Simultanément hyper professionnel et charriant beaucoup d'argent, le football obéit souvent à des modes, des vagues, voire à des penchants irrationnels. La France n'échappe pas à la règle. Longtemps rétifs à l'emploi de coaches étrangers, les clubs de l'Hexagone sont désormais une demi-douzaine à en compter un, à l'orée de la saison qui s'annonce. La mainmise de cette main-d'oeuvre hors-sol sur le podium de l'année dernière n'y est sûrement pas étrangère.
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Simultanément hyper professionnel et charriant beaucoup d'argent, le football obéit souvent à des modes, des vagues, voire à des penchants irrationnels. La France n'échappe pas à la règle. Longtemps rétifs à l'emploi de coaches étrangers, les clubs de l'Hexagone sont désormais une demi-douzaine à en compter un, à l'orée de la saison qui s'annonce. La mainmise de cette main-d'oeuvre hors-sol sur le podium de l'année dernière n'y est sûrement pas étrangère. Leonardo Jardim (champion et demi-finaliste de la C1 avec Monaco), Unai Emery (deuxième du championnat, vainqueur de la Coupe de France et de la Coupe de la Ligue avec le PSG) et Lucien Favre (brillant troisième avec Nice) n'ont laissé que des miettes à leurs concurrents. " Ces techniciens de haut niveau sont une bénédiction pour la Ligue 1 ", promet Jean-Claude Giuntini, cadre à la Direction Technique Nationale (DTN). " Ils nous confrontent à d'autres façons de voir, de penser, de travailler, et c'est bénéfique pour tout le monde. " La mode des entraîneurs étrangers dans l'Hexagone s'est véritablement renforcée en août 2016. Un an plus tôt, ils ne sont que deux en poste, Jardim et Marcelo Bielsa à Marseille. Unai Emery et Lucien Favre sont arrivés l'été dernier, alors que les Portugais Sergio Conceiçao (Nantes) et Rui Almeida (Bastia) ont dû jouer les pompiers de service en cours de saison. En août 2105, l'Espagnol Michel avait pris la place de Bielsa, démissionnaire après une journée de Ligue 1, à l'OM, mais il n'avait pas fini la saison, faute de résultats probants. Peu à peu, les clubs français se font à l'idée d'engager des techniciens venus d'ailleurs et l'effet d'entraînement joue à fond. " Les présidents de clubs ont longtemps été frileux à réserver un bon accueil aux coaches étrangers. Ils avaient peur d'on ne sait quoi. La plupart de ces entraîneurs sont des grands noms mais ils ont dû affronter des critiques injustes. Peut-être qu'au final, c'est Sergio Conceiçao (qui a mené Nantes de la dix-neuvième à la septième place) qui aura fait la meilleure publicité pour ces éducateurs. Presque personne ne le connaissait comme technicien et tout le monde a regretté son départ à Porto ", développe Hervé Renard, double vainqueur de la Coupe d'Afrique des Nations avec la Zambie puis la Côte-d'Ivoire, mais pas prophète en son pays. Outre Emery, Favre et Jardim, le championnat de France redécouvrira cette année Claudio Ranieri (ex-Monaco) à Nantes, Marcelo Bielsa (ex-Marseille) à Lille et fera connaissance avec Oscar Garcia (43 ans, ex-RB Salzbourg), un Barcelonais passé par Israël et l'Angleterre. Il faut remonter à 1991 pour trouver trace d'autant d'entraîneurs étrangers dans l'élite hexagonale. En 2003 et 2010, on n'en comptait même aucun. Si la France s'ouvre enfin aux coaches d'ailleurs, elle est encore loin de certains championnats européens, qui ont franchi le Rubicon depuis longtemps. La Premier League, et son chiffre d'affaires gargantuesque, s'est offert les meilleurs techniciens du monde depuis un moment déjà. Cette saison, elle comptera quatorze coaches étrangers ; la Belgique