Il y a des bouts de terre qui rassemblent les hommes, brassent les émotions, donnent une chance à ceux qui le méritent. Quand le Standard quittera Sclessin, ce sera le c£ur lourd et en se souvenant de tous les bonheurs vécus le long de la Meuse. L'industrie a depuis longtemps profondément transformé ce paysage autrefois verdoyant et agricole où les Liégeois venaient prendre un bol d'air frais.
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Il y a des bouts de terre qui rassemblent les hommes, brassent les émotions, donnent une chance à ceux qui le méritent. Quand le Standard quittera Sclessin, ce sera le c£ur lourd et en se souvenant de tous les bonheurs vécus le long de la Meuse. L'industrie a depuis longtemps profondément transformé ce paysage autrefois verdoyant et agricole où les Liégeois venaient prendre un bol d'air frais. Rue de Berloz : c'est là que la famille Mulemo a planté ses racines. Cette petite artère sillonne entre des dépôts industriels avant de s'arrêter au bord du fleuve. Les bourgeois préfèrent probablement d'autres décors, mais l'ambiance est chaleureuse, réconfortante. Les voisins se saluent comme des amis soucieux de prendre des nouvelles. On n'a pas beaucoup de sous mais un sourire et un simple bonjour valent les plus grosses fortunes. Et de la bonne humeur, Jacqueline, la maman de Landry Mulemo, en distribue sans cesse. Sur le pas de la porte, trois gamins nous abordent : " Monsieur, Landry, il est fort. Il va réussir et, un jour, ce sera une grande vedette. Nous, on l'adore ". Jacqueline écoute ces jeunes de Sclessin qui n'ont qu'un mot à la bouche : Standard. Le premier vient du Maroc, les deux autres du Kosovo et du Congo. Ils jouent en équipe de jeunes chez les Rouches, bien sûr. " C'est la jeunesse de ce quartier solidaire : elle doit y croire, être confiante et travailleuse. Pour nous, c'est le paradis ", remarque Jacqueline. Son regard descend la rue et s'arrête sur un monument consacré à la plus grande héroïne de Sclessin : Jeanne Rombaut. Il y a plus de 50 ans, le 3 avril 1955, un terrible incendie ravageait le cinéma Rio dont l'entrée se situait rue Ernest Solvay. Malgré ses 13 ans, Jeanne avait sauvé trois bambins, son frère et deux amis, avant de replonger dans la fournaise afin de retrouver un quatrième enfant dont elle avait la charge. Le destin l'emporta hélas en même temps que 38 autres victimes. Personne n'oublie ce petit bout de femme qui a offert sa vie pour en sauver d'autres. Elle est une source de fierté et d'inspiration pour tous les gens du quartier. " Quand on se rend au stade, je porte évidemment le maillot de Landry ", avance sa tante, Léonie. " Il est impossible d'arriver au bout de la rue sans serrer des dizaines de mains. Landry qui gagne, c'est tout le quartier qui triomphe. Après les rencontres, les voisins n'arrêtent pas de sonner. Ils viennent prendre des nouvelles, l'encourager, le féliciter, l'inciter à continuer sur sa lancée. Nous, ça ne nous dérange pas du tout, au contraire. En Afrique, c'est comme ça : on partage. Je ne peux que leur offrir une partie de mon bonheur. Ils ne demandent pas plus. Notre éternel optimisme leur va droit au c£ur. Nous avons beaucoup reçu en Belgique. En retour, on doit donner aux autres un peu de notre joie de vivre ". Alphonse Massin, le premier entraîneur de Landry, écoute Jacqueline et Léonie avant de préciser poliment : " Je connais les Mulemo depuis leur arrivée en Belgique : ils n'ont pas toujours eu la vie facile. Cette famille a dû tourner 100 fois chaque petit sou avant de le dépenser. Ce sont des gens bien. Ils méritent le respect de tous pour le chemin parcouru. Quand je l'ai vu pour la première fois, Landry avait sept ans. J'étais entraîneur des jeunes à Flémalle. Lui, il avait déjà quitté son quartier de Sainte-Walburge et de Flémalle. Sa famille habitait à Droixhe, une zone très difficile où tout le monde doit faire attention ". L'ancien boxeur et champion de Belgique des poids lourds, Al Syben, y mène un combat remarquable. En enseignant la discipline des rings, il a offert un fil rouge positif à de nombreux jeunes qui auraient pu basculer dans la