monde. On croit peut-être qu'il ne se concentrait que sur les attaquants, mais non. Je me souviens par exemple d'un petit match où il m'a conseillé de changer ma posture au moment où je recevais le ballon. Ce sont des petits détails mais ils peuvent t'aider à devenir un meilleur joueur. Quand je suis retourné en équipe nationale en octobre de l'année passée, on a analysé ensemble des vidéos de matches que j'avais joués avec Watford. Il m'a expliqué ce que je pouvais mieux faire dans certaines situations. Tu aurais connu le même parcours en Premier League et en équipe belge si tu étais resté attaquant ? KABASELE : Je ne crois pas. J'ai changé de position en 2013. J'étais à Eupen et il manquait des défenseurs. Ça s'était bien passé. J'étais en dernière année de contrat et j'ai tourné le bouton. Ça a vraiment été un moment clé dans ta carrière ! Après ça, tu signais à Genk, puis tu t'es retrouvé en Angleterre. KABASELE : C'était un pari, mais quand je vois où je suis maintenant, je me dis que ça valait vraiment la peine de le tenter. Je ne remercierai jamais assez Bartolomé Márquez López, l'entraîneur d'Eupen à l'époque. En fait, il a changé ma vie... Tu n'as pas un parcours standard. Tu es même arrivé assez tard dans le foot professionnel. KABASELE : Je ne suis pas passé par une académie et j'avoue que je n'avais pas l'ambition de devenir professionnel. C'était quelque part un rêve dans un coin de ma tête mais je jouais d'abord pour le plaisir. Mais ton début de carrière n'a pas été facile ! Tu t'es retrouvé en Bulgarie, à Ludogorets. KABASELE : Tu as raison, ce n'est pas forcément simple de se retrouver tout seul en Bulgarie à vingt ans. Ma famille me manquait. En plus, c'était difficile de communiquer avec les autres joueurs. Les gens là-bas ne sont pas spécialement ouverts, et en général, ils ne maîtrisent que le bulgare. Ça a été compliqué sur le plan mental mais cette année en Bulgarie a fait de moi un adulte. Comment tu as fait pour tenir le coup dans ce haut lieu du racisme ? KABASELE : Oui, je peux te dire qu'il y avait quelque chose chaque semaine. Lors des matches en déplacement surtout, c'était toujours la même rengaine. Dès qu'un joueur de couleur avait le ballon, il y avait des cris de singe et tout ça. Les arbitres et les officiels ne faisaient rien, en fait ils ne savaient pas ce qu'ils devaient faire. Au club, on me demandait de ne pas réagir, ils me disaient que les supporters voyaient ça comme un jeu. Bref, ça n'a pas été la période la plus agréable de ma vie. En Belgique aussi, tu as été la victime d'un incident raciste dans un match Courtrai - Genk. Tu peux expliquer ce qu'un homme ressent dans des moments pareils ? KABASELE : C'est pénible parce que des gens te font passer pour quelqu'un qui serait moins intelligent qu'un animal. En même temps, je n'ai pas envie que ma vie soit trop influencée par des trucs pareils. Parfois, ça peut venir d'une seule personne qui est derrière son ordinateur et t'envoie un message négatif. Je me dis qu'il faut avoir une vie bien triste pour passer son temps à faire des trucs comme ça. Tu penses que le racisme reste un gros problème dans le foot belge ? KABASELE : Je ne parlerais pas d'un gros problème, il n'y a pas tant d'incidents que ça. Mais ça se passe toujours dans le même club : Courtrai. Ailleurs, je n'ai jamais eu de souci. Après mon départ du championnat de Belgique, j'ai vu que des joueurs du Standard avaient été victimes de racisme dans le même stade. Mais Courtrai n'est jamais puni. Après l'affaire avec moi, je n'ai jamais reçu le moindre coup de fil de la fédération, ou d'une autre organisation, pour que je donne ma version. Bizarre. Et à partir du moment où ça se reproduit, saison après saison, il faudrait peut-être prendre des sanctions exemplaires. Quelles seraient les bonnes sanctions ? KABASELE : Il faudrait peut-être aller dans le portefeuille des gars qui font ça. Et les interdire de stade à vie. Si tu appliques des sanctions financières, les gars ne vont pas récidiver. Et si rien ne change, ce serait peut-être bien de punir les clubs en leur enlevant des points. Si tu fais ça, les autres supporters risquent fort d'intervenir parce qu'ils n'ont pas envie que leur équipe soit pénalisée. Comment tu expliques qu'en 2019, le racisme soit toujours bien présent ? KABASELE : Le gros problème, c'est que les adultes d'aujourd'hui voient que Donald Trump est président des Etats-Unis, que le gars qui a le pouvoir en Hongrie ne veut que des Hongrois sur son sol, que les partis d'extrême droite récoltent