en liste dix pour seize clubs ; la Bundesliga, huit (dans une ligue à dix-huit), dont ceux du Bayern, de Dortmund et du RB Leipzig ; l'Espagne arrive ensuite avec quatre (Zinédine Zidane et trois Argentins) ; l'Italie et le Portugal (dans un championnat à dix-huit) ferment la marche avec deux. " Le football n'est pas séparé du reste du monde. Les gens, les marchandises bougent de plus en plus ; les entraîneurs aussi, en conséquence ", remarque Alain Giresse, sélectionneur français du Mali. " Le grand public se réjouit de ces nouvelles têtes venues du monde entier ", lance Jean-Louis Garcia, le technicien de Troyes, promu cette saison dans l'élite. " Avec eux, ce sont de nouvelles méthodes débarquant en France qui vont impulser un nouveau souffle. En 1998, les Bleus avaient bénéficié de tout, beaucoup avaient appris à l'étranger. A nous d'être ouvert aux autres. " Lors de la conférence de presse qu'il a donnée à son arrivée dans le Forez, Oscar Garcia expliquait les grandes lignes de sa feuille de route : " L'objectif principal, c'est de construire quelque chose qui va laisser une trace, que l'on voie que nous sommes passés par Saint-Etienne. Nous avons l'idée de construire des choses, sur le terrain mais aussi en dehors. Avoir une organisation très professionnelle, changer certains détails sur le fonctionnement au quotidien, créer une bonne structure de travail. Nous voulons construire une équipe qui soit reconnaissable. " Passé l'enthousiasme évident d'une nouvelle aventure, l'ancien T1 de Watford devra vaincre les résistances en interne et la curée médiatique française, jamais tendre avec les jeunes blancs-becs ambitieux et les ténors reconnus de par le monde. On aime couper la tête des rois de ce côté-ci du Quiévrain. Artur Jorge, vainqueur de la C1 avec Porto en 1987, en avait fait les frais lors de son passage au PSG (1991-94), alors qu'il avait offert un titre aux Franciliens. Même chose, ô sacrilège, pour Carlo Ancelotti, double vainqueur de la C1 avec Milan et Chelsea, lors de son court passage à Paris (2012-13). Pendant sa saison à Marseille (2014-15), Marcelo Bielsa avait subi les foudres d'une partie de la presse au prétexte qu'il donnait des conférences de presse lunaires et refusait les interviews en face à face avec qui que ce soit. Pire, l'obscur Pascal Dupraz, (T1 d'Evian-Thonon-Gaillard à l'époque, il officie à Toulouse, désormais) dira que " Bielsa se moque du football ". L'acceptation des techniciens étrangers est un processus lent à se mettre en place. " Les entraîneurs qui ont exercé au plus haut niveau sont les bienvenus en France. C'est une bonne chose pour la Ligue 1 ", a expliqué Raymond Domenech, président du syndicat des entraîneurs français (Unecatef) au moment de l'arrivée de Claudio Ranieri à Nantes. Il n'a pu s'empêcher de rappeler que " les grands entraîneurs français sont également capables d'entraîner à l'étranger ". L'arrivée de T1 venus d'ailleurs n'est pourtant pas une nouveauté. Dans les années 70, l'équipe de France avait bénéficié de l'apport de Stefan Kovacs, l'ancien cornac de l'Ajax de Johan Cruyff. " Quand j'étais joueur (dans les années 70-80), il y avait beaucoup d'entraîneurs de l'ex-Yougoslavie. Il n'y avait pas Internet et l'arrêt Bosman mais on se passionnait pour ce qui venait de l'extérieur du pays ", explique Alain Giresse. En ce temps-là, le football français traverse une longue nuit qui prend fin au début des années 80. " Entre la fin des années 50 (les finales du Stade de Reims en C1 et la troisième place au Mondial 58) et le bout des années 70 (finales de Coupes d'Europe de