Jusque-là, rien d'anormal. Le salut est timide, la tête baissée et le regard fuyant. Zinédine Zidane opte pour le classique. Sauf que s'il se présente devant la Place de la Concorde en ce lendemain de finale, le maître à jouer des Bleus le fait les mains vides et le coeur lourd. Chose rare pour l'idole de tout un peuple venu l'acclamer. " Zizou " vient peut-être de priver son pays d'un deuxième sacre mondial face aux Italiens à Berlin. La faute à son déjà célèbre coup de tête sur Marco Materazzi. Pourtant, Zidane bénéficie d'une indulgence et d'un pardon rares, de ceux que l'on offre uniquement aux plus grands.
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Jusque-là, rien d'anormal. Le salut est timide, la tête baissée et le regard fuyant. Zinédine Zidane opte pour le classique. Sauf que s'il se présente devant la Place de la Concorde en ce lendemain de finale, le maître à jouer des Bleus le fait les mains vides et le coeur lourd. Chose rare pour l'idole de tout un peuple venu l'acclamer. " Zizou " vient peut-être de priver son pays d'un deuxième sacre mondial face aux Italiens à Berlin. La faute à son déjà célèbre coup de tête sur Marco Materazzi. Pourtant, Zidane bénéficie d'une indulgence et d'un pardon rares, de ceux que l'on offre uniquement aux plus grands. Quelques instants plus tôt, l'équipe de France est reçue à l'Elysée par Jacques Chirac. Le Président de la République française s'adresse avant tout à son capitaine. " Cher Zinédine Zidane, ce que je veux vous dire, au moment le plus intense, peut-être, un moment dur de votre carrière, c'est l'admiration et c'est l'affection de la Nation tout entière, son respect aussi. " Au nom de la France, Chirac gargarise un sentiment général. Celui de la compréhension et du pardon inespérés d'un geste fou. Celui qui, même s'il s'adresse à l'homme le plus controversé du moment, ne pouvait s'exprimer qu'avec tact et douceur. Comme s'il fallait traiter l'idole avec la même grâce dont il a fait preuve. Comme si, à l'instar d'un homme qui donne au-delà des espérances et non pas d'un enfant gâté à qui l'on excuse tout, sa faute était oubliée avant même d'avoir été commise. Parce que l'Hexagone sait pertinemment que son ballon rond n'aurait pas roulé sans merci sur le globe sans son maestro. Et parce qu'il n'existe pas de légende parfaite, qui se fonde sans accroc et sans défaut, sur une réussite totale. Parce qu'il n'y a pas d'Achille sans talon. Parce qu'un demi-dieu est toujours héroïque, mais fatalement humain. Comme nous tous. Une Coupe du Monde 2002 catastrophe et un EURO 2004 en demi-teinte pousse la majeure partie de la génération 98 à se retirer du foot international. Mais Zidane vit mal les trêves à Madrid. Seul dans sa maison blanche, il ronge son frein de trop longs week-ends durant. Il sait surtout qu'il a encore beaucoup à donner, mais que les miracles ne sont pas éternels. Alors, un peu moins d'un an avant le drame, le Messie annonce son retour. Il reporte le maillot frappé du coq le 17 août 2005 en compagnie de Claude Makélélé, Lilian Thuram et Patrick Vieira, contre la Côte d'Ivoire. Tout un symbole, 11 ans jour pour jour après sa première sélection et son premier doublé. Les Bleus l'emportent 3-0 avec un but de son numéro 10. Le retour des " sages " fait figure de don du ciel pour Raymond Domenech, qui nomme alors Zidane capitaine. Un choix qui pose question, tant le meneur de jeu est connu pour son mutisme. Mais " ZZ " a le charisme des silencieux. Après des éliminatoires brouillons, la France se pointe en Allemagne avec plus d'incertitudes que de convictions. Zidane obtient de Domenech que Fabien Barthez reprenne possession des cages françaises au détriment de Grégory Coupet. Le gardien