Eddy Merckx, qui a fêté ses 60 ans le 17 juin dernier, a coloré ma jeunesse, rendu mes vacances inoubliables et je lui en suis toujours reconnaissant. Dès l'âge de dix ans, je n'ai raté aucune retransmission. Pire même, le rythme de la course déterminait le programme de ma journée : le matin, lecture du journal, à midi, l'oreille collée à la radio pour les commentaires du jour et avant deux heures, télévision : qui sait si on n'allait pas diffuser la course plus tôt ? Mon père et moi avions passé un deal : je composais son équipe du jour pour les pronostics et en échange, je pouvais encore regarder le résumé de la course, tard le soir. Quand je rêvais, c'était de Merckx.
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Eddy Merckx, qui a fêté ses 60 ans le 17 juin dernier, a coloré ma jeunesse, rendu mes vacances inoubliables et je lui en suis toujours reconnaissant. Dès l'âge de dix ans, je n'ai raté aucune retransmission. Pire même, le rythme de la course déterminait le programme de ma journée : le matin, lecture du journal, à midi, l'oreille collée à la radio pour les commentaires du jour et avant deux heures, télévision : qui sait si on n'allait pas diffuser la course plus tôt ? Mon père et moi avions passé un deal : je composais son équipe du jour pour les pronostics et en échange, je pouvais encore regarder le résumé de la course, tard le soir. Quand je rêvais, c'était de Merckx. Je me souviens comme si c'était hier du jour où son talent de grimpeur a éclaté. Ce 4 juillet 1969, dans la sixième étape du Tour, Eddy a laissé sur place ses adversaires, sur les flancs du Ballon d'Alsace. Altig s'est accroché dans un ultime sursaut d'orgueil mais il a craqué, lui aussi, et perdu deux bornes en l'espace de quelques kilomètres. Merckx a conquis le maillot jaune et je savais qu'il ne le perdrait plus. Quand j'entre chez Merckx, je me sens toujours comme un gamin étourdi par l'idée de pouvoir saluer son idole mais Merckx balaie immédiatement cette gêne, d'un salut franc ou d'une boutade : " Il est temps que je te fasse souffrir. Une balade en Hesbaye. Tu peux t'accrocher, ça va aller vite ". Merckx est populaire et chaleureux, un grand champion tout de simplicité. Nous parcourons son passé au Tour en une heure et demie. Je comprends que le battant ne mourra jamais en lui. Eddy Merckx : Oui, pourquoi pas ? Mais à mon aise. Je dois faire attention à la tachycardie. Mon pouls ne peut plus dépasser 150. C'est pour ça que je prends un médicament qui bloque mon moteur quand je suis dans la zone rouge. Sur le plat, je reste largement en deçà mais en côte, j'y arrive vite. De toute manière, j'ai suffisamment souffert en montagne. Certainement. Vittorio était mon coéquipier en 1968 et a inlassablement corrigé mes mauvaises habitudes alimentaires. Je mangeais jusqu'à ce que mon estomac soit plein. C'était très mauvais pour la digestion et la récupération, évidemment. Adorni m'a appris à quitter la table avec une sensation de faim et à rester loin des gâteaux au chocolat. Non, ne rigolez pas. J'étais un pupille de l'école culinaire belge. Grâce à Adorni, j'ai perdu cinq kilos et j'ai mieux grimpé. Si. J'ai raté une occasion en or. Toute mon équipe Faema allait être sélectionnée pour ce dernier tour par équipes nationales. Tout était prêt. Une volée de sponsors, Coca-Cola en tête, avaient apporté les fonds nécessaires. Je n'ai pas accroché. Lorenzo Valente, le patron de Faema, voulait que je roule le Giro et à 23 ans, je m'estimais trop jeune pour courir les deux tours, surtout après un printemps chargé. Donc, j'ai été prudent. Je l'ai regretté après. En effet. Comme je grimpais bien, je ne sais pas qui m'aurait battu. Mais bon, les absents ont toujours tort. J'ai aussi fait l'impasse sur le Tour 1973. La presse française préférait ne pas me voir car j'allais égaler le grand Anquetil. Ce climat hostile m'a incité à préférer la Vuelta et le Giro. Soyez-en sûr. Je l'aurais harcelé jour après jour, sans une seconde de répit. Il serait arrivé vidé au