A la mi-saison 2015-2016, le manager sportif Herman Van Holsbeeck a glissé pour la première fois le nom d'un entraîneur étranger plein de promesses. Un manager allemand lui en avait parlé pendant la trêve hivernale. René Weiler vient d'entrer en fonction au FC Nuremberg, antépénultième en deuxième Bundesliga et donc menacé de relégation.
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A la mi-saison 2015-2016, le manager sportif Herman Van Holsbeeck a glissé pour la première fois le nom d'un entraîneur étranger plein de promesses. Un manager allemand lui en avait parlé pendant la trêve hivernale. René Weiler vient d'entrer en fonction au FC Nuremberg, antépénultième en deuxième Bundesliga et donc menacé de relégation. L'homme en question a attisé la curiosité de Van Holsbeeck, qui va désormais suivre les résultats du FC Nuremberg et même surfer sur le site du club, qui retransmet les conférences de presse. Ce qu'il lit et entend lui plaît. Finalement, le coach suisse loupe de peu la montée en Bundesliga. Au terme de la saison, Van Holsbeeck téléphone audit manager. Il souhaite voir le jeune entraîneur suisse et se rend à Zurich pour un entretien sans engagement. Il y découvre un homme ouvert, doté de personnalité et de principes. Weiler lui dit qu'à ses yeux, une vedette est un joueur qui se comporte de manière professionnelle en toutes circonstances. Le 25 mai, les Mauves mettent fin à leur collaboration avec Besnik Hasi et cherchent un T1 capable de nettoyer le vestiaire, pour résoudre un problème qui persiste depuis deux ans. Claude Puel possède le bon profil mais le Français vient de purger le vestiaire de Nice et n'a pas envie de recommencer à Anderlecht. Puel rêve de la Premier League et signera à Southampton. Les négociations échouent également avec Paul Le Guen. Roberto Martinez, lui,place la barre trop haut financièrement et veut un staff technique aussi étoffé que dans les tout grands clubs européens. Van Holsbeeck se demande alors s'il n'inviterait pas ce jeune entraîneur helvétique à Bruxelles. Au sortir de la salle de réunion, tout le monde, Roger Vanden Stock, Alexandre Vandamme, Jo van Biesbroeck et le team manager Gunter Vanhandenhoven, est d'accord : c'est le nouvel entraîneur d'Anderlecht. Il n'a pas de nom mais il a des principes. Il est " the right man in the right place ". Au bon moment aussi. Weiler ne pose pas d'exigences financières démesurées mais il veut à tout prix deux compatriotes comme adjoints : David Sesa, un ancien joueur de Naples et de Lecce, international à 36 reprises, qui a joué avec lui au Servette Genève et Thomas Binggeli, qui a été son lieutenant au FC Aarau. Weiler est d'emblée stupéfait par l'impact d'Anderlecht, club de tradition, et par la complexité de la Belgique et de sa presse. Le lundi 20 juin, il dirige sa première séance, à huis-clos. " Je veux développer un football offensif et créatif avec Anderlecht ", déclare-t-il. " Je ne suis pas contre une plaisanterie mais il faut travailler avec sérieux. " Quelque 24 joueurs sont présents au premier entraînement alors que sur papier, 35 footballeurs sont disponibles. Certains viennent de rentrer de vacances, d'autres sont encore en congé et quelques individus, formant un troisième groupe, rêvent tout haut d'un transfert lucratif, le plus vite possible. A ce moment-là, le nouvel entraîneur ignore encore sur qui il pourra encore compter. De son Sénégal natal, Kara Mbodj a déjà déclaré qu'il rêvait toujours de la Premier League. Weiler réalise immédiatement qu'on peut aller au front avec Kara mais celui-ci est-il prêt à y aller avec les Mauves ? L'ancien roc de Genk dit à l'entraîneur qu'il veut partir dès l'été. Que faire ? Lui confier le brassard alors qu'il s'en ira peut-être quelques semaines plus tard ? Treize footballeurs quittent le Sporting avant la clôture des transferts, fin août, parmi lesquels Matias Suarez, qui n'a même pas quitté l'Argentine. Parmi eux des joueurs que Weiler estimait et qu'il aurait souhaité conserver, comme Steven Defour, un joueur qui sait ce qu'il va faire du ballon avant de l'avoir et capable de