lyonnais se sent floué et quitte le stage des Bleus avant de se raviser. La presse française cuisine ses choux gras. Celle-là même qui alimente le scepticisme ambiant quant aux performances de l'équipe et d'un Zidane qu'elle dit sur le déclin. Les deux premières rencontres de la France sont à l'image de ce climat : deux nuls, contre la Suisse (0-0) et la Corée du Sud (1-1). Jean-Alain Boumsong, sur le banc pour le Mondial : " Il y avait aussi une certaine appréhension qui a inhibé le groupe et qui est la source de cette crispation sur les deux premiers matches. On n'avait pas la confiance nécessaire. " Les Bleus, sans Zidane suspendu pour avoir reçu deux cartons jaunes, doivent vaincre le Togo par deux buts d'écart pour se qualifier. " On avait peur de se faire éliminer, de subir la honte du peuple français ", poursuit Boumsong. " Même chez les leaders comme Thuram et Zidane, on sentait du doute. " Pour cause, Zidane doit prendre sa retraite, la vraie, à la fin de la Coupe du Monde. Son match contre la Corée pourrait être son dernier, d'autant plus qu'il devait fêter ses 34 ans contre les Togolais. Alors le capitaine harangue ses troupes. Une sortie prématurée est inenvisageable. Boumsong : " Il a fait plus que d'habitude. Il était très présent pour le groupe, pour ses collègues, pour leur parler et les motiver. Il ne voulait vraiment pas en finir. " Sans lui, la France l'emporte 2-0 et doit affronter l'Espagne au prochain tour. Les médias français se demandent si Domenech doit l'aligner, tandis que leurs homologues espagnols parlent de jubilé. Grave erreur. " Zizou " débute son récital et valide sa victoire (3-1) d'un crochet sur Carles Puyol. " Il était très marqué par ce qu'avait pu écrire la presse espagnole ", raconte Boumsong. " Je l'ai vu danser sur une table comme un fou. C'est une chose que j'avais rarement vue avec lui. C'est la preuve que même quand on est un joueur de cette classe, les bonnes prestations dépendent énormément de vos qualités psychiques. " " C'est la marque des artistes par rapport aux grands joueurs ", confirme Jean-Michel Larqué, dans le documentaire Zidane, dernier acte. " Les grands joueurs, ils récitent à la perfection leur rôle. Et puis, il y a les artistes qui créent. " C'était déjà peint. La toile de Zidane devait prendre la forme d'une fresque pour s'achever sur un mythe, pas sur une tuile. Alors l'artiste choisit Francfort et son arène pour réaliser son chef-d'oeuvre. Un classique qui ne pouvait s'apprécier sans un adversaire qui l'est tout autant : le Brésil. " Il avait une telle quiétude, une telle sérénité ", s'émerveille encore Boumsong. " C'était comme s'il avait déjà fait le match avant, dans sa tête. Là, il optimisait simplement les détails sur le terrain, comme s'il améliorait ce qu'il avait déjà produit. " Mué en professeur, Zidane donne et élimine les Brésiliens en toute simplicité. De la pure magie pour la rencontre la plus fascinante de sa carrière. Celle qui offre, en majuscules, ses lettres de noblesse au terme qui le qualifie le mieux : Fuoriclasse. Le Brésil et le Portugal vaincus, Zidane peut parachever sa légende en finale, face à l'éternel rival transalpin. Sept minutes de jeu suffisent. " L'ange blanc " - titre de L'Équipe après son récital brésilien - crucifie Gigi Buffon d'une panenka pour ouvrir la marque. Un cran qui ne modifie pas pour autant le destin. Douze minutes plus tard, Marco Materazzi égalise d'un coup de casque sur corner. Les deux équipes se neutralisent et à la 107e, " ZZ " use du dernier geste technique de sa carrière. Materazzi gît au sol, Horacio Elizondo, l'arbitre de la rencontre, consulte son quatrième arbitre et termine la carrière de Zinédine Zidane prématurément. Le