pied des montagnes. N'oubliez pas qu'il était aussi en pleine forme à la Vuelta, cette année-là, et que je lui ai mis quatre minutes dans la vue. En 1973 aussi, j'étais sûr de gagner. Comme moi, c'était un gagnant et ça frottait. Il était coutumier de déclarations que la presse française gonflait. Du coup, nous ne nous sommes plus parlé jusqu'en 1973. J'ai gagné le Prix des Nations et j'étais sur le podium quand il a franchi la ligne d'arrivée, avec quatre minutes de retard. Je l'ai regardé en souriant. Le lendemain, nous devions tous deux prendre l'avion à destination de Lausanne. Il s'est assis à côté de moi et a proposé de faire la paix. J'ai accepté mais je n'aurais pas pris l'initiative d'une réconciliation. Après tout, c'est lui qui avait commencé. Mais bon, après, quand il a produit de l'armagnac et que je savais qu'il n'arrivait pas à se faire une place sur le marché, je l'ai introduit chez Fourcroy, un distributeur bruxellois... Partiellement. J'atteignais l'apogée de mon niveau physique et ma victoire convaincante au Giro 1968 m'avait insufflé confiance. Ajoutez-y mon tempérament. Mais j'avais une raison de gagner beaucoup d'étapes. Je voulais passer le contrôle antidopage le plus souvent possible pour prouver que j'étais clean. L'affaire de Savone û NDLA : Merckx fut exclu du Giro pour contrôle anti-dopage positif û avait fouetté mon orgueil et je voulais prendre une revanche purement sportive. Il a serré les dents mais a commis une erreur monstre. Non, il a crié : -Oh ! Il ne devait pas le faire deux fois. J'ai serré les dents et je lui ai dit adieu. L'image est restée car elle est passée clairement à la TV. On n'avait vu que l'arrivée de l'ascension de Tre Cime di Lavaredo au Giro de l'année précédente. Pourtant, c'est une meilleure performance. Les conditions étaient épouvantables et les cols italiens sont plus pénibles que les français. Un peu ridicule. Maintenant, je le laisserais partir. Il faut replacer ça dans le contexte. La veille, Van den Bossche m'avait dit qu'il passait chez Molteni. Pour mes coéquipiers et moi, c'était un coup dur. J'étais sous pression en attendant les résultats de la contre-expertise de Savone. Si elle avait été positive, j'aurais été renvoyé de Faema. J'avais donc besoin d'une équipe soudée et Martin m'a infligé ce coup. Au Tourmalet, je ne cessais d'y penser. Je ne voulais pas m'échapper seul. Je n'ai même pas négocié la descente à fond. Pourtant, dans la vallée, j'avais une minute d'avance. Il ne servait à rien d'attendre. Donc, j'ai roulé à mon aise jusqu'au Soulor. A ma grande surprise, mon avance a augmenté. Je me suis dit : -Ce sera une longue journée. Après l'Aubisque, il restait 80 kilomètres vallonnés, sous une chaleur accablante. Cela n'en finissait pas. J'étais informé de l'écart croissant et ça m'insufflait du courage mais je doutais aussi. Je redoutais un contrecoup le lendemain. Il faut être dingue pour attaquer pendant 120 km quand on est maillot jaune. C'est une de mes plus belles prestations. Van den Bossche pouvait s'estimer heureux d'avoir obtenu une place chez nous. L'année précédente, il était fichu. Il ne pouvait plus espérer qu'une carrière de coureur de kermesses. Il est entré par la petite porte chez Faema. Il doit donc être reconnaissant... tout comme je le remercie pour le travail fourni. Martin devrait réfléchir davantage. Je savais que c'était l'enthousiasme au pays mais je n'aurais jamais imaginé que 25.000 personnes rejoindraient Paris pour moi. Le moment où j'ai tourné sur la piste et entendu ces gens scander mon nom est inoubliable. Mes cheveux se dressent toujours sur ma tête quand j'y pense. A cinq ans, j'étais déjà dingue du Tour. Les voisins me surnommaient Tour de France. Etre le meilleur dans la plus grande épreuve était pour moi la concrétisation d'un rêve. Je ne le montrais pas vraiment mais je le savourais intensément. Après ma lourde chute sur la piste de Blois, en automne 1969, je n'ai plus jamais grimpé comme avant. Mon bassin s'est déplacé et j'ai