presser l'adversaire. Weiler est également sous le charme de Dennis Praet. Il tente de le convaincre de rester mais il comprend pendant l'entretien que le joueur ne pense plus qu'à l'étranger. " Il faut le vendre ", dit-il. Praet rejoint la Sampdoria. Weiler est vraiment déçu quand Defour s'en va aussi. A Gênes, Praet est élogieux à propos du nouvel entraîneur. Ce qui l'a marqué, comme d'autres, c'est que Weiler n'hésite pas à sanctionner les noms, devant tout le groupe, alors que d'autres entraîneurs d'Anderlecht n'osaient pas s'attaquer aux vedettes et se contentaient de tancer les autres joueurs. C'est carrément tout le club qui sursaute quand Weiler s'en prend rudement à Stefano Okaka, celui-là même qui a épargné la descente aux enfers au club avec ses quinze buts. Okaka ne commet qu'une erreur pendant la préparation : il ne fait pas ce que l'entraîneur lui demande. Weiler veut que son avant-centre fasse la guerre aux alentours du rectangle, se démarque, soit à l'affût de la moindre occasion et harcèle la défense adverse. Que fait Okaka ? Comme toujours, il recule pour appeler tranquillement le ballon auprès des deux défenseurs centraux. Weiler réitère sa demande. Une fois, pas deux. C'est qu'il est le chef. Celui qui ne lui obéit pas doit s'en aller. C'est la seule façon de former un bon groupe. Son coup d'éclat lui vaut le respect du vestiaire, qui ne se pose plus qu'une question : va-t-il conserver sa ligne de conduite toute la saison ? Van Holsbeeck n'intervient pas. Il espère que l'entraîneur sera capable de maintenir la ligne tracée. Weiler a déjà fait remarquer que les footballeurs mauves jouissaient de nombreux droits mais de peu de devoirs. Tous les entraîneurs affirment traiter tout le monde sur le même pied mais rares sont ceux qui osent remettre à leur place les valeurs établies. Weiler le fait. Ce n'est pas parce qu'un joueur est capable de réaliser une action qu'il détient la classe mondiale. Les trois minutes durant lesquelles un joueur est en contact avec le ballon, en moyenne, sont importantes, mais les 87 autres le sont tout autant. Weiler constitue un point de rupture avec le passé récent, de même que John Van den Brom avait apporté un souffle de fraîcheur quatre ans plus tôt. Le Néerlandais pouvait compter sur plus de joueurs chevronnés, avec Dieumerci Mbokani, MilanJovanovic, ou encore Lucas Biglia. Weiler est attentif à tout, y compris au langage corporel. Il possède un sain entêtement. Il reste fidèle à sa vision. Il est méthodique, très intelligent. Il tire des conclusions. Il demande par exemple deux fois quelque chose au joueur X et, en l'absence de réaction, il n'investit plus d'énergie en lui. Les joueurs d'Anderlecht n'ont pas l'habitude d'une approche aussi conséquente. Le nouvel entraîneur ne connaît pas mieux que Van den Brom les gens qui font l'opinion publique en Belgique. Weiler est seul. Il ne jouit pas du soutien public qu'ont Michel Preud'homme et Hein Vanhaezebrouck. Le club organise donc quelques entretiens informels entre l'entraîneur et quelques journalistes marquants, pour qu'ils comprennent le point de vue de Weiler. Ils se rendent compte très vite aussi qu'il n'y aura de traitement de faveur pour aucun. Tout le monde est logé à la même enseigne. Comme sur le terrain. Fin juillet, Rostov élimine Anderlecht au tour préliminaire de la Ligue des Champions. Cinq joueurs ayant disputé l'affiche contre le Club Bruges sont titularisés dans les deux matches contre les Russes, plus Bram Nuytinck, qui faisait banquette contre le Club. Les cinq autres titulaires sont partis. Anderlecht est conscient que Weiler ne peut pas repartir de zéro. L'entraîneur, lui, ne comprend pas que la presse ne réalise pas qu'il vient de perdre énormément de talent et que les nouveaux joueurs ont besoin de temps pour s'intégrer, d'autant que le noyau compte plusieurs blessés. Il a le sentiment qu'on ne lui grée pas le temps nécessaire pour construire une équipe. La direction mauve capte très vite que la presse ne fera pas de cadeaux à Weiler lors de la conférence précédant le match de qualification pour la phase