" Quelle tristesse ces manifestations Gilets jaunes. " D'un tweet, d'un seul, Thomas Meunier exprime son sentiment. Le 16 mars dernier, celui qui aime pourtant rappeler son passé de facteur, son côté " proche des gens ", semble d'un coup éloigné des considérations de ses cohabitants de la capitale française et de l'ensemble de l'Hexagone.

" Je vois ça tel un étranger louant les beautés de la France en temps normal mais désemparé de voir la tournure des événements dans ce pays qui m'accueille. Pauvre France aux yeux du monde ", poursuit le défenseur du PSG, sur le réseau du petit oiseau bleu.

Au moins, comme toujours, Meunier a le mérite de donner son avis. Ce qui, dans le pré carré des footballeurs pros, se fait de plus en plus rare. Et les acteurs français de la Pro League n'y dérogent pas. Mis à part via des réponses sous forme d'émojis qui rient aux éclats ou des " non " catégoriques, parfois gênés, peu souhaitent s'épancher sur le phénomène venu des ronds-points, outre-Quiévrain.

Le point de départ de la contestation : la taxe sur les carburants

Mais ils ne sont pas seuls. Sur le coup, la prise de position de Thomas Meunier agace un peu la twittosphère. " C'est sûr que lorsqu'on habite Paris en étant millionnaire et en tapant dans un ballon trois heures par jour [...], la vie est beaucoup plus belle. Mais lorsqu'on se lève à six heures pour rentrer à dix-huit et qu'à la fin du mois, tu touches 1.180?... D'un coup, la beauté de la France, on s'en tape ", rétorque un follower de l'international de 27 printemps.

Le principal intéressé renvoie la balle, à son tour : " Je travaillais à l'usine pour 1.000 balles par mois avant d'être footeux. Tu connais rien de ma vie. Et ce que je souligne, c'est que c'est désolant toute cette casse, cette violence. À aucun moment je ne parle du pour ou contre cette manifestation ".

En quelques caractères, Meunier cristallise plusieurs sentiments, entre la difficulté de s'exprimer avec le statut qui est le sien, la possible incompréhension qui en découle, ainsi que l'attention toute particulière portée sur " cette violence " - c'est-à-dire celle des gilets jaunes et eux seulement, montrée volontairement du doigt par une large frange des médias français. Finalement, les limites d'un dialogue biaisé d'avance, presque inexistant en France, résident presque dans cet échange de tweets.

Pourtant, à la mi-novembre, au moment du lancement d'un mouvement social désormais devenu historique, la plupart des violons semblaient s'accorder. À l'époque, l'augmentation de la taxe sur les carburants constitue le point de départ de la contestation.

Six rencontres de Ligue 1 reportées pour des raisons de sécurité

" Au début, je trouvais le mouvement légitime ", confesse Xavier Mercier, milieu du Cercle Bruges, originaire d'Alès, dans le Sud de la France. " Je comprenais les gens qui se battaient et je les comprends toujours, pour beaucoup. Ils se battent pour avoir un meilleur pouvoir d'achat, une meilleur vie.

Je viens d'une famille modeste et on n'a jamais vraiment roulé sur l'or, ce n'était pas facile au quotidien. Ma mère, qui est considérée comme handicapée, est au foyer et mon père distribue des publicités dans les boîtes aux lettres. L'augmentation du prix de l'essence le touche directement pour ses tournées. "

Une hausse des prix relevée également par Jean Butez, le portier de l'Excel Mouscron, qui avoue être " étonné du monde encore mobilisé par le mouvement ", sans pour autant se sentir " impliqué ". Honnête. " Je ne vais pas dire qu'il n'y a que l'argent qui m'intéresse ", glisse celui qui habite Tourcoing, dans le Nord, mais qui fait son plein en Belgique.

" L'essence a augmenté partout. Mes parents ont travaillé dur pour qu'on ait une jeunesse des plus agréables possibles, mes soeurs et moi. Mon père est grossiste et ma mère est sa secrétaire. Je n'ai manqué de rien, on était plutôt chanceux. "

Début décembre, le mouvement prend déjà assez d'ampleur pour toucher directement le monde du ballon rond. La Ligue de football professionnel, en accord avec les différentes préfectures, décide de reporter six rencontres de Ligue 1 pour des " raisons de sécurité ". Il n'y a pas assez de forces de l'ordre disponibles pour l'assurer. Le week-end du 8 et 9 décembre, seules quatre matches sont maintenus.