repris l'entraînement sans traitement approprié. J'ai terriblement souffert en hiver. La douleur ne m'a plus jamais quitté. Le bas du dos et la jambe gauche ont particulièrement souffert. Une atteinte à un nerf de la hanche m'a empêché de développer la même puissance et j'ai dû chercher ma position. Chaque adaptation était destinée à rendre la douleur supportable. Jamais. Durant ma carrière, je n'ai visé qu'un seul record : l'heure. Seule la victoire m'intéressait. Je dois cette défaite au temps. Gonzales Linares a roulé au sec, moi sous la pluie. Quand j'ai appris que De Vlaeminck avait chuté, je n'ai pas pris de risques. Les pavés de Fourons étaient très glissants. Je n'ai pas enclenché le braquet supplémentaire que j'avais fait monter. Je ne trouve pas. Je voulais remporter les grandes courses pour me faire un nom et les petites parce que les organisateurs me payaient et que les spectateurs s'attendaient à ce que je gagne. J'appelle ça du professionnalisme. Je ne pouvais pas supporter de décevoir les gens et offrir un cadeau à un adversaire, ce n'est pas mon genre. Non. Agostinho était un brillant grimpeur, je ne pouvais pas le laisser filer comme ça. Il a d'ailleurs vite perdu son souffle et lâché prise à ma première accélération. Je voulais gagner à tout prix. Treize ans après la mort de Simpson, le Ventoux retrouvait sa place au programme. En tant que maillot jaune, j'estimais de mon devoir de rendre hommage à mon ancien équipier. En plus, la veille, mon employeur italien, Vincenzo Giacotto, était mort. Je portais d'ailleurs un brassard noir et je voulais lui dédier cette victoire. J'étais à bout après l'étape. Les interviews ont été très longues. J'en avais assez. Mon franc est tombé quand j'ai vu que Van den Bossche était évacué en civière. J'ai fait pareil pour être ramené en ambulance à l'hôtel. Je suis arrivé avec trois quarts d'heure d'avance sur les autres. Après, Martin et moi avons bien ri. Peur, c'est un grand mot. Ocaña était souvent bon quelques jours puis il craquait. S'il a brillé en 1971, c'est parce que Merckx n'était pas comme en 1969. Je souffrais du dos, du genou et j'étais fragile. A la longue, ils ne roulaient plus pour gagner mais pour me faire perdre. Zoetemelk et Agostinho devaient laisser filer Ocaña puis se mettre dans ma roue. Ils n'ont plus roulé un mètre en tête. Deux jours plus tard, dans mon raid vers Marseille, tout le peloton était derrière moi. Même Cyrille Guimard travaillait à fond avec son équipe. Pas besoin de faire un dessin. Ce jour-là, si tout s'était déroulé normalement, avec une lutte entre équipes, Ocaña perdait dix minutes, j'en suis certain. Mais bon, Merckx gagnait trop... C'eût été difficile mais je me serais battu jour après jour jusqu'à Paris. Je ne lui ai accordé aucun instant de répit. Dans l'étape de Luchon, j'ai roulé de façon plus souple que dans les Alpes. J'ai démarré avant le sommet du Col de Mente et je suis descendu comme un fou. Ocaña suivait. Je suis tombé à la sortie d'un virage, lui à l'intérieur, avec les suites qu'on sait. Ce n'était pas un soulagement, au contraire. Ma troisième victoire a perdu son éclat. Maillot vert, Guimard devait foncer. Le vent soufflait très fort dans les Landes. J'ai saisi ma chance et je l'ai largué. J'ai gagné l'étape, un paquet de points et le maillot vert de Guimard est resté dans les Landes. J'ai savouré le moment et j'ai sciemment continué à sprinter, ce que je ne faisais jamais dans les courses à étapes. Il avait été injuste à mon égard, ce que je ne peux supporter. Pas du tout. J'étais un autre homme. Ma rééducation avait été bénéfique et mon titre mondial à Mendrisio m'avait insufflé confiance. J'avais gagné le Giro et c'était nettement mieux comme préparation que le Dauphiné. J'ai vite senti que je pouvais battre Ocaña en côte. Il a craqué dans l'étape de Briançon, à travers le Vars et l'Izoard. J'ai gagné. Deux jours plus tard, malade, il a abandonné. J'étais clairement le meilleur. Non, au contraire. Je souffrais d'un kyste à