Igor de Camargo est un meuble du foot belge. Un bahut qu'on a descendu d'un étage cet été : aujourd'hui, sa vie est en D1B avec Malines. Non sans succès jusqu'à présent. Il a 35 ans. À 17, il posait le pied chez nous. Pour approcher aujourd'hui le cap des 400 matches avec des clubs belges (Genk, Heusden Zolder, Brussels, Standard, Malines). La barre des 100 buts, ça c'est déjà fait.
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Igor de Camargo est un meuble du foot belge. Un bahut qu'on a descendu d'un étage cet été : aujourd'hui, sa vie est en D1B avec Malines. Non sans succès jusqu'à présent. Il a 35 ans. À 17, il posait le pied chez nous. Pour approcher aujourd'hui le cap des 400 matches avec des clubs belges (Genk, Heusden Zolder, Brussels, Standard, Malines). La barre des 100 buts, ça c'est déjà fait. Côté étranger, il a performé en Allemagne (Mönchengladbach et Hoffenheim) et à Chypre (Apoel Nicosie). Il est devenu belge. Il a joué avec les Diables Rouges. Il parle couramment nos trois langues. Comme prototype d'intégration, difficile de faire mieux. Il balaie son parcours belge et va rechercher quelques anecdotes qui valent le détour. C'est savoureux. IGOR DE CAMARGO : Je suis arrivé seul en Belgique. Carrément seul ! Déjà, c'était le tout premier voyage de ma vie. Un manager brésilien m'a accompagné pour le vol Sao Paulo - Paris mais il y avait un autre joueur avec nous, et ce joueur-là partait faire un test en Afrique. Alors, à Paris, le manager m'a abandonné pour accompagner l'autre. Il m'a conduit à la porte d'embarquement et m'a dit que quelqu'un m'attendrait à Zaventem : Te tracasse pas... J'ai débarqué avec ma grosse valise, il y avait un monde dingue dans le hall des arrivées, et personne pour moi. Un grand moment de solitude. Je ne parlais que portugais. J'ai commencé à marcher dans l'aéroport, je m'éloignais doucement de l'espace arrivées. Et puis, ouf, celui qui devait venir me chercher m'a reconnu. Il parlait un peu portugais, un peu espagnol, un peu italien, tout mélangé... Avant d'aller à Genk, j'ai fait un test de deux semaines au Patro Eisden et on m'a mis dans une famille d'accueil à Maasmechelen. Ça a été concluant et j'ai signé pour trois ans à Genk. Un jour, il neige... Une grande première pour moi. Je suis tout excité, je sors pour jouer, je suis en claquettes... Je suis vite congelé. Je rentre, je mets mes pieds sur un gros radiateur, je me crame. J'entends encore mes parents d'accueil : Mais qu'est-ce que tu fabriques ? Comment tu vas jouer ce week-end ? Tu joues peu pendant ta première saison à Genk, seulement quatre matches, mais tu marques ton premier but. DE CAMARGO : A Beveren, je ne l'oublierai jamais. Cet été, on est allés là-bas pour un amical avec Malines, je ne jouais pas, j'étais dans la tribune. Ma famille était en Belgique, il faisait beau, j'ai emmené tout le monde. En m'installant sur mon siège, j'ai dit à mon fils : Enzo, tu sais que Papa a marqué son premier but ici ? Sur une contre-attaque, Mirsad Beslija part à toute vitesse, il me passe le ballon, je n'ai plus qu'à le pousser dedans, c'est un des buts les plus faciles de ma vie. La première fois, tu ne l'oublies jamais... Tu ne joues pas beaucoup plus pendant ta deuxième saison à Genk mais tu participes quand même à un match particulier ! DE CAMARGO : Ah oui, mon premier match international. Je joue quelques minutes sur le terrain du Real en Ligue des Champions. Ça date mais je peux te réciter leur compo par coeur. Il y avait Iker Casillas, Roberto Carlos, Fernando Hierro, Luis Figo, Raúl. J'ai juste regretté que Ronaldo, le Brésilien, ne soit pas là. Je suis à l'échauffement, Sef Vergoossen m'appelle pour que je monte, c'est déjà 5-0. Il commence à me donner des instructions, il me prend par le bras, il tremble comme une feuille... Je le regarde : Mais coach, cool, c'est 5-0, laisse-moi courir, je vais essayer de faire quelque chose. Il est vraiment impressionné, il n'est plus lui-même. Sur le terrain, c'est quelque chose : le ballon circule à une vitesse dingue, les gars du Real