Mouscron, terre de prise de conscience et de convergence des luttes

" J'ai vraiment pris conscience du phénomène quand ces matches ont été reportés ", assure Cédric Berthelin, entraîneur des gardiens de Courtrai, domicilié à côté de Lens, où il a d'ailleurs été formé. " Les effectifs ne sont pas assez suffisants. J'ai des potes qui sont CRS et qui sont confrontés à cela tous les week-ends. Mais il ne faut pas faire l'amalgame entre gilets jaunes et casseurs, puisque la majorité sont pacifistes, au même titre qu'il ne faut pas dire que la violence vient seulement des CRS. Déjà, ils n'ont pas trop le choix : quand on leur dit d'aller quelque part, ils obéissent. C'est un métier à part, mais ce sont des gens comme les autres. "

Je comprenais les gens qui se battaient et je les comprends toujours, pour beaucoup. Ils se battent pour avoir un meilleur pouvoir d'achat, une meilleure vie. " Xavier Mercier

Sauf que jusqu'à ce week-end de décembre, la petite planète football avait été épargnée par la crise sociale qui frappe la France. Même les affluences dans les stades en prennent un coup. Alors, normal, les cadors du milieu montent au créneau. Jean-Michel Aulas, Président de Lyon qui aime " que les choses prévues se passent normalement ", pose la question de " l'équité ", s'inquiétant " des dates de rattrapage quand on joue les Coupes d'Europe et [que] le calendrier est chargé ".

Avant un déplacement en Serbie et alors que l'ensemble des joutes, aussi bien amateurs que professionnelles, sont annulées dans la ville de Paris, Thomas Tuchel, stratège du PSG, parle d'une " situation nouvelle qu'il faudra gérer. Notre défi sera de trouver un bon plan pour s'entraîner et se reposer, afin d'être en top forme à Belgrade. On accepte cela, pour moi la sécurité est le plus important. "

De ce côté-ci de la frontière, le paradis de la JPL ne tremble pas, ou presque. " Dans le vestiaire, on en parle un peu, ça fait sourire ", pose encore Jean Butez, originaire de Lille où quelques amis ont été " un peu emmerdés " dans le centre-ville. " Clément Libertiaux, le troisième gardien, mettait la chanson Gilet jauné sur son portable et on la chantait. On a déconné là-dessus quelques jours et on a aussi expliqué le mouvement à des joueurs étrangers qui n'y comprenaient rien. " Mouscron, terre de prise de conscience et de convergence des luttes.

Une relation " Je t'aime moi non plus " entre CRS et Gilets jaunes

Si des réfractaires au pouvoir en place tâtent le cuir sur des péages autoroutiers outre-Quiévrain, quelques groupes de supporters affichent dans le même sens leur soutien à ceux qui ont décidé d'enfiler la veste fluo qui traînait sur leur banquette arrière. Le 2 décembre, les South Winners, ultras marseillais, sortent une banderole pour accueillir Reims : " Winners avec le peuple ".

C'est d'ailleurs au Vélodrome qu'un chant un peu piquant sur le Président de la République française se fait entendre - " Emmanuel Macron, oh tête de con, on vient te chercher chez toi ". Une belle ironie alors que le même Emmanuel Macron s'est fait passer pour un fan inconditionnel de l'OM pendant sa campagne présidentielle, au point de jouer un match d'entraînement en ciel et blanc.

La veille de la sortie de la banderole des Winners, le bus du FC Nantes, revenant d'une volée prise à Saint-Étienne (3-0), est bloqué par des gilets jaunes sur sa route du retour vers l'aéroport. " Nous avons discuté avec le coach nantais qui a accepté de faire descendre les joueurs du bus. Nous avons discuté avec eux et fait quelques photos, avant de les laisser rentrer à l'aéroport ", déclare alors l'une d'entre eux à l'AFP. Plus de peur que de mal.

" Il ne faut pas croire tout ce qu'on raconte ", reprend Cédric Berthelin, sage et équilibré. " Je ne suis ni pro-gilets jaunes, ni pro-CRS, j'en laisse et j'en prends des deux côtés. En tout cas, un de mes potes CRS en a marre de ce qu'on montre à la TV. Ils sont souvent mal vus alors qu'il casse la croûte régulièrement avec les gilets jaunes lors des manifestations. Ça se passe souvent très bien entre eux. Les gilets jaunes lui apportent de la flotte, des bonbons, parce qu'il passe cinq heures debout. C'est un peu une relation de Je t'aime, moi non plus. "

Une idylle qui dure depuis plus de cinq mois et qui dépasse en vigueur toutes les amourettes d'adolescents. Mais Xavier Mercier n'en démord pas. " Mon beau-frère était sur les ronds-points, avant de vite se retirer pour différentes raisons. Il voyait que le mouvement embêtait des gens de sa famille. Par exemple, mon père doit faire des détours donc plus de kilomètres pour aller travailler. Au final, il utilise plus d'essence et ça se ressent dans le mois. Je le comprends toujours mais je trouve que le mouvement a été trop loin. Quand on voit certaines violences, on peut se dire que les gilets jaunes se sont perdus et se trompent de cible. " Tant qu'il y a de l'espoir, des bonbons et un peu de flotte...

