S audade est un mot portugais difficile à traduire en français mais Michel Preud'homme, qui a vécu et joué à Lisbonne, en connaît parfaitement la signification. A Lokeren (0-0), où son équipe n'a pas brillé d'un grand éclat vendredi passé et face à Mouscron (1-0), cinq jours plus tôt, ses regards ont trahi un mélange de rage, de rêverie, de tristesse, de regrets, de mélancolie et d'insatisfaction. C'est cela, la saudade, un désir intense pour quelque chose que l'on aime et que l'on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain.
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S audade est un mot portugais difficile à traduire en français mais Michel Preud'homme, qui a vécu et joué à Lisbonne, en connaît parfaitement la signification. A Lokeren (0-0), où son équipe n'a pas brillé d'un grand éclat vendredi passé et face à Mouscron (1-0), cinq jours plus tôt, ses regards ont trahi un mélange de rage, de rêverie, de tristesse, de regrets, de mélancolie et d'insatisfaction. C'est cela, la saudade, un désir intense pour quelque chose que l'on aime et que l'on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain. Le titre tant espéré depuis 25 ans est à portée de la main des Standardmen. L'histoire du renouveau est en marche mais, en vue du moment suprême, le moteur rouche est à la recherche d'octanes alors qu'Anderlecht carbure à un haut régime. Les Liégeois cherchent visiblement leur deuxième souffle au bout d'une saison menée tambours battants. Il faut y mettre le point final et le niveau de nervosité s'est élevé, noue les estomacs, tétanise les jambes, brouille les idées. Comment porter le poids de plus en plus lourd d'une aussi longue attente ? Bonjour le stress. Le Standard garde un solide pactole pour éviter un crash mais ce Standard-Anderlecht est éminemment crucial pour les deux clubs. Le titre, la deuxième place, les billets pour la Ligue des Champions : il y aura tant en jeu sur la table de la 31e journée du championnat. En cas de succès liégeois, la galerie des champions du Standard comptera une vingtaine d'heureux en plus : à ce jour, 83 joueurs de Sclessin ont gagné un ou plusieurs titres. On en a rencontré quatre qui ont aussi connu l'angoisse du sacre... Il y a 50 ans, le 11 mai, le Standard remportait le premier titre de son histoire en réalisant un nul blanc sur le terrain de Berchem. Les Liégeois comptaient le même nombre de points que l'Antwerp (44) et émergèrent grâce à leur plus petit nombre de défaites (4 pour 5 à l'équipe de Deurne) comme le stipulait le règlement. A partir de la saison suivante, à la demande de Roger Petit, c'est le nombre de victoires qui devint prépondérant en cas d'égalité. Ce premier écusson fut célébré avec joie par les joueurs, que ce soit déjà dans la Métropole ou, bien sûr, à Liège. Bien qu'ayant fêté ses débuts en Première en 1955, Jean Nicolay était la doublure de son frère en 1957-58. Il faisait partie de l'effectif et attendait son avènement. " La nervosité était grande à l'époque mais quand même pas comparable au stress actuel ", avance Jean Nicolay. " C'était nouveau, le poids de l'histoire n'existait pas encore. Le Standard avait certes déjà gagné sa première Coupe de Belgique (avec mon frère Toussaint dans le but) mais notre club n'était pas encore un gros cube de la D1. C'est la défense du Standard qui fit la différence en 1958 avec 21 buts à son passif en 30 matches. A la fin des années 50, le club avait réorganisé son mode de vie. Le professionnalisme n'existait pas encore mais un entraîneur français, André Riou, augmenta le nombre d'entraînements : trois par semaine, deux en soirée, un l'après-midi. Le coach avait son appartement dans le stade et cet homme charmant, doué pour le dialogue, avait déniché une fabrique liégeoise où il mit au point des crampons en aluminium. Certains ont dû décrocher (dont Guy Thys) car ce rythme de vie était incompatible avec leur métier. Les joueurs travaillaient la journée dans les usines de la région. Quand je vois comment ils sont bichonnés à l'Académie Robert Louis-Dreyfus, ce n'est plus la même planète. A l'époque, je rentrais chez moi avec mon sac de sport et dix kilos de boue : il fallait laver ses équipements d'entraînement à la maison. Monsieur Petit achetait les lacets en grosses boules car c'était plus économique. Je me suis payé ma première voiture à 23 ans. Toussaint a gagné 62.000 francs (1.500 euros) pour toute la saison 1957-58, de quoi s'offrir une... petite Peugeot. Malgré le côté pingre de la direction, l'ambiance était extraordinaire. L'équipe et le public ne faisait qu'un : nous étions tous des ouvriers et il fallait mouiller son maillot. La solidarité était totale. Dans le vestiaire, on parlait wallon. Même les Limbourgeois juraient en liégeois. Cette unité constituait probablement un des grands