Simple exercice de style ou beau sujet de conversation au café du coin : essayez de trouver un champion - ou une championne - dont les qualités tant humaines que sportives font l'unanimité. Pas facile. Pas facile du tout, même.
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Simple exercice de style ou beau sujet de conversation au café du coin : essayez de trouver un champion - ou une championne - dont les qualités tant humaines que sportives font l'unanimité. Pas facile. Pas facile du tout, même. Eddy Merckx ? A l'heure actuelle, il ne compte plus guère de détracteurs mais souvenons-nous qu'au temps de sa splendeur, le Cannibale n'avait pas que des supporters, notamment en France et en Italie. Björn Borg ? Si ses résultats plaidaient en sa faveur, le Suédois ne ralliait pas tous les suffrages tant son jeu manquait de ces coups de génie qui faisaient le charme d'un John McEnroe pour ne citer que lui. Pelé alors ? Le footballeur brésilien est peut-être l'un des rares athlètes dont la popularité ne se discute pas. Stop, arrêtons ici une énumération qui deviendrait vite fastidieuse pour nous concentrer sur un cas particulier, celui de Michael Schumacher. Rarement un champion de ce niveau a autant déchaîné les passions, entraînant des débats où la mauvaise foi déployée par les pro et anti atteint des sommets. Reste une évidence : le pilote allemand a marqué à jamais l'histoire de sa discipline dont il détient tous les records. Ne retenons que les plus significatifs : 7 titres mondiaux, 91 victoires, 68 pole-positions, 75 meilleurs tours en course, 154 podiums, ceci sur 248 GP disputés. Et il s'agit là d'un bilan provisoire : ces statistiques peuvent évoluer à l'occasion du dernier rendez-vous de 2006 durant lequel Schumi tentera de forcer la chance et de décrocher une huitième couronne mondiale. Pour prendre l'exacte mesure de ce parcours, le mieux est de le comparer avec celui de quelques autres cadors de la F1. En 199 courses qui lui ont valu quatre consécrations, Alain Prost s'est imposé à 51 reprises et a signé 33 pole-positions. Un exercice où excellait Ayrton Senna, lequel s'est élancé 65 fois de la première place sur la grille et a gagné 41 des 161 épreuves auxquelles il a pris part. Le bilan chiffré du grand Juan-Manuel Fangio impose également le respect : l'Argentin a remporté 24 victoires mais n'a disputé que 51 GP, ce qui donne un ratio par participation assez étonnant. A ces trois pilotes d'exception, on pourrait ajouter les Jackie Stewart, Jack Brabham, Jim Clark, Nikki Lauda, Nelson Piquet et bien d'autres qui ont écrit quelques-unes des pages les plus glorieuses de l'histoire du sport automobile, à des époques où la technologie n'avait pas encore pris le pas sur le talent et le courage. Aucun de ces champions ne peut cependant présenter une carte de visite aussi impressionnante que celle du Baronrouge. Compétiteur né, celui-ci n'a jamais eu qu'un but, gagner ! Et ce, quelle que soit la compétition où il est engagé : GP, match de football caritatif ou course des Champions au Stade de France. Invité un jour à donner la réplique à de jeunes kartmen sur un circuit tracé près du port de Monaco, Schumi s'est jeté dans la bagarre avec une motivation et une rage qui ont laissé ses rivaux pantois : " Il a manqué de me toucher en me dépassant, il m'a presque viré parce que je ne m'écartais pas assez vite à son goût ", racontera à l'arrivée un de ces gamins encore tout étonné d'avoir vu une star de la F1 faire preuve d'une telle détermination dans une simple course de démonstration. On touche, ici, au côté désagréable du personnage : même si la Formule 1 du XXIe siècle n'a plus grand-chose à voir avec celle des chevaliers des années 50-70, elle n'en reste pas moins un sport avec une éthique et des règles que Schumacher a (trop) souvent interprétées à sa manière. Le dernier de ses faits d'armes remonte aux qualifications du GP de Monaco 2006. A quelques secondes de la fin de la séance, la Ferrari n°1 s'arrête en pleine trajectoire dans le virage de la Rascasse. Il faut être naïf pour croire un seul instant à la panne ou à l'erreur de pilotage, la man£uvre est destinée à bloquer Fernando Alonso, Kimi Raikkonen et Mark Webber lancés à ce moment dans un ultime rush qui peut leur offrir la pole. La télémétrie montre que la sortie s'est effectuée à 16 km/h... Les commissaires