Saint-Etienne et Bastia, émergence des Bleus dans le concert international), on ne représentait pas grand-chose sur l'échiquier du football européen ", se souvient Jean-Claude Giuntini à la DTN. Les victoires à l'EURO 84 et à la Coupe du Monde 1998, couplées à l'âge d'or des clubs sur le continent (1988-97), vont plonger les Français dans la suffisance et un goût prononcé pour leur nombril. " Le football d'ici a bénéficié à cette période de la maturation des centres de formation initiés dans les années 70 et de l'arrivée de joueurs issus de quartiers défavorisés qui n'étaient alors pas nombreux dans le football professionnel. Depuis, la France bénéficie des fruits de sa formation sans discontinuer ", pense savoir Michel Hidalgo, l'ancien sélectionneur des Bleus (1976-84). Les succès français au Mondial 98 et à l'EURO 2000 auront un effet pervers sur les coaches de clubs français dans les années qui suivent. " Ils ont reproduit le dogme Aimé Jacquet et la méthode globale de la DTN ", théorise un entraîneur français de Ligue 1, qui veut rester anonyme. " Un jeu physique, construit autour de trois milieux défensifs et obsédé par la real politik du résultat. Une façon de voir que les Espagnols, clubs et sélection, feront voler en éclats quelques années plus tard. Les clubs français qui perpétuent cette tradition ont oublié que l'équipe de France de la fin des années 90 avait bénéficié de l'expérience de ses joueurs en Italie et en Angleterre et qu'elle possédait dans ses rangs un génie (Zidane). L'arrivée conjointe de grands entraîneurs comme Ranieri, Bielsa, voire Oscar Garcia, et le maintien d'Emery, de Favre et de Jardim, sont une bénédiction. On va peut-être pouvoir en finir avec le football de papa qui n'a que trop duré. " Depuis la création des Coupes d'Europe dans les années 1950, sept éditions seulement ont été remportées par des techniciens hexagonaux, en comptant les deux gagnées depuis un an par Zinédine Zidane avec le Real Madrid et les trois trophées (deux C1 avec l'Inter et une C3 avec le Barça) raflés par Helenio Herrera, le mythique entraîneur argentin naturalisé... français. Dans le même temps, les coaches italiens (25 trophées), espagnols (24), allemands (17), anglais (17) et néerlandais (15) font beaucoup mieux. A l'exportation, les coaches français ne brillent guère. A la notable exception d'ArsèneWenger (à Arsenal depuis 21 ans) et de Zinédine Zidane qui marche sur l'eau au Real Madrid (cinq titres majeurs en dix-huit mois dont deux Ligues des Champions), peu de T1 français réussissent à l'étranger aujourd'hui. Rudi Garcia (Marseille) sort d'une expérience mitigée à la Roma, Rémi Garde a été viré sans ménagement d'Aston Villa tout comme Philippe Montanier de Nottingham Forest (deux bourbiers où il n'y avait que des coups à prendre, certes), tout comme Valérien Ismaël à Wolfsburg, et Claude Puel vient d'être limogé sans ménagement de Southampton, après une saison plus qu'honorable. " Quand on entraîne ailleurs que dans son pays, il faut que toutes les planètes soient alignées, bénéficier du soupçon de chance qui fera la différence ", plaide Raynald Denoueix, qui a mené la Real Sociedad à la deuxième place du championnat d'Espagne. " Arsène Wenger en a bénéficié à Arsenal où les gars en charge étaient derrière lui mais pas Paul Le Guen aux Glasgow Rangers. Cela se joue à peu de chose, parfois. " Ces dernières années, la Ligue 1 renoue donc avec une tradition qui remonte à loin. Dans la première partie du vingtième siècle, on trouvait des pionniers venus de Grande-Bretagne ou des pays de l'Est, qui cherchaient l'aventure. Ensuite, il