secrets de cette formation très mûre et emmenée par quelques joueurs de haut vol comme Denis Houf, Popeye Piters et Jean Mathonet entre autres. Les anciens, je les respectais. En hiver, ils s'installaient à côté du poêle à charbon dans le vestiaire. Les gamins avaient froid et ne rouspétaient pas quand il n'y avait plus d'eau chaude sous la douche. J'étais un dur à cuire. Je ne rêvais que d'une chose : piquer pour de bon la place de Toussaint. A l'échauffement, je le bombardais de ballons impossibles à prendre. Quand je l'ai évincé définitivement en 1958-59, la famille Nicolay s'est divisée en deux. Je n'ai plus parlé à Toussaint durant de nombreuses années. On n'imagine plus tout cela de nos jours. A mon avis, Michel Preud'homme dialogue aussi bien que Riou autrefois. On devine que la pression est cependant bien plus forte en 2008. Il y a 50 ans, le titre était le bienvenu mais ce n'était pas une obligation. C'était surtout plus une affaire de confiance en soi : on ne stressait pas. Je ne vois pas pourquoi l'équipe actuelle devrait céder à la panique. Sa situation est préférable à celle d'Anderlecht qui dépend des autres. C'est Anderlecht qui doit douter, pas le Standard. En 1958, le Standard pouvait miser sur un homme fort : Roger Petit. C'est aussi le cas actuellement avec Luciano D'Onofrio : c'est un plus car il connaît remarquablement le football et ses exigences ". Le 7 mai 1961, c'est un autre Standard qui se para de sa deuxième couronne nationale. Léon Semmeling faisait partie de cette équipe new look. " Après le titre de 1958, Roger Petit estima qu'il était temps de donner des accents plus physiques à son équipe ", raconte Semmeling. " Le Standard signa ses premiers exploits européens sous la direction d'un coach redoutable : Geza Kalocsay. Sclessin entamait un nouveau cycle, celui de la furia liégeoise. Avec le coach hongrois, on marchait à la baguette. Et cet homme imposant, avec une tête à faire peur, ne craignait rien ni personne. Je ne me serais jamais frotté à cette montagne qui semblait un peu rustre. Il avait rapidement appris à parler français. De toute façon, pas besoin de longs discours avec lui. Il aimait bien boire un petit coup de temps en temps et Popeye Piters l'imita un jour en levant le coude : - Encore oune, encoure oune. Oune vodka ou oune cognac, je ne sais plus. Piters était mort pour Kalocsay et je l'ai remplacé : pas facile car Popeye était un artiste adulé par le public alors que mon style était plus dépouillé Kalocsay exigeait de voir sur le terrain ce que nous avions préparé à l'entraînement. Celui qui ne se pliait pas à cette obligation était vite rappelé à l'ordre. Le coach exigeait un jeu très offensif, surtout chez nous. On ne badinait pas : il fallait mettre la pression dans le camp adverse. Comme Preud'homme vient de le faire, il avait considérablement rajeuni l'équipe. Les gamins allaient au feu pour lui. Il leur accordait sa confiance et les protégeait bien de la pression des médias. Qui aurait pu contester ses choix ? A sa façon, Preud'homme entoure aussi remarquablement ses hommes. Après le départ de Sergio Conceiçao, il a misé sur les jeunes. Le style est différent car les jeunes n'accepteraient pas d'être commandés comme autrefois. A mon époque, le club avait quasiment droit de vie ou de mort sur les joueurs. J'ai été approché par des grands d'Europe et le Standard a dit non. Les effectifs étaient plus stables. En 2008, un bon joueur, c'est un énorme capital. Kalocsay a lancé le Standardman du siècle : Roger Claessen. C'était mon ami et on évoquait souvent notre passion. Les médias ne campaient pas au Standard comme maintenant. Claessen a été le premier footballeur people du Standard. Les journalistes s'intéressaient beaucoup à lui au début des années 60, moins aux autres. Cette pression-là est différente pour Preud'homme car après deux ou trois bons matches, ou même moins, un jeune peut se retrouver à la télé, à la radio et à la une de la presse écrite. A l'heure actuelle, les médias sont bien plus présents. Au début des années 60, c'est d'abord le public qui a adulé Claessen et la presse a suivi. Les époques ont changé. Kalocsay a bien géré son temps. Quand un coach est suivi par son groupe, c'est plus facile. Nous avions compris qu'on changeait d'époque et que cela passait par plus de travail. Je ressens la même attitude dans l'effectif actuel. Preud'homme a coulé des joueurs venus de partout dans un même moule. Ils pensent tous la même chose comme c'était le cas des joueurs de Kalocsay. De plus, cette formation a une forte coloration liégeoise avec les jeunes du cru comme du temps où j'ai débuté en D1. Le public adore cette présence régionale. Il n'y aucune raison de céder à la panique. Le Standard n'a jamais été sacré champion à cinq journées de la fin : ce n'était pas