C'était un match qu'ils devaient gagner, un adversaire qu'ils avaient toutes les raisons de vouloir battre. C'était l'année dernière, avant le dernier match de groupe des championnats de la Confédération Asiatique, à Bangkok. Alors que retentissait leur hymne national, les joueurs syriens étaient au centre de toutes les attentions.
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C'était un match qu'ils devaient gagner, un adversaire qu'ils avaient toutes les raisons de vouloir battre. C'était l'année dernière, avant le dernier match de groupe des championnats de la Confédération Asiatique, à Bangkok. Alors que retentissait leur hymne national, les joueurs syriens étaient au centre de toutes les attentions. Pour en arriver là, il leur avait fallu surmonter des obstacles importants. Depuis 2011, le pays a sombré dans une guerre civile complexe et inextricable qui a déjà fait des dizaines de milliers de morts. Plus de sept millions de personnes ont été déplacées à l'intérieur des frontières. Quatre autres millions ont fui le pays, trouvant refuge dans des camps en Turquie, en Irak ou en Jordanie ou jouant le tout pour le tout avec des trafiquants d'êtres humains censés les amener en Europe. Pendant ce temps, le championnat de Syrie de football a continué tant bien que mal, tous les matches se jouant à Damas, la capitale, toujours sous contrôle du gouvernement. Mais la guerre a fait des dégâts. Les bombardements massifs de villes comme Homs et Alep ont coûté la vie à des dizaines de joueurs, d'autres rejoignant les rebelles dans leur lutte contre les forces armées du président syrien BasharAlAssad. Plusieurs autres ont été jetés en prison, convaincus d'avoir aidé les rebelles, tandis que d'anciens internationaux sont partis jouer à l'étranger, dégoûtés par l'idée de porter le maillot d'une équipe représentant le régime. Avant le tournoi en Thaïlande, un membre de l'équipe nationale U16 a même été tué par une bombe au sud de la ville d'Homs. Personne ne pouvait dire qui des rebelles ou du gouvernement portait la responsabilité de sa mort. Malgré tout cela, le football syrien a progressé. Le pays s'est qualifié pour plusieurs tournois régionaux. Depuis le début de la guerre, il a atteint les quarts de finale de tous les championnats U16, U19 et U23, sauf un. Les U23 sont même passés à un match de la qualification pour les Jeux olympiques 2012. Et voilà qu'en Thaïlande, les U16 s'apprêtaient à affronter l'Iran, dans un match lourd de sens. En face d'eux, le pays que de nombreux Syriens accusent de fournir des armes, de l'argent et du matériel au régime afin de maintenir Al Assad au pouvoir. En cas de victoire, ils auraient atteint les quarts de finale. Et une qualification pour les demi-finales leur aurait ouvert les portes de la Coupe du monde U17 au Chili. " L'équipe nationale syrienne est l'équipe de mon pays. Pour moi, c'était un honneur de porter ce maillot ", se souvient MohammedJaddou, meneur de jeu et capitaine des U16, lorsqu'il évoque ce tournoi. Quelques minutes après la fin des hymnes et le coup d'envoi, Jaddou profite d'une longue passe parfaitement mesurée pour filer sur la droite et glisser le ballon dans le coin inférieur droit, donnant ainsi l'avance à la Syrie. Celle-ci allait l'emporter 2-1 avant de battre l'Ouzbékistan (5-2), avec un nouveau but et un assist de Jaddou. Pour la demi-finale, le médian est suspendu. En son absence, la Syrie s'incline 7-1 face à la Corée du Sud mais elle est tout de même qualifiée pour la Coupe du monde U17 au Chili. Aujourd'hui, l'évocation de cette compétition le fait tristement sourire car c'est un rêve qu'il n'a finalement jamais atteint. " Lorsque nous nous sommes qualifiés pour la Coupe du monde, j'ai tenté de résister et d'oublier toutes les mauvaises choses qui s'étaient passées dans mon pays et m'avaient terriblement touché ", dit-il. " Mais j'en étais arrivé à un point où c'était devenu insupportable. " Jaddou nous reçoit dans