y a eu des tendances lourdes avec des pays avec lesquels la France entretient des affinités culturelles et footballistiques (l'ancienne Yougoslavie, l'Argentine, le Portugal...). Depuis une trentaine d'années, comme ailleurs en Europe, certains (comme l'HelenioHerrera de l'âge d'or) se sentent si bien dans l'Hexagone qu'ils adoptent la nationalité et s'y installent au gré de leur carrière (Rohr, Takac, Correa, Halilhodzic, Bazdarevic, Kazperczak,...). Il y a enfin les vagues qui tiennent autant au hasard qu'aux modes (un peu) ou aux lubies (surtout) des présidents omnipotents du football français. Les Portugais dans la foulée d'Artur Jorge (Duarte, Rui Almeida et bien sûr Conceiçao et Jardim qui devraient faire école) ; les Italiens au coup par coup (Ravanelli, Guidolin, Ranieri et Ancelotti) ; les Belges enfin, suite aux succès de Raymond Goethals à Bordeaux puis à Marseille (Michel Renquin, Ariel Jacobs, Eric Gerets,à quand Michel Preud'homme ? ). " On vit dans un monde global où les compétences n'ont plus de frontières. Les échanges avec l'extérieur sont une richesse dans laquelle il faut puiser. La France, pays métissé par excellence, devrait le comprendre mieux que d'autres. Les choses changent, les mentalités évoluent et la puissance économique et sportive commence à suivre. Lucien Favre n'a pas signé à Dortmund ; Unay Emery et Leonardo Jardim sont restés en Ligue 1. On a rapatrié Marcelo Bielsa, une référence mondiale, et Claudio Ranieri, champion d'Angleterre avec Leicester, en France. Oscar Garcia était convoité par de nombreux clubs et il a opté pour Saint-Etienne. Cela risque d'être bien ", évalue Raynald Denoueix. L'explosion de l'actionnariat de nombreux clubs français ces six dernières années a participé à l'explosion de cette mentalité étriquée franco-française. QSI (Qatar) a pris le pouvoir au PSG, des Russes sont devenus majoritaires à Monaco, des Chinois sont entrés au capital de Lyon, de Sochaux et d'Auxerre, des Sino-Américains tiennent les rênes de Nice, un Américain a racheté Marseille, un Luxembourgeois a fait de même avec Lille et des actionnaires anglais et espagnols détiennent le RC Lens. D'autres bastions du football français (Bordeaux, Nantes, Strasbourg, Saint-Etienne) sont également susceptibles d'être vendus et de battre sous pavillon étranger. Descendue un temps à la sixième place du ranking UEFA, la troisième puissance économique du continent se bat pour combattre un déficit autant culturel que structurel. L'EURO 2016 et ses stades ainsi que des droits TV exponentiels contribuent à l'y aider. " Il faudra faire céder les dernières résistances d'un milieu extrêmement conservateur mais ça viendra. C'est une évolution inéluctable ", avance Hervé Renard, qui peine à être reconnu à sa juste valeur en France. En 2015, Leonardo Jardim, unanimement salué aujourd'hui après la saison extraordinaire de Monaco, n'avait pas été retenu par ses pairs comme un des quatre meilleurs T1 de la saison alors que le club du Rocher avait terminé troisième et atteint les quarts de finale de la C1. " Les quatre nommés sont les quatre meilleurs entraîneurs français de L1. Moi je crois que je peux gagner le trophée de meilleur maçon portugais qui travaille en France ", avait-il ironisé. Sur les dix dernières saisons, trois entraîneurs étrangers ont été récompensés : Eric Gerets (2009), Carlo Ancelotti (2013) et... Jardim, cette année. La roue tourne... PAR RICCO RIZZITELLI - PHOTOS BELGAIMAGE" Les entraîneurs qui ont exercé au plus haut niveau sont les bienvenus en France. C'est une bonne chose pour la Ligue 1. " - Raymond Domenech