délinquance. Cette initiative lui avait d'ailleurs permis de gagner le prix Plus du Sport décerné par les journalistes sportifs francophones. " Je peux le comprendre car Droixhe, c'est pas rien ", dit Alphonse. " Après les entraînements, je reconduisais souvent Landry à la maison. Ma femme s'enfermait dans la voiture et je le raccompagnais jusque devant la porte de l'appartement des Mulemo, au sommet d'une tour. Il possédait déjà du talent à revendre. Je savais que ce gamin était capable d'aller très loin. Moi, je ne suis qu'un entraîneur de jeunes. Il n'y a que la formation des petits qui m'intéresse. Quand l'un d'eux s'affirme, c'est du bonheur. Et il y en a du talent dans cette région, croyez-moi. Quand je suis passé de Flémalle à Mons-lez-Liège, j'ai insisté pour que Landry me suive. Je savais que le Standard s'intéressait à lui mais à onze ans, c'était un peu tôt. Deux ans plus tard, il y a passé des tests avec des amis. L'affaire était dans le sac. Il pouvait voler de ses propres ailes. Son pied gauche faisait merveille ". " Aujourd'hui, on dit que le flanc gauche est son domaine. C'est exact mais il est encore plus à l'aise dans un rôle de numéro 10. C'est un début. Landry vivra encore des hauts et des bas. Cela fait partie du trajet de chaque joueur. Je suis tout à fait persuadé qu'il sera approché un jour par un grand club étranger. Il a du talent dans ses bagages, c'est assez évident, mais il est aussi animé par autre chose : l'humilité. Landry me téléphone régulièrement et cela me fait plaisir. Je sais que le Standard est un club idéal pour lui. Il y est devenu international dans les catégories de jeunes. Maintenant, il est super bien entouré par le staff technique de Michel Preud'homme. C'est le directeur technique Dominique D'Onofrio avait insisté pour qu'il revienne de Saint-Trond. Genk et d'autres équipes de D1 l'avaient courtisé. Mais Landry voulait retrouver son club : le Standard. Cela dit, le passage à Saint-Trond lui a fait un bien fou. Il y a vécu des tas de situations difficiles qui ont forgé son caractère. Marc Wilmots a joué un rôle très important dans son avènement en tant qu'homme et que sportif. Préparateur physique, Mario Innaurato lui avait parlé de Landry. Wilmots et Saint-Trond n'ont eu qu'à se féliciter de lui. Landry en étonnera encore beaucoup ". Entre les pommiers et les poiriers de la Hesbaye, le petit Mulemo a pris racine en D1. Son chemin n'est pas comparable à celui d' Axel Witsel qui a grandi au Standard. Mulemo a imité Onder Turaci qui s'est fait les dents à Visé et à la Louvière avant de revenir avec succès à Sclessin. " J'avais besoin de temps de jeu en D1 et c'est pour cela que l'offre de Saint-Trond m'intéressait ", dit-il. " Je ne regrette pas mon passage là-bas même si j'avais des craintes. Je n'ai jamais souffert de la moindre manifestation de racisme mais on m'avait mis en garde : -On n'aime pas les étrangers et les gens de couleur dans ce coin-là. Honnêtement, je n'ai rien vu de tout cela ". Mulemo ignorait que de grands joueurs congolais ont enchanté Saint-Trond durant les années 60. Plus tard, Maître Jacques Kingambo et tant d'autres sorciers africains en firent de même. " J'étais en phase avec Wilmots qui était animé par les plus grandes ambitions pour Saint-Trond. Il était professionnel jusqu'au bout des ongles. C'était super pour moi car je découvrais la D1 et ses exigences dans un contexte intelligent. A un moment, les Canaris se sont séparés de Wilmots. C'était une connerie, une bêtise sans nom. Quatre ans plus tard, les décideurs de ce club mesurent mieux que jamais tout ce qu'ils ont raté. Les Canaris plongent un peu plus bas chaque saison. Un jour, ce sera trop juste. Wilmots avait déniché des joueurs pour trois fois rien. Ici, on a tout de suite critiqué Tamas Hajnal et Mathieu Beda. C'est fou : ils ont été rejetés à Saint-Trond mais ont réussi en Allemagne. Comprenne qui pourra. Wilmots avait seulement besoin de temps. On ne lui en a pas donné. Maintenant, c'est le club qui a le couteau sous la gorge. Je suis resté trois ans. Wilmots m'avait conseillé de le faire et de m'adapter à toutes les situations. C'est