par poules de l'EL, contre le Slavia Prague. Sur 15 questions posées, 14 n'ont rien à voir avec le match et sont négatives. Le Sporting sent que la presse a déjà abandonné Weiler et qu'elle affûte ses couteaux. Au terme du mercato estival, 13 joueurs sont partis, 9 sont arrivés et l'un d'entre eux, Sebastien Di Maio, repart aussi vite. Motif : sa femme n'a, soi-disant, pas envie de déménager à Bruxelles, suite aux attentats. Di Maio rejoint la Fiorentina. Anderlecht loupe le transfert de Nicolas Lombaerts en défense et renonce à Hakim Ziyech après l'élimination contre Rostov, quand l'Ajax fait monter les enchères jusqu'à onze millions pour le médian de Twente. Weiler se contente dès lors du numéro deux de la liste des médians. Au Sporting, NicolaeStanciu fait l'unanimité. L'entraîneur croit également en lui mais Stanciu a besoin d'un long temps d'adaptation : il était un caïd en Roumanie alors qu'il n'est plus qu'un joueur parmi d'autres au RSCA. L'entraîneur est surtout content qu'on ait transféré l'avant qu'il voulait à tout prix. Habituellement, il se cantonne à la description d'un profil, laissant au club le choix du nom mais il veut à tout prix Lukasz Teodorczyck. Quand Van Holsbeeck demande les rapports établis sur l'avant polonais, la cellule de scouting émet des doutes car Teo n'a pas vraiment émergé à Kiev. Weiler insiste pourtant. Il veut Teo et personne d'autre. Le Polonais réalise ce qu'Okaka ne voulait pas : il fait la guerre dans le rectangle et il regorge d'engagement. Anderlecht pense son équipe enfin lancée en déplacement à Saint-Etienne. Les Mauves y disputent un excellent match mais leur prestation est éclipsée par le malentendu entre le jeune gardien Davy Roef, encore vert, et Bram Nuytinck. La communication se passe mal. Weiler veut que la presse comprenne qu'il n'est pas évident de former une équipe, que ça demande du temps. Las, il est difficile d'expliquer à Weiler ce qu'Anderlecht représente et ce que ça implique. Parce qu'il est très méthodique, qu'il sait comment il veut travailler et avec qui. A ses yeux, tout tourne autour du collectif. Pour lui, si Messi ne s'acquitte pas de ses tâches, Barcelone joue à dix. Le 2 novembre, c'est le choc quand Anderlecht lit l'éditorial de l'analyste Marc Degryse, un de ses anciens monuments, dans Het Laatste Nieuws. Anderlecht vient d'être battu par Waasland-Beveren, qui a limogé son entraîneur et a joué la quasi-totalité du match à dix. Degryse écrit : " A la conférence de presse, Weiler a dit : - Ceci n'est pas un grand Anderlecht et avec autant de blessés, c'est même un Anderlecht moyen. Weiler a rabaissé ses propres joueurs. Et, tout aussi grave : - L'histoire et le palmarès du club ne marquent pas de buts. D'un seul coup, il dénigrait donc aussi le club. " Deux semaines plus tard, le club réunit Weiler et Degryse dans l'espoir de dissiper les malentendus. Quelques phrases-clefs : " Nous avons un noyau capable de battre n'importe qui mais uniquement grâce à son talent individuel. Car il n'y a pas d'équipe. Nous avons des problèmes. "" Kara est blessé une semaine sur deux. Il a toujours quelque chose. "" Acheampong doit s'appuyer sur ses actions mais il ne faut pas l'impliquer dans une stratégie. "" Quand je parcours le vestiaire du regard, je vois surtout des artistes, pas de leaders. "Le club estime que l'interview passe outre les nuances apportées pendant l'entretien et que les explications de Weiler sont utilisées pour monter les joueurs contre lui. Un jour plus tard, Weiler demande qu'on explique aux joueurs qu'il n'avait pas l'intention de s'en prendre à eux. Le français n'est pas sa langue maternelle et certains de ses propos paraissent plus durs qu'il ne le voulait. Le lendemain des explications demandées, Anderlecht souffre au Gaverbeek. Il est carrément humilié par Zulte Waregem en seconde mi-temps. Au terme du match, SofianeHanni paraît devant les caméras : " Nous devons attaquer davantage. " Weiler est abattu à la conférence de presse. Ses jours semblent comptés. Anderlecht n'est pas convaincu que renvoyer déjà son nouvel entraîneur soit une bonne