Rien de tel que taquiner le ballon pour passer le temps., belgaimage
Rien de tel que taquiner le ballon pour passer le temps. © belgaimage
" Quelle tristesse ces manifestations Gilets jaunes. " D'un tweet, d'un seul, Thomas Meunier exprime son sentiment. Le 16 mars dernier, celui qui aime pourtant rappeler son passé de facteur, son côté " proche des gens ", semble d'un coup éloigné des considérations de ses cohabitants de la capitale française et de l'ensemble de l'Hexagone. " Je vois ça tel un étranger louant les beautés de la France en temps normal mais désemparé de voir la tournure des événements dans ce pays qui m'accueille. Pauvre France aux yeux du monde ", poursuit le défenseur du PSG, sur le réseau du petit oiseau bleu. Au moins, comme toujours, Meunier a le mérite de donner son avis. Ce qui, dans le pré carré des footballeurs pros, se fait de plus en plus rare. Et les acteurs français de la Pro League n'y dérogent pas. Mis à part via des réponses sous forme d'émojis qui rient aux éclats ou des " non " catégoriques, parfois gênés, peu souhaitent s'épancher sur le phénomène venu des ronds-points, outre-Quiévrain. Mais ils ne sont pas seuls. Sur le coup, la prise de position de Thomas Meunier agace un peu la twittosphère. " C'est sûr que lorsqu'on habite Paris en étant millionnaire et en tapant dans un ballon trois heures par jour [...], la vie est beaucoup plus belle. Mais lorsqu'on se lève à six heures pour rentrer à dix-huit et qu'à la fin du mois, tu touches 1.180?... D'un coup, la beauté de la France, on s'en tape ", rétorque un follower de l'international de 27 printemps. Le principal intéressé renvoie la balle, à son tour : " Je travaillais à l'usine pour 1.000 balles par mois avant d'être footeux. Tu connais rien de ma vie. Et ce que je souligne, c'est que c'est désolant toute cette casse, cette violence. À aucun moment je ne parle du pour ou contre cette manifestation ". En quelques caractères, Meunier cristallise plusieurs sentiments, entre la difficulté de s'exprimer avec le statut qui est le sien, la possible incompréhension qui en découle, ainsi que l'attention toute particulière portée sur " cette violence " - c'est-à-dire celle des gilets jaunes et eux seulement, montrée volontairement du doigt par une large frange des médias français. Finalement, les limites d'un dialogue biaisé d'avance, presque inexistant en France, résident presque dans cet échange de tweets. Pourtant, à la mi-novembre, au moment du lancement d'un mouvement social désormais devenu historique, la plupart des violons semblaient s'accorder. À l'époque, l'augmentation de la taxe sur les carburants constitue le point de départ de la contestation. " Au début, je trouvais le mouvement légitime ", confesse Xavier Mercier, milieu du Cercle Bruges, originaire d'Alès, dans le Sud de la France. " Je comprenais les gens qui se battaient et je les comprends toujours, pour beaucoup. Ils se battent pour avoir un meilleur pouvoir d'achat, une meilleur vie. Je viens d'une famille modeste et on n'a jamais vraiment roulé sur l'or, ce n'était pas facile au quotidien. Ma mère, qui est considérée comme handicapée, est au foyer et mon père distribue des publicités dans les boîtes aux lettres. L'augmentation du prix de l'essence le touche directement pour ses tournées. " Une hausse des prix relevée également par Jean Butez, le portier de l'Excel Mouscron, qui avoue être " étonné du monde encore mobilisé par le mouvement ", sans pour autant se sentir " impliqué ". Honnête. " Je ne vais pas dire qu'il n'y a que l'argent qui m'intéresse ", glisse celui qui habite Tourcoing, dans le Nord, mais qui fait son plein en Belgique. " L'essence a augmenté partout. Mes parents ont travaillé dur pour qu'on ait une jeunesse des plus agréables possibles, mes soeurs et moi. Mon père est grossiste et ma mère est sa secrétaire. Je n'ai manqué de rien, on était plutôt chanceux. " Début décembre, le mouvement prend déjà assez d'ampleur pour toucher directement le monde du ballon rond. La Ligue de football professionnel, en accord avec les différentes préfectures, décide de reporter six rencontres de Ligue 1 pour des " raisons de sécurité ". Il n'y a pas assez de forces de l'ordre disponibles pour l'assurer. Le week-end du 8 et 9 décembre, seules quatre matches sont maintenus. " J'ai vraiment pris conscience du phénomène quand ces matches ont été reportés ", assure Cédric Berthelin, entraîneur des gardiens de Courtrai, domicilié à