Les mots sont choisis avec soin. En salle de presse, personne n'arrive à la cheville de José Mourinho. Le Portugais est le nouvel entraîneur de Manchester United, et sa première rencontre avec les médias déborde de punchlines. Old Trafford est à nouveau le centre de l'attention, après trois saisons sans gloire qui commençaient presque à faire de United un club comme les autres.
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Les mots sont choisis avec soin. En salle de presse, personne n'arrive à la cheville de José Mourinho. Le Portugais est le nouvel entraîneur de Manchester United, et sa première rencontre avec les médias déborde de punchlines. Old Trafford est à nouveau le centre de l'attention, après trois saisons sans gloire qui commençaient presque à faire de United un club comme les autres. " Ce serait plus facile, et peut-être même plus honnête de se concentrer sur les trois dernières années, et de dire que nous devons essayer de revenir dans le top 4 ", argumente le Special One quand on l'interroge sur les ambitions de son nouveau club. " Mais pendant des années, le succès était la routine de Manchester United. Les trois dernières années sont à oublier. Je veux que les joueurs oublient, parce que je ne veux pas qu'ils pensent qu'ils doivent seulement faire mieux et finir quatrièmes. " José Mourinho veut réécrire l'histoire. La reprendre au crépuscule de la saison 2012-2013, quand Sir Alex Ferguson a quitté " son " club sur un vingtième titre. Un sacre obtenu par la grâce de Robin van Persie, qui a confirmé une règle d'or des années Fergie, écrite à coups de Cristiano Ronaldo, Dimitar Berbatov, Ruud Van Nistelrooy ou Dwight Yorke : quand le meilleur buteur est un Red Devil, le trophée de champion d'Angleterre atterrit toujours à Old Trafford. Les miracles du dernier Hollandais volant masquent à peine les carences d'un noyau sur le déclin, sans doute pas assez bien préparé au voyage dans le temps qu'impliquera le départ du mâcheur de chewing-gum le plus célèbre des Iles. Ferguson est une anomalie, parce que son aura et son CV permettent à ses méthodes des années 80 d'empiler des titres jusqu'au XXIe siècle. Son départ, et celui de tout son staff, lancent le club dans une course contre-la-montre déséquilibrée, à la Pedro Delgado : même le chrono a démarré sans eux. Et les jambes vieillissantes de Michael Carrick et de Wayne Rooney ne sont plus capables de tourner avec la cadence infernale qui caractérisait les meilleures équipes de Fergie. Le meilleur résumé vient évidemment de José Mourinho himself : " Je pense que le club était habitué à gagner, et peut-être qu'ils n'ont pas réalisé que les autres clubs étaient en train de grandir, même lors des dernières années au club de Sir Alex. " S'il sait déjà un an plus tôt, alors que Manchester City vient de le priver du titre à la dernière minute du championnat, que le printemps 2013 marquera la fin de son règne, Sir Alex Ferguson ne semble pas avoir aussi bien planifié sa succession que sa retraite. En quête d'un " entraîneur avec de l'expérience " pour prendre sa place, il rencontre Carlo Ancelotti, mais l'Italien a déjà donné sa parole à Florentino Perez pour prendre les rênes du Real. Mourinho, qui quitte justement Madrid et rêve de succéder à l'Écossais à Old Trafford, est écarté à cause de ses écarts madrilènes. Sir Bobby Charlton, membre du board mancunien en plus d'être une légende locale, l'exécute dans le Guardian en décembre 2012, en déclarant que " le manager de Manchester United ne ferait pas ce qu'il a fait à Tito Vilanova ", évoquant le doigt mourinhien planté dans l'oeil de l'entraîneur-adjoint du Barça. Fergie se tourne alors vers un autre Écossais. David Moyes prend l'ascenseur le plus vertigineux de sa carrière, en passant de la quiétude d'Everton au banc du Théâtre des Rêves. Une promotion tellement inattendue que l'intéressé raconte, pour sa conférence de presse inaugurale : " Sir Alex m'a demandé de venir chez lui. Je pensais qu'il allait me dire qu'il voulait un de mes joueurs. " Moyes ne perd personne, mais gagne un contrat de six ans, au sein d'un club qui veut continuer à surfer sur son particularisme de la pensée à long terme, dans un football où tout va de plus en plus vite. " Je ne pense pas que ce déclin était inévitable ", analyse aujourd'hui Ryan Giggs dans le Telegraph. " Mais le recrutement du premier été sous David Moyes n'a pas été planifié. Et je ne blâme pas David : il est arrivé sans connaître de l'intérieur la façon dont l'équipe travaillait. " Les noms de Cristiano Ronaldo, Gareth Bale ou Cesc Fabregas font la Une des tabloïds, mais la recrue majeure n'arrive que le 31 août. Et ce n'est " que " Marouane Fellaini. Giggs poursuit : " Signer Fellaini si près de la deadline, alors que nous avions besoin de deux ou trois grands noms, suggérait déjà que les choses ne roulaient pas en douceur. " La bande-annonce évoque un naufrage, et le