la cuisine de sa nouvelle maison, une habitation propre et bien rangée mais peu équipée, dans un petit village du sud de l'Allemagne. C'est là qu'il vit en compagnie de cinq autres Syriens, dont son père et son oncle, qui ont également fui leur pays. Malgré son importance au sein de l'équipe U16 et la perspective attrayante d'une participation à un championnat qui, par le passé, a révélé CescFabregas ou LandonDonovan, Jaddou et sa famille se sont lancés dans un terrible périple de deux mois pour fuir la Syrie. Ils ont d'abord rejoint la Turquie par la route puis ont pris place dans une embarcation pour traverser la Méditerranée et rejoindre l'Italie. Une aventure qui, selon l'Organisation internationale pour les Migrations, a déjà fait plus de deux mille morts cette année. " Même si je le voulais, je ne pourrais jamais oublier cela ", dit Jaddou qui, lui aussi, a bien failli y laisser la vie. " J'ai vu des gens mourir sous mes yeux. " Le garçon a grandi à Latakia, sur la côte. A l'âge de huit ans, il a été recruté par Hutteen, le club local, qui évolue en D1 syrienne. " J'ai alors arrêté de donner de l'importance à l'école et je n'ai plus pensé qu'au football ", dit-il en se remémorant le peu de temps qu'il a joué au football avant que la guerre civile n'éclate. " J'aimais plus le football que mes propres parents ! " Mais lorsque la guerre a commencé à envahir le pays, il lui est devenu de plus en plus difficile de voyager de chez lui à Damas car il devait traverser de nombreux territoires contrôlés tantôt par le gouvernement, tantôt par les rebelles, tantôt encore par différents groupes se revendiquant de l'Etat Islamique. Il est arrivé régulièrement que le bus qui l'emmenait à l'entraînement se fasse attaquer. " Il y avait des échanges de tir et des combats entre les forces gouvernementales et l'opposition ", dit-il. " Nous étions pris dans des tirs croisés. Des missiles tombaient autour du bus et ils nous tiraient dessus. Le chauffeur du bus se mettait à rouler le plus vite possible afin de quitter la zone et nous devions nous cacher sous les sièges afin de ne pas être visés par des snipers. " Peu avant le tournoi en Thaïlande, TarekGhrair (15), équipier et meilleur ami de Jaddou, a été tué dans une attaque au mortier à Homs. Jaddou a gardé sur son téléphone une image de son corps meurtri. " J'ai pleuré pendant deux jours. Ce n'était pas un ami, c'était un frère. " Dans la chaleur de la guerre, Jaddou a été suspecté par les deux camps. Il dit avoir été menacé par les rebelles, ceux-ci accusant tout représentant du pays de complicité avec le régime et le gouvernement. Mais il dit aussi : " Le gouvernement a menacé de mettre un terme à ma carrière et de me punir si je ne me présentais pas à un stage. Ils ont aussi dit que, si je quittais l'équipe, je serais déclaré déserteur. " Il y a des antécédents en la matière, notamment le cas d'AbdelbassetSaroot, surnommé " Le gardien chantant de Homs. " Saroot était le gardien de l'équipe nationale syrienne U20 et jouait à Al Karama, le club de Homs, qui était alors le meilleur du pays. Il dominait le championnat et avait même disputé la finale de la Ligue des Champions asiatique, en 2006. Mais en 2011, Homs est considérée comme la capitale de la révolution contre le président Al Assad et Saroot a abandonné son club et pris la route, faisant usage de sa voix exceptionnelle pour chanter des chants religieux et patriotiques en présence de groupes qui, au départ n'étaient composés que de quelques centaines de personnes mais qui, au fil du temps, avaient grossi et comptaient des dizaines de milliers de personnes. Devenu une cible pour le régime, Saroot a échappé à plusieurs attentats. Son histoire a été racontée dans le documentaire Return to Homs. On le dit toujours en vie. Il est l'un des symboles de la révolution. Autre gardien à avoir porté les couleurs d'Al Karama et de l'équipe nationale : MosabBalhous, emprisonné pour " avoir hébergé des