prophète s'exile, sans un regard pour le graal. La Nazionale l'emporte aux tirs aux buts. Un coup de tonnerre assourdissant pour tous les amoureux de football. " On s'attendait à tout, sauf à ça ", souffle Boumsong. " Quand on est rentrés à l'hôtel, on était sous le choc. C'est quand la famille appelle, quand elle nous explique ce qu'elle a vu à la télé, qu'on comprend vraiment. On n'avait pas vu les images avant ! " Alors que Materazzi s'accroche à son maillot, Zidane se retourne : " Si vraiment tu veux mon maillot, je te le donnerai après. " Une raillerie à laquelle le central italien aurait rétorqué, entres autres insultes : " Je préfère ta putain de soeur. " La provocation de trop pour Zidane qui lui assène un coup de tête dans le thorax. Une scène folle mais pas si imprévisible. Déjà, en 2000, le même geste avec la Juventus lui coûte probablement le Ballon d'Or. En 1998, il marche sur un Saoudien et se prive d'un huitième de Coupe du Monde à la maison. Pourtant, fort de son passé italien, " Zizou " sait à quoi s'attendre avant de monter sur le pré. " Restez sereins, ne rentrez pas dans la provocation ", lance-t-il à ses hommes. Les mêmes qui ne semblent pas l'accabler après son geste. " Ça n'a pas changé grand-chose ", réagit Willy Sagnol à chaud. " Il finit sur une finale de Coupe du Monde et ça n'enlève rien du tout. Au contraire, il faut même lui dire merci parce que s'il n'était pas revenu, on ne serait pas là ce soir. " Un discours de façade qui ne corrobore pas vraiment avec ce qu'écrit Domenech dans Tout Seul : " J'ai commencé à taper dans mes mains avec lenteur. [...] Mes applaudissements n'ont pas été suivis spontanément. Les joueurs n'y arrivaient pas. Il a fallu insister. Certains en voulaient terriblement à leur capitaine, même si personne n'allait formaliser cette rancoeur. " Ce dont il n'a pas besoin pour savoir qu'il a gâché la fin de son règne en mondovision. Boumsong se souvient d'un homme profondément blessé. " J'ai encore l'image de Zidane, sur le retour vers Paris, au fond de l'avion. Il est recroquevillé sur lui-même comme un enfant en train de serrer son oreiller. Il dort mais il ne dort pas vraiment. C'est le sommeil de quelqu'un qui n'a pas dormi depuis de longues heures, de quelqu'un qui, s'il pouvait rejouer ce match, ne referait pas cette bêtise. Mais il n'en parle pas, à personne. " Le fardeau trop lourd à porter, il lui faut quatre jours pour s'exprimer publiquement, avant de replonger dans son mutisme pour près d'un an. " Il m'a dit des choses très personnelles. Ça touche à la maman, à la soeur. C'est plus dur que des gestes ", assure-t-il aux micros de TF1 et Canal +. " J'aurais préféré prendre une droite dans la gueule que d'entendre ça. Il y a des mots qui touchent au plus profond de soi. " D'une voix monocorde, le héros redevient mortel, s'excuse mais " ne regrette pas ". Dix ans plus tard, la France cherche encore son successeur parmi les enfants qu'il a d'abord émerveillés avant de les choquer. Et elle ne peut certainement pas lui demander de prédire l'avenir. " Je ne peux pas vous dire avec certitude que cela aurait changé la fin du match. Il faut accepter les choses telles qu'elles sont. Si ça s'est passé comme ça, c'est que c'était décidé... " Parce que si le magicien s'occupe du sort et la légende de la mémoire, l'histoire n'est jamais aussi belle que orsqu'elle est imparfaite. PAR NICOLAS TAIANA - PHOTOS BELGAIMAGE" J'ai encore l'image de Zidane, au fond de l'avion, recroquevillé sur lui-même comme un enfant en train de serrer son oreiller " JEAN-ALAIN BOUMSONG " Mes applaudis-sements n'ont pas été suivis spontanément. Les joueurs n'y arrivaient pas. Certains en voulaient terriblement à Zidane " RAYMOND DOMENECH