scénario de la saison mancunienne est aussi prévisible que celui du Titanic. L'hiver voit débarquer à Carrington Juan Mata, avec l'étiquette de transfert le plus cher de l'histoire du club (près de 45 millions d'euros) pour un joueur de qualité, mais loin d'avoir la stature pour faire franchir un palier à Man U. David Moyes ne résiste pas aux premières tempêtes. La période de contemplation de l'oeuvre de Fergie prend fin plus rapidement que prévu, et le club opte pour une autre stratégie afin de rattraper la saison perdue : finie la continuité contemplative d'un coach qui " espérait jouer de la même façon " que son prédécesseur, place au radicalisme de Louis van Gaal, premier manager non britannique de l'histoire du club. Le Néerlandais débarque, auréolé d'un Mondial brésilien fini sur le podium avec des Pays-Bas surprenants. Directement, il tranche avec les années Ferguson. Alors que l'Écossais raconte dans sa biographie qu'il " était toujours méfiant quand il s'agissait d'acheter des joueurs suite à de bonnes performances dans un grand tournoi ", van Gaal s'offre Marcos Rojo et Daley Blind, propulsés aux yeux internationaux par sept matches au Brésil. Ferguson refusait de dépenser des sommes astronomiques pour un joueur ? Le roi Louis claque 75 millions pour offrir le mythique numéro 7 à Angel Di Maria. Le Pélican va jusqu'à s'insurger contre la tonte des terrains du centre d'entraînement de Carrington, et s'affirme dès ses premiers mots mancuniens : " Les propriétaires sont venus à moi, j'ai expliqué ma philosophie, et ils étaient excités. " C'était Manchester United qui avait choisi Moyes, puis c'est van Gaal qui a choisi Manchester United. Louis van Gaal fait honneur à sa réputation. Il lance des jeunes, d'abord, titularisant le jeune Jesse Lingard pour son premier match sur un banc de Premier League. Surtout, il installe son football, celui d'un " entraîneur qui n'aime pas spéculer ", comme le présente Ander Herrera, l'une de ses innombrables recrues. Référence en matière de tirs au but (18,3 tirs par match en 2010) et de centres (7,7 par rencontre, la même année), Manchester United devient une équipe de possession (58,8 %, meilleure équipe de Premier League en la matière), qui se protège avec le ballon (seulement 10,1 tirs concédés par match) plus qu'elle ne l'utilise pour faire trembler l'adversaire. Une philosophie qui peut se comprendre, vu le manque de qualité d'une ligne défensive moins exposée quand l'adversaire n'a pas la balle, mais qui a un prix : avec seulement 49 buts marqués, United conclut la saison 2015-2016 avec son pire total de buts inscrits depuis plus de quinze ans. Normal, finalement, quand on est seulement le quinzième club du championnat au nombre de tirs tentés (11,3 par match). Les légendes du club font peser leur lourde voix dans la balance d'une fin de règne. Paul Scholes parle sur la BBC d'une équipe sans " aucune prise de risque, aucune créativité. J'ai l'impression que van Gaal ne veut pas que ses joueurs dribblent et marquent des buts. " Dwight Yorke surenchérit en déplorant que " maintenant, des équipes de bas de tableau croient vraiment qu'elles peuvent venir à Old Trafford et obtenir un résultat, alors que de mon temps les adversaires nous demandaient notre maillot avant même de monter sur le terrain. " Le mot de la fin est pour Peter Schmeichel, qui raconte à Sky que Manchester United l'ennuie à mourir, et que " tout le travail accompli par Sir Alex a été anéanti en un rien de temps. " Le Pélican répond à ses dernières questions mancuniennes dans la salle de presse de Wembley, avec la Cup sous le bras. S'il est " fier d'avoir remporté le premier trophée majeur de Manchester United depuis le départ d'Alex Ferguson ", grâce à un but de Lingard, Louis van Gaal doit surtout justifier une cinquième place qui prive à nouveau Man U de la Champions League. Sans la piste aux étoiles européennes, Old Trafford perd encore un peu plus de ce pouvoir d'attraction en chute libre, qui l'a vu essuyer les refus de Thomas Müller, Edinson Cavani, Sergio Ramos, Mats Hummels ou Thiago Alcantara lors des deux années de règne néerlandais. " Moi, en tant que fan, je veux gagner mais aussi m'amuser. Je veux des joueurs excitants ", réclame Schmeichel. Dans un noyau où les dernières recrues clinquantes s'appellent Memphis Depay et Anthony Martial, les plaintes du Danois sont sensées. Bien installé entre les perches, David De Gea est le seul joueur du noyau à faire partie des références mondiales à son poste. Sir Alex Ferguson avait, dans son autobiographie, pointé du doigt les transferts effectués par Arsène Wenger, affirmant qu'Arsenal " avait besoin de gars qui pouvaient directement influencer leurs performances et leurs résultats. " Un constat qui s'applique plus que jamais à Manchester United, qui ne peut même pas compter sur un Mesut Özil ou un Alexis Sanchez, qui égayent les week-ends londoniens. Ed Woodward, décide