ce que j'ai fait et cela m'a beaucoup apporté. Je suis devenu un joueur de D1 dans le Limbourg. Le public m'aimait bien et supportait les footballeurs qui mouillent leur maillot. Je m'en suis donné à c£ur joie sur le flanc gauche. J'y ai connu une foule de coaches. Herman Vermeulen, par exemple, est arrivé avec ses joueurs. D'autres aussi mais j'ai tenu le coup parmi les orages et les cascades de coaches. Je me suis concentré sur mon football, pas sur les bruits et les révolutions de palais. Je suis resté une saison de plus que prévu car j'avais été longtemps blessé (ligaments croisés) et Saint-Trond estimait que ça valait une prolongation de mon séjour. Le Standard était d'accord et j'ai accepté. Après trois ans, il fut temps de passer à autre chose ". En été, Dominique D'Onofrio le ramena dans ses filets. Mulemo fut intégré au noyau A où la concurrence ne manque pas avec Dante, Marco Ingrao, Salim Toama, Axel Witsel, etc. Ses arguments : sa vitesse, sa facilité à surgir de loin afin de surprendre les organisations défensives adverses, sa force de travail. Ne disait-on pas de lui qu'il était le nouveau Sébastien Pocognoli ? Back gauche (sa meilleure place) ou milieu gauche, il sait que rien ne sera facile. " C'est toujours un honneur de revenir dans un tel club. J'y vois une preuve de confiance. Je respecte la concurrence mais je ne la crains pas. Elle peut m'apporter beaucoup. Si j'avais eu peur, j'aurais examiné les autres éventualités : rester à Saint-Trond, aller à Genk, écouter des offres allemandes. Je ne regrette évidemment pas mon choix. Cet effectif est formidable. Il est uni et ambitieux. De plus, le Standard pratique un jeu positif. Après une bonne campagne de préparation, j'ai été bloqué sur place par un problème de pubalgie. L'opération était inévitable. Elle s'est finalement déroulée le 8 octobre. C'était regrettable mais je n'ai rien lâché. Et je suis même revenu assez rapidement ". Mulemo était prêt pour le combat quand le Standard s'envola pour son stage de préparation hivernale au Portugal. Là, un événement familial fut au centre de ses préoccupations. " Ma fille, Ashley, est née alors que j'étais dans le sud de l'Europe ", raconte-t-il. " Je suis resté au téléphone avec Rosa jusqu'à la dernière minute. Même si je n'étais présent, j'ai quand même partagé ces moments importants. J'ai retourné le problème dans tous les sens. Je voulais prendre l'avion mais ce n'était pas le moment d'interrompre un stage qui se déroulait bien pour moi. De plus, j'aurais dû assumer les frais d'un aller-retour éclair. J'en ai parlé à Rosa. Elle m'a conseillé de rester au Portugal car c'était un moment important de ma saison. Le lendemain, j'ai livré un bon match amical ". Mulemo avance pas à pas. Il écoute les conseils de tout le monde. " Je suis encore jeune et j'ai besoin de ce dialogue ", certifie-t-il. " Michel Preud'homme me parle beaucoup, corrige mon placement, m'apprend les secrets du métier. C'est un travail de tous les jours. A l'Académie Robert Louis-Dreyfus, on ne chôme pas mais cela se fait dans un chouette climat. Tout le monde le soutient. Un joueur excelle dans l'art d'encourager ses équipiers : Siramana Dembele. Il est le grand frère de tous les jeunes. Dembele n'épargne pas ses conseils. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi sportif. Sira reste le même, qu'il joue ou pas. Et quand le coach fait appel à lui pour assumer une mission de dépannage, c'est un homme décidé et ambitieux qui monte au jeu. Il s'exprime de façon remarquable. J'adore l'écouter parler car ses propos sont sensés, équilibrés, intéressants. Avec cet exemple, on comprend toute la valeur d'un effectif uni. Dembele est une source d'inspiration très importante pour moi. Je comprends mieux que rien n'est jamais acquis. En cas de moment difficile, on ne peut pas laisser tomber les bras. Je n'ai que le football pour réussir dans la vie. Je n'ai pas terminé mes humanités. Je ne parvenais pas à combiner les études et le football. J'ai opté pour la vie de sportif professionnel. Je ne regrette rien mais je dois assumer ce choix ". par pierre bilic / photos denis tombal