gangs armés et possédé de l'argent d'origine douteuse ", selon la chaîne Al Arabiya. Balhous a ensuite été relâché et, bizarrement, à nouveau sélectionné en équipe nationale. Il a même serré la main du président Al Assad lorsque l'équipe a été invitée au palais présidentiel après sa victoire aux championnats d'Asie occidentale en 2012, son premier trophée. Balhous est aujourd'hui capitaine de l'équipe nationale. Il a participé à la victoire sur l'Afghanistan (6-0) lors du premier match des éliminatoires de la Coupe du monde 2018. Mais pour Jaddou, encore adolescent, la pression et la peur de représenter la Syrie sont devenues insupportables. Il tente une première fois de s'envoler pour l'Allemagne, un pays où il rêve de jouer depuis tout petit, mais on l'empêche de monter dans l'avion. On lui dit que toute l'équipe qui doit représenter la Syrie à la Coupe du monde U17 au Chili est interdite de vol. Son père vend alors sa maison afin de rassembler les 13.000 $ nécessaires pour payer les trafiquants afin de passer en Turquie puis en Italie. Le bateau est surchargé. Plus de 130 hommes et femmes - des jeunes, des vieux, des gens en bonne santé et des malades - sont entassés sur une embarcation d'un peu plus de 20 mètres de long. Six heures après avoir quitté la côte turque, le rafiot se met à couler. " Nous avons dû tout jeter par-dessus bord - la nourriture, nos vêtements et nos objets personnels - pour le maintenir à flot ", dit Jaddou, qui se souvient que les hommes et les garçons ont dû rester éveillés et écoper l'eau du bateau à mains nues. " Pas moyen de dormir ne fût-ce qu'une seconde. Si nous le faisions, nous risquions de mourir noyés. " Au moment où l'armée italienne repère le bateau - qui n'a plus d'électricité ni de gouvernail - au large des côtes siciliennes, cela fait cinq jours et cinq nuits que Jaddou n'a pas dormi. " C'était la troisième fois que je voyais la mort de près mais j'ai survécu. " Arrivé en Italie, Jaddou, son oncle et son père mettent le cap sur le nord, évitant la police jusqu'à leur arrivée à Milan. Ils dorment dans la gare, à même le sol, avant d'offrir leurs dernières économies à un trafiquant qui les amène dans un centre pour réfugiés à Munich. De là, ils sont emmenés dans les montagnes jouxtant la ville d'Oberstaufen, aux frontières de l'Autriche et de la Suisse. Aujourd'hui, Jaddou s'entraîne à Ravensburg, un club de cinquième division allemande dont les U19 ont brillé ces dernières années, de nombreux joueurs passant à Fribourg, un club voisin qui joue en Bundesliga. " Nous avons invité Mohammed sans savoir ce que nous pouvions en attendre ", dit MarkusWolfangel, coach des U19, en regardant Jaddou s'entraîner. " Nous avons été très surpris par ses performances. " Aujourd'hui, Jaddou est en sécurité. Pour le moment, du moins. Car il a peur d'être expulsé d'Allemagne et de devoir chercher une nouvelle base. Mais surtout, il craint pour l'avenir de sa mère et de ses deux frères, restés en Syrie. " J'espère pouvoir les enlever le plus vite possible de ce lieu où tout n'est que destruction, rapts et insultes ", dit-il. " Je veux les faire venir en Allemagne, où tout est beaucoup plus sûr. Mais à tout moment, je m'attends à ce qu'on m'annonce leur mort. Mes frères sont jeunes, on peut les enlever facilement. " Jaddou affirme avoir l'ambition de porter le maillot " d'un grand club européen ", que ce soit en Bundesliga ou ailleurs. Il rêve d'affronter son idole, CristianoRonaldo. Et même s'il sait que ce moment est encore éloigné, cela lui semble plus probable qu'un retour au pays. " Ils sont en train de détruire la Syrie ", dit-il. " Le football, en Syrie, c'est fini. " PAR JAMES MONTAGUE - PHOTOS BELGAIMAGE" On devait s'abriter sous les sièges du bus qui nous emmenait à l'entraînement pour échapper aux tirs des snipers. " MOHAMMED JADDOU, CAPITAINE DES U16 SYRIENS Tarek Ghrair, équipier et meilleur ami de Jaddou, a été tué dans une attaque au mortier à Homs.