alors de frapper un grand coup. Son idée aurait fait sortir Sir Alex de ses gonds, car Fergie s'était séparé de David Beckham quand il avait senti que le Spice Boy se considérait comme plus important que le club. Mais lors du départ de Ferguson, le club ne pensait sans doute pas que son image de géant d'Europe se déliterait aussi rapidement. Le football de 1986 n'est pas celui de 2016. Le modèle du CEO de United ne vient donc pas d'Écosse, mais d'Espagne. Woodward s'inspire de la politique prônée par Florentino Perez pour réinstaller le Real Madrid sur le toit du continent : de grands noms sur le terrain, et José Mourinho sur le banc. L'été commence avec l'arrivée de Zlatan Ibrahimovic. Une garantie d'attention médiatique, puisque le Suédois est parvenu à installer Paris parmi les clubs les plus bankables d'Europe. Son arrivée est saluée par une imposante bannière placée sur Market Street, en haut d'un magasin Adidas. L'ordre des choses y est bousculé : " Manchester, welcome to Zlatan. " Le joueur est placé au-dessus du club. Une approche qui se prolonge avec le transfert de Paul Pogba, dont le prix-record fait encore plus de Manchester le nouvel endroit in du continent. Le Français débarque avec le hashtag #reunited, qui le place symboliquement au même niveau que le club, et présente Man U comme " le bon club pour accomplir tout ce que j'espère. " Une institution au service de sa carrière. Pour que les médias ne quittent plus le compte Twitter des Red Devils des yeux, il ne manquait plus que José Mourinho. Le Special One décroche le job qu'il voulait, dans " un club difficile à décrire, parce qu'il a une mystique qu'aucun autre club ne peut égaler ", mais ajoute d'emblée que " le challenge ne me rend pas nerveux, parce que mon histoire des dix dernières années a toujours été liée aux grands clubs. Je me sens très préparé. " La mission marketing est accomplie haut la main, puisque le cabinet Deloitte place Manchester United en tête de son étude Football Money League, début 2017. Les Red Devils sont donc le club qui génère le plus de revenus sur la planète foot, après douze ans de domination du modèle madrilène. Alors que ses principes semblent balayés les uns après les autres, Sir Alex Ferguson adoube le nouveau manager, qu'il a toujours tenu en haute estime : " Il a gagné la Champions League avec deux clubs différents, il a gagné des championnats avec toutes les équipes qu'il a dirigées... Ces records, tu ne peux pas les ignorer. " Après un départ délicat, Mourinho traverse d'ailleurs sa première saison avec plus d'éloges que de sifflets, malgré un bulletin inférieur au bilan inaugural de van Gaal. Paul Scholes raconte ainsi à So Foot que Manchester " a enfin une équipe qui sait se procurer des occasions ", et Gary Neville demande du temps et de l'indulgence : " Mourinho a besoin de plus qu'un ou deux mercatos pour corriger les choses. Beaucoup de joueurs qui ont signé ces deux ou trois dernières années n'ont probablement pas le profil requis, pour Mourinho ou pour United. " Même le capricieux public mancunien semble adouber le Special One, qui a désormais un chant à son honneur. Le " José's got us playing the way United should " est entonné sur l'air de I'm into something good, des Herman's Hermits. Un groupe venu de Manchester. Pas un hasard, puisque Mourinho affirme qu'il est à Old Trafford pour " construire le futur, et le construire avec un certain ADN. " Car même si les joueurs rapides ne sont pas légion dans l'effectif des Mancunians, le Portugais a replacé United au sommet du classement des clubs qui tirent (17,2 tirs par match) et qui centrent (6,1 par rencontre) le plus en Premier League. Le reste de la génétique rouge s'écrit avec un attaquant qui dégaine une saison à 20 buts (27 toutes compétitions confondues pour Ibrahimovic), et un retour de l'animation dans la salle des trophées : après l'honorifique Community Shield et la League Cup, le gang du Mou s'attaque désormais à l'Europa League. Avec la bénédiction de Fergie, qui a profité d'une apparition médiatique de l'autre côté de l'Atlantique pour affirmer que " l'Europa League est un trophée européen. C'est important, même si ce n'est pas la Champions League. " D'autant plus important que remporter la C2 semble aujourd'hui être la voie la plus courte vers un retour en Ligue des Champions pour United. Cette année, Brexit ou pas, la route anglaise vers les sommets européens passera donc encore par Bruxelles. PAR GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS BELGAIMAGERéférence en matière de tirs au but et de centres, Manchester United devient avec Van Gaal une équipe qui se protège avec le ballon plus qu'elle ne l'utilise pour faire trembler l'adversaire. " Mourinho a besoin de temps pour corriger les choses. Beaucoup de joueurs qui ont signé ici, ces dernières années, n'ont probablement pas le profil requis, pour Mourinho ou pour United. " GARY NEVILLE