sérieux d'exiger cela. Il reste quatre matches au programme et il faut les négocier comme les autres, pour les gagner et sans songer au titre. Cela a bien fonctionné jusqu'à présent : je ne vois pas pourquoi cela changerait. La meilleure façon d'empocher le titre, c'est de ne pas y penser. Le monde extérieur le fait, cela suffit comme cela. A sa façon, Preud'homme réussira et écrira l'histoire du Standard, c'est évident ". En 1968, Paris découvrait la plage sous les pavés. Pendant ce temps-là, un jeune entraîneur français nommé René Hauss quittait Strasbourg et son Alsace natale afin de révolutionner le Standard. Christian Piot a participé à la conquête de trois titres sous la direction du Chef. " En 1968-69, j'ai doucement pris la succession de Jean Nicolay ", se souvient Piot. " Le Professeur, Michel Pavic, avait remis un bon groupe à ce jeune coach qui avait à peine terminé sa carrière de joueur. Hauss reçut en prime des joueurs comme Wilfried Van Moer et Henri Depireux. Il est venu avec son savoir-faire français : un magnifique discours, de nouvelles techniques d'étirements, etc. La gagne, c'était essentiel pour lui. Il voulait un Standard dominant, le plus souvent en 4-4-2. Il y avait du talent dans toutes les lignes. De plus, le groupe était une grande famille. Après chaque entraînement, on se retrouvait au Cup, en face du stade. Les joueurs buvaient un verre, tapaient le carton avant de rentrer à la maison. L'ambiance était sensationnelle : je ne comptais que des amis dans cette bande. Les Limbourgeois Van Moer et Nicolas Dewalque étaient encore plus liégeois que nous. Je ne connais pas d'autres façons d'y arriver. L'argent était tout à fait secondaire pour nous. Il y avait d'abord l'amitié et le plaisir de vivre de gros trucs ensemble. Cela nous a permis de gagner des titres, d'avoir le scalp du Real Madrid. En Coupe d'Europe, il y avait moyen d'aller plus loin mais nous avons buté sur un des monstres de l'époque, le grand Leeds United. Le Standard actuel a du talent à revendre. Preud'homme a le dash et le charisme de Hauss. Son football est conquérant. Même si les derniers matches seront stressants et très durs, ce sont des forces que les autres n'ont pas. Le 23 mai 1983, c'est ce jour-là que le Standard de Raymond Goethals s'empara de son huitième et dernier titre en prenant la mesure de Lokeren (3-0). Les Rouches étaient en plein boum, le football belge respirait la santé. " Nous avons conquis ce titre avec la participation de... 15 joueurs en tout et pour tout ", rappelle Jos Daerden, le pare-chocs défensif de cette époque. " C'est inimaginable de nos jours. Cela vous donne une idée de la qualité de nos automatismes. Roberto Sciascia et Anthony Englebert ont dépanné deux fois, pas plus. Nous jouions tout le temps : les 34 matches de championnat, la Coupe de Belgique, l'Europe, l'équipe nationale, etc. En fin 1982, le Standard se qualifia pour la finale de la Coupe des Coupes puis les Diables Rouges liégeois furent retenus pour le Mondial en Espagne. Arie Haan avait pris part à deux finales de Coupe du Monde avec les Pays-Bas en 74 et 78. Il y avait de tout dans ce petit groupe : de la classe et du métier dans toutes les lignes. Goethals était un maître tacticien mais cette équipe savait s'auto-coacher sur le terrain. Quand cela chauffait un peu, Simon Tahamata reculait de quelques mètres et l'affaire était entendue. Devant Preud'homme, il y avait le punch d' Eric Gerets, la science de Walter Meeuws, le sérieux et l'application d'un stopper comme Theo Poel, la force de Gérard Plessers. Je balayais devant cette défense. Le football était une obsession pour nous : le groupe ne parlait que de cela. Quand on montait sur le terrain, c'était avec la certitude de gagner. Nous étions certains de trouver l'une ou l'autre solution. On ne peut pas comparer les époques mais l'équipe actuelle est dans le même cas de figure. Elle est invaincue en championnat où elle a forcément vécu des difficultés : quel atout sur le plan mental. Les autres le savent et se méfient. Le Standard ne doit pas l'oublier. Cette équipe pratique le jeu le plus accompli de D1. Personne ne peut varier les coups comme le Standard. C'est ce que les Liégeois doivent retenir maintenant. Leur défense est solide et la ligne médiane est redoutable et complémentaire avec Steven Defour, Marouane Fellaini et Axel Witsel. Elle me fait penser à celle de 1983 : Vandersmissen, Daerden, Haan, etc avec le métier en moins. L'attaque est rapide et percutante. Le départ de Conceiçao et de Milan Rapaic, qui furent très utiles, a libéré les jeunes. Je ne crois pas qu'ils soient trop nerveux. Ils me donnent l'impression de ne pas accorder trop d'importance à ce qui ce dit autour d'eux : c'est la meilleure façon d'échapper au stress ". par pierre bilic - photos : reporters