de plus en plus de voix en France. Alors, ils se disent peut-être que la réalité de 2019 est celle-là, ils surfent sur la vague et ils estiment qu'ils peuvent aussi se permettre certains comportements quand ils vont dans un stade. Comment un Trump peut influencer les gens sur le thème du racisme, selon toi ? KABASELE : Sur Twitter, il poste par exemple des trucs sur les Mexicains. Après ça, des gens ont moins de scrupules à mettre eux-mêmes des trucs du même style sur le même réseau. A partir du moment où un des types les plus puissants du monde le fait, pourquoi toi, tu ne pourrais pas le faire aussi ? Tu as déclaré récemment que le problème du racisme s'était aggravé aussi dans le monde du foot. KABASELE : Je pense, oui. Quand je suis arrivé en Angleterre, ce n'était pas un gros problème. Mais cette saison, il y a eu des incidents avec Raheem Sterling à Chelsea, des peaux de bananes lancées en direction de Pierre-Emerick Aubameyang, des supporters de Chelsea qui s'en sont pris à Mo Salah. Tu as aussi été témoin de débordements cette saison ? KABASELE : Oui, après la demi-finale de la Cup. Notre capitaine, Troy Deeney, a reçu des commentaires racistes sur Instagram. Je l'ai défendu, et après ça, j'en ai aussi pris pour mon grade sur Insta. Tout ça parce que j'avais pris la défense d'un coéquipier. Tu y as donné suite ? KABASELE : Oui, j'ai informé le club et j'ai aussi signalé tout ça à Twitter et à Instagram. Les gens d'Instagram m'ont répondu que les règles de la maison n'avaient pas été transgressées ! Vraiment bizarre. Je ne vais pas répéter ce qu'on m'a envoyé mais c'était vraiment très dur. Visiblement, pas encore assez dur pour les patrons d'Instagram ! C'est vrai que tu n'as plus d'agent depuis un moment ? KABASELE : Oui. Je parle en mon nom aux dirigeants de Watford... La confiance est mutuelle. Il y a des personnes dans mon entourage que je consulte quand j'ai besoin d'un conseil. Mais je n'ai plus un agent en tant que tel. Je négocie une prolongation de contrat depuis le mois d'octobre et je ne vois pas ce qu'un agent pourrait dire que je ne serais pas capable de dire moi-même. Tu voudrais donc rester ? KABASELE : Watford a ma priorité. Mais il y a d'autres clubs qui ont manifesté de l'intérêt. A quel moment tu as décidé de ne plus avoir d'agent ? KABASELE : Avant, je travaillais avec Mogi Bayat, mais il était plus un dealmaker. J'aurais voulu avoir une autre relation avec lui. Mais je n'ai jamais eu de problème avec Bayat. Il m'a ouvert la porte de Genk puis celle de Watford. Je lui en suis reconnaissant. C'est dommage qu'il y ait autant de commentaires négatifs sur lui. Dès que les affaires dans le football belge ont éclaté, tous les agents de Belgique ont voulu bosser pour moi. Ils ont commencé à me dire plein de choses négatives sur Bayat, en espérant que j'allais aller chez eux. C'est comme ça, dans le monde du foot : tout le monde frappe le gars qui est à terre. Tous ces agents auraient voulu que je fasse la même chose mais je ne suis pas comme ça. Tu as une explication au succès actuel de Genk ? KABASELE : Ce club réussit toujours à trouver des bons joueurs que personne ne connaît. Dimitri de Condé fait de l'excellent boulot comme directeur technique. Il a construit une grosse équipe, brique par brique, et Genk a aujourd'hui le collectif le plus complet du championnat de Belgique. L'année passée, il m'a appelé pour avoir des infos sur la pelouse de Watford. Genk voulait un nouveau terrain et ils étaient en contact avec l'entreprise qui a posé le nôtre. Il voulait connaître mon ressenti par rapport à ce gazon. C'était positif et Genk a commandé le même. Ce club a maintenant un des meilleurs terrains de Belgique et je ne pense pas qu'ils aient dû le remplacer en cours de saison. Pas mal mes conseils, hein...(il rit) Tu as encore des contacts là-bas ? KABASELE : Plus avec des joueurs depuis que Timothy Castagne est parti. Mais dès que j'ai l'occasion, je retourne voir un match à Genk. Je le fais au moins une fois par saison. C'est l'occasion de revoir plein de monde. Qui sont tes meilleurs amis dans le monde du foot ? KABASELE : Deux joueurs que j'ai eus comme coéquipiers à Eupen, Enes Saglik et Djaïd Kasri. A Watford, je passe pas mal de temps avec les Français, Etienne Capoue et Abdoulaye Doucouré. Et il y a régulièrement des contacts entre les Belges qui jouent en Premier League. C'est avec Christian Benteke que je communique le plus. On vient tous les deux de la région de Liège, on a joué ensemble à Malines et on a des racines congolaises.