la selle depuis le Tour de Suisse. Une opération s'imposait, en fait, et au départ, à Brest, la plaie était loin d'être guérie. Après le prologue, ma peau de chamois était trempée de sang. Je prenais tous les jours un bain avec un désinfectant mais je souffrais. C'est pour ça que même Poulidor m'a mené la vie dure à quelques reprises. La presse française a écrit que Merckx avait appris à compter. Je n'avais pas d'autre choix. Milliard, j'ai vraiment souffert ! Je n'avais pas le choix. Nous ne gagnions pas beaucoup. Le budget de Molteni s'élevait à peine à 500.000 euros et il couvrait les salaires et les frais de toute l'équipe. Pour gagner un peu plus, je devais courir après le Tour : des critériums, ici et en France. En 1974, après le Tour, je suis resté loin de chez moi 34 jours de suite. Vous entendez bien ? 34. Parfois, il y avait deux critériums par jour. Le soigneur Guillaume Michiels conduisait et j'essayais de me reposer mais je ne dormais jamais. Et je courais toujours pour gagner. A Saussignac, des Français ont roulé sur ma roue. J'étais tellement furieux que le soir, à Saint-Cyprien, je les ai doublés trois fois. La veille de mon départ pour Montréal, j'ai couru mon dernier critérium à Eeklo. J'ai été sacré champion du monde au Canada malgré le décalage horaire. Ce n'est pas raisonnable, évidemment. Je ne le ferais plus maintenant, dans le contexte financier actuel. En aucun cas. Le coup en lui-même était supportable, pas le traitement de l'hématome. Le médecin de l'équipe m'a donné un anticoagulant. A mes yeux, c'était une mauvaise décision. Le médicament est à l'origine de cet effondrement complètement inattendu le lendemain, dans une côte insignifiante, Pra Loup. J'étais en train de gagner le Tour et j'ai craqué. Inexplicable, compte tenu de mon rendement cette année-là. Mais attention, le soir, j'étais à moins d'une minute de Thévenet. Ce n'est pas à Pra Loup que j'ai perdu le Tour mais au départ à Valloire. Ole Ritter m'a entraîné dans une chute et je me suis occasionné une double fracture de la mâchoire. J'ai refusé d'abandonner. C'était vraiment très bête. C'est surtout là que j'ai raccourci ma carrière et non à cause du record de l'heure comme on l'a prétendu. Non, je ne courais ces critériums qu'après le Tour. Avant Valloire, j'avais certainement assez d'énergie. Mais refuser une opération et continuer avec un antidouleur et des aliments liquides était totalement irresponsable. J'étais déconnecté. Je parlais en flamand aux Espagnols et vice-versa. Le mot abandon ne figurait pas dans mon dictionnaire. J'ai commis une grave erreur. Moser n'était pas seul. Une grande partie du peloton était là. Avant l'étape finale aux Champs-Elysées, j'ai demandé à Godefroot de lancer une attaque conjointe. Il m'a répondu : -Non, ça ne va pas. Tout le peloton voulait aider Thévenet et surtout l'équipe française Peugeot à gagner. Mais bon, en fin de compte, c'est le meilleur qui a gagné. N'oubliez pas que je courais pour un nouveau sponsor très important, Fiat, qui souhaitait me voir au Tour. Après ma victoire au Tour Méditerranéen, je me sentais bien mais une intoxication alimentaire au départ, à Fribourg, et une infection des voies urinaires m'ont affaibli. Avec l'âge, on ne guérit plus. L'ascension du Glandon a été un véritable calvaire. (Il se tait, songeur). A la fin d'une carrière, on compte les beaux jours. De temps en temps, il y en a un qui émerge et on s'y accroche. Inconsciemment, on espère que d'autres suivront mais ce n'est pas le cas. Je ne réussirais plus à faire ce que j'aimais. Toutes ces années et ce grand nombre de courses réclamaient leur tribut. Cette expérience est douloureuse. J'ai terminé sixième de ce Tour mais un vainqueur né ne peut pas se satisfaire de pareil classement. Michel Wuyts" Je n'ai visé qu'un record : celui de l'heure. SEULE LA VICTOIRE M'INTÉRESSAIT " " Après le prologue du Tour 1974, MA PEAU DE CHAMOIS ÉTAIT PLEINE DE SANG " " Refuser une opération à la mâchoire et CONTINUER ÉTAIT IRRESPONSABLE "