chose. Weiler a acquis beaucoup de respect grâce à son attitude conséquente, auprès des joueurs comme de la direction, et le plan B peut attendre un peu. " Anderlecht soutient toujours son entraîneur, jusqu'à ce que ce soit intenable ", explique Herman Van Holsbeeck. " Beaucoup de clubs font payer à leur entraîneur les erreurs de la direction. Pas nous. " Un grand club a parfois besoin d'une crise pour rebondir mais désormais, gagner est urgent. Juste après le match à Zulte Waregem, on convient que Weiler ne sera plus disponible pour la presse. Il avait déjà mis un terme, à ce moment, à ses conférences de presse d'avant-match. Le revirement se produit quatre jours plus tard. Roger Vanden Stock et Herman Van Holsbeeck lui expliquent que les personnes qui le soutiennent encore pleinement sont assises à sa table et ne sont plus que deux. Un moment donné, on ne peut freiner l'avalanche de critiques qu'en obtenant des résultats. Le lendemain, au FC Qabala, alors que le score est de 1-1, l'arbitre siffle injustement un penalty contre Anderlecht à un quart d'heure du terme. Le ballon franchit la ligne mais doit être à nouveau botté. Dans la tribune, Van Holsbeeck lâche qu'un bon entraîneur a toujours un peu de chance au bon moment. De fait, lors du second tir, le ballon passe à côté et les Bruxellois inscrivent deux buts dans les arrêts de jeu. Ils gagnent 1-3 au lieu de s'incliner 2-1. Dans le vestiaire, le manager sportif décèle surtout un profond soulagement, chez les joueurs comme dans le chef de l'entraîneur. " Je ne pense pas que les critiques vont cesser dès maintenant ", déclare Weiler. " La presse n'aime pas l'entraîneur, je dois l'accepter. " Le train mauve a démarré à Qabala mais il est encore très poussif. Trois jours plus tard, il étrille un faible Mouscron. A la fin du championnat régulier, le club propose à Weiler de reparler aux journalistes. L'entraîneur y réfléchit quelques jours puis refuse : pourquoi le ferait-il ? Car moins il parle à la presse, mieux ça va sur le terrain. Il se limite donc aux interviews obligatoires, avec la radio et la télévision, et il accorde des entretiens aux journalistes suisses. Comme Lionel Pittet, rédacteur au quotidien Le Temps. Anderlecht ne connaît plus guère la défaite. Le long de la ligne, Weiler est serein. Il se concentre sur son équipe et non sur l'arbitre, ses assistants ou le public. Le Suisse se révèle être un leader doté d'une forte personnalité. Un homme fidèle à sa vision, même si elle n'est pas partagée par tout le monde. En ce sens, son approche rappelle celle de Pierre Sinibaldi et de Tomislav Ivic, qui suivaient leur propre voie, imperturbables sous les critiques. Son plus grand mérite ? Avoir formé un groupe solidaire. Un noyau qui voit Nuytinck jubiler après le succès contre le Club alors qu'il n'a pas joué. A l'issue du championnat régulier, Weiler a réuni ses joueurs pour leur dire : " Je vais maintenant opérer des choix. Ceux-ci ne sont pas faits contre ceux qui sont écartés mais pour le bien de l'équipe. " Weiler a réussi. En étant clair et incroyablement droit avec ses joueurs, avec son staff, avec ses collaborateurs, avec ses supérieurs. Anderlecht a offert un nouveau contrat à Weiler avant même le début des play-offs, avant même que l'entraîneur se soit inquiété de son avenir. C'est un indice de confiance et un signal au groupe : l'année prochaine, il continuera à travailler avec cet homme. Weiler a naturellement du pain sur la planche. Une remarque style " le passé ne marque pas de buts " partait d'un bon sentiment mais les dirigeants lui ont signifié qu'il n'avait pas le droit de rabaisser son produit dans la presse. Weiler se corrige lui-même. Il est aussi un bon people manager. Sans cela, illustre inconnu, il n'aurait pas convaincu ses joueurs. Des gars qu'il a fait progresser. Youri Tielemans et Leander Dendoncker en sont les meilleurs exemples. Pourtant, l'entraîneur est conscient qu'il sera difficile de les retenir cet été. En résumé, René Weiler est un joueur d'équipe et il attend le même état d'esprit de ses joueurs. par Geert Foutré - photos Belgaimage