ne sont pas dupes et renvoient la Ferrari en dernière ligne. Travelling arrière, le GP d'Australie 1994. A la veille de cet ultime round décisif, celui qui est alors pilote Benetton mène au championnat devant Damon Hill. Mais au 36e tour de course, il touche un mur et endommage sa suspension. Comprenant qu'il n'ira plus très loin et va laisser le titre à son rival revenu dans ses rétros, Schumacher n'hésite pas : il ferme la porte et provoque sciemment l'accrochage. Si sa monoplace est propulsée dans le mur de pneus, celle de Hill parvient à se traîner jusqu'au stand pour y abandonner. Le pilote allemand est champion. Trois ans plus tard, le titre se joue au GP d'Europe à Jerez. Le nouveau leader de la Scuderia est aux prises avec un autre pilote de chez Williams, Jacques Villeneuve cette fois. Le Canadien est plus rapide et au 48e tour, il réussit un freinage d'anthologie pour s'infiltrer à la corde et prendre la mesure de son rival qui a viré un peu large. Ce dernier tente alors le tout pour le tout, il donne un violent coup de roue dans le ponton de la monoplace de Villeneuve. Cette fois, l'agresseur est puni car sa voiture finit dans le bac à sable tandis que la Williams file vers la victoire. De ce jour naît une (très) profonde inimitié entre les deux pilotes, qui entraînera le Québécois à quelques déclarations parfois excessives d'ailleurs. Comme il n'accepte jamais les reproches qui lui sont adressés après ces man£uvres douteuses, Schumacher traîne une réputation de personnage arrogant et hautain. De ce point de vue, il aurait pu s'inspirer d'Ayrton Senna, auteur lui aussi de quelques coups fourrés - au plus fort de leur duel, il n'a pas hésité à virer Alain Prost - qui lui ont pourtant été pardonnés et dont plus personne ne parle. Le septuple n°1 mondial a également pâti de certaines décisions prises par ses dirigeants. On se souvient du GP d'Autriche 2002 à Zeltweg où, respectant les ordres de Jean Todt, Rubens Barrichello s'est effacé devant son chef de file juste avant l'arrivée afin de lui garantir le maximum de points au championnat. L'affaire a fait grand bruit à l'époque, au point que le pouvoir sportif a pris des mesures destinées à interdire les consignes d'équipe. Elle n'est pourtant que le reflet d'une logique parfaitement acceptée dans d'autres disciplines ; en cyclisme par exemple, il est fréquent qu'un équipier sacrifie ses propres chances pour aider un leader, et personne n'y trouve rien à redire. Certes, la suprématie des Ferrari était tellement nette à ce stade de la saison 2002 qu'on voyait mal comment le titre aurait pu échapper à l'aîné du clan Schumacher ; on peut néanmoins comprendre que l'état-major italien ait assuré le coup plutôt que de laisser ses pilotes s'entredéchirer sur la piste. D'ailleurs, ceux-là même qui ont crié au complot et à l'injustice lors de cette course autrichienne, auraient été les premiers à stigmatiser l'inconscience de Jean Todt s'il avait donné carte blanche à ses poulains et que leur duel avait mal tourné... Capable souvent du meilleur mais parfois du pire, Schumi devient très secret dès qu'il quitte l'avant-scène et seuls les membres de sa garde rapprochée peuvent prétendre le connaître vraiment. Ainsi à la veille du récent GP d'Italie, ils n'étaient que sept à être officiellement informés de son retrait en fin de saison : son père Rolf, son épouse Corina, Todt et Ross Brawn les têtes pensantes de la Scuderia, Luca di Montezemolo le patron du groupe Fiat, Willi Weber son fidèle (et riche...) manager, et Sabine Kehm sa porte-parole. Son frère Ralf par exemple n'était au courant de rien. En soi, cela n'a rien de bien étonnant pour qui se souvient qu'au GP d'Espagne 2000, l'aîné avait failli virer le cadet à pleine vitesse pour permettre à son ailier Barrichello de s'emparer de la 3e place. Du Schumi pur jus : quand il coiffe son casque, il n'a plus d'amis... ni de frère ! Par contre, il n'attaque jamais un adversaire verbalement et se montre toujours très réservé lors des conférences de presse. Tout le contraire de certains autres ténors, qu'il s'agisse de Villeneuve, Juan-Pablo Montoya ou tout récemment d'Alonso qui s'est laissé aller à quelques dérapages dont il n'est pas sorti grandi. Schumi préfère les insinuations, les petits sous-entendus lancés la main sur le c£ur avec un désarmant accent de sincérité... éRIC FAURE