côté de Lens, où il a d'ailleurs été formé. " Les effectifs ne sont pas assez suffisants. J'ai des potes qui sont CRS et qui sont confrontés à cela tous les week-ends. Mais il ne faut pas faire l'amalgame entre gilets jaunes et casseurs, puisque la majorité sont pacifistes, au même titre qu'il ne faut pas dire que la violence vient seulement des CRS. Déjà, ils n'ont pas trop le choix : quand on leur dit d'aller quelque part, ils obéissent. C'est un métier à part, mais ce sont des gens comme les autres. " Sauf que jusqu'à ce week-end de décembre, la petite planète football avait été épargnée par la crise sociale qui frappe la France. Même les affluences dans les stades en prennent un coup. Alors, normal, les cadors du milieu montent au créneau. Jean-Michel Aulas, Président de Lyon qui aime " que les choses prévues se passent normalement ", pose la question de " l'équité ", s'inquiétant " des dates de rattrapage quand on joue les Coupes d'Europe et [que] le calendrier est chargé ". Avant un déplacement en Serbie et alors que l'ensemble des joutes, aussi bien amateurs que professionnelles, sont annulées dans la ville de Paris, Thomas Tuchel, stratège du PSG, parle d'une " situation nouvelle qu'il faudra gérer. Notre défi sera de trouver un bon plan pour s'entraîner et se reposer, afin d'être en top forme à Belgrade. On accepte cela, pour moi la sécurité est le plus important. " De ce côté-ci de la frontière, le paradis de la JPL ne tremble pas, ou presque. " Dans le vestiaire, on en parle un peu, ça fait sourire ", pose encore Jean Butez, originaire de Lille où quelques amis ont été " un peu emmerdés " dans le centre-ville. " Clément Libertiaux, le troisième gardien, mettait la chanson Gilet jauné sur son portable et on la chantait. On a déconné là-dessus quelques jours et on a aussi expliqué le mouvement à des joueurs étrangers qui n'y comprenaient rien. " Mouscron, terre de prise de conscience et de convergence des luttes. Si des réfractaires au pouvoir en place tâtent le cuir sur des péages autoroutiers outre-Quiévrain, quelques groupes de supporters affichent dans le même sens leur soutien à ceux qui ont décidé d'enfiler la veste fluo qui traînait sur leur banquette arrière. Le 2 décembre, les South Winners, ultras marseillais, sortent une banderole pour accueillir Reims : " Winners avec le peuple ". C'est d'ailleurs au Vélodrome qu'un chant un peu piquant sur le Président de la République française se fait entendre - " Emmanuel Macron, oh tête de con, on vient te chercher chez toi ". Une belle ironie alors que le même Emmanuel Macron s'est fait passer pour un fan inconditionnel de l'OM pendant sa campagne présidentielle, au point de jouer un match d'entraînement en ciel et blanc. La veille de la sortie de la banderole des Winners, le bus du FC Nantes, revenant d'une volée prise à Saint-Étienne (3-0), est bloqué par des gilets jaunes sur sa route du retour vers l'aéroport. " Nous avons discuté avec le coach nantais qui a accepté de faire descendre les joueurs du bus. Nous avons discuté avec eux et fait quelques photos, avant de les laisser rentrer à l'aéroport ", déclare alors l'une d'entre eux à l'AFP. Plus de peur que de mal. " Il ne faut pas croire tout ce qu'on raconte ", reprend Cédric Berthelin, sage et équilibré. " Je ne suis ni pro-gilets jaunes, ni pro-CRS, j'en laisse et j'en prends des deux côtés. En tout cas, un de mes potes CRS en a marre de ce qu'on montre à la TV. Ils sont souvent mal vus alors qu'il casse la croûte régulièrement avec les gilets jaunes lors des manifestations. Ça se passe souvent très bien entre eux. Les gilets jaunes lui apportent de la flotte, des bonbons, parce qu'il passe cinq heures debout. C'est un peu une relation de Je t'aime, moi non plus. " Une idylle qui dure depuis plus de cinq mois et qui dépasse en vigueur toutes les amourettes d'adolescents. Mais Xavier Mercier n'en démord pas. " Mon beau-frère était sur les ronds-points, avant de vite se retirer pour différentes raisons. Il voyait que le mouvement embêtait des gens de sa famille. Par exemple, mon père doit faire des détours donc plus de kilomètres pour aller travailler. Au final, il utilise plus d'essence et ça se ressent dans le mois. Je le comprends toujours mais je trouve que le mouvement a été trop loin. Quand on voit certaines violences, on peut se dire que les gilets jaunes se sont perdus et se trompent de cible. " Tant qu'il y a de l'espoir, des bonbons et un peu de flotte...