s'amusent, ça me fait penser à du ping-pong. A la fin du match, j'échange mon maillot avec Roberto Carlos. Forcément, puisque Ronaldo n'est pas là. Quand Genk te case à Heusden Zolder, c'est la déception ? DE CAMARGO : Avec le recul, je me dis que ça a été un des meilleurs moments de ma carrière. C'est là que je suis devenu vraiment professionnel. A Genk, c'était compliqué, j'étais dans l'ombre de Wesley Sonck, Moumouni Dagano, Kevin Vandenbergh. A Heusden Zolder, j'ai fait la connaissance de Peter Balette, l'entraîneur qui m'a le plus marqué sur le plan humain. A l'entraînement, il mettait systématiquement Eric Matoukou en marquage sur moi. Pas un cadeau. J'allais de l'autre côté, Matoukou y allait aussi. Je permutais, il permutait aussi. Parfois, je devenais fou, je disais : Mais qu'est-ce qu'il est chiant celui-là. J'apprenais le marquage à la sauce européenne. Quand je tombais et que je me plaignais, Balette me disait : Je m'en fous mon grand, relève-toi. Ça a été une toute bonne école. On n'a pas réussi à se maintenir mais je garde des bons souvenirs de cette saison-là, j'ai par exemple mis mon premier doublé en pro, le jour où on a battu Bruges. Un moment fantastique. A la fin du match, Balette pleurait sur le terrain. Tu retournes à Genk, tu n'y restes que six mois puis tu es à nouveau prêté, cette fois au Brussels. Dur ? DE CAMARGO : Je voulais jouer à Genk, il y avait là-bas des gens qui ne me voulaient pas, c'était difficile. J'étais venu en Europe pour être sur le terrain chaque week-end, pas pour passer mon temps sur un banc. J'ai bien fait d'aller au Brussels parce qu'une seule année là-bas m'a permis de repartir plus haut, au Standard. Mais ça n'a pas été une année simple. Les entraîneurs défilaient : Robert Waseige, Emilio Ferrera, Albert Cartier. Et puis un président un peu particulier. Johan Vermeersch se laissait régulièrement déborder par ses émotions, ce n'est jamais l'idéal pour un patron de club. Un jour, on joue un match de Coupe contre Louvain, une équipe de D2. A la mi-temps, ça ne tourne pas, il vient dans le vestiaire et entre dans une colère noire, il shoote dans un seau et commence à hurler : Mais vous êtes aveugles ? Vous jouez avec votre bonheur.Ta vie au Standard commence par une grosse blessure, tu es out pour des mois. DE CAMARGO : Je suis arrivé en janvier, je me blesse en mars. Un centre de Milan Rapaic, je saute pour reprendre de la tête, je retombe sur le pied d'un gars, ma malléole part complètement. Je reviens après trois mois, et pendant un match de préparation, elle explose à nouveau. Parce que ça ne s'était pas bien consolidé. A ce moment-là, les médecins me mettent deux vis, elles sont toujours là aujourd'hui. Avant les deux titres avec le Standard, il y a d'abord la finale de Coupe perdue contre Bruges. DE CAMARGO : La plus grande déception de ma carrière. Je retiens un stade plein comme un oeuf, une ambiance de malade et un match très nerveux. Pour moi, c'était une grosse saison personnelle qui se terminait sur un flop. En entrant dans l'équipe seulement en octobre, à cause de ma blessure, j'avais marqué dix buts en championnat et cinq en Coupe. Qu'est-ce que tu retiens en priorité des deux titres ? DE CAMARGO : Demande à n'importe quel joueur du Standard de cette époque, il va te dire qu'il est fier d'avoir appartenu à une des meilleures équipes de l'histoire du club. Ça, c'est incontestable si on regarde où sont partis plusieurs joueurs après les titres. Oguchi Onyewu à Milan, Dante Bonfim à Mönchengladbach, Marouane Fellaini à Everton, Steven Defour et Eliaquim Mangala à Porto, Axel Witsel à Benfica, Dieumerci Mbokani à Monaco, Milan Jovanovic à Liverpool. Il y a des paroles de l'époque qui m'ont poursuivi pendant toute ma carrière. Des discours de Luciano D'Onofrio. Il nous disait : Je n'ai pas acheté des joueurs pour qu'ils soient des braves mecs, je veux des joueurs de foot qui gagnent des matches, je veux voir du caractère, je m'en fous de ce que vous faites en dehors du terrain, montrez-moi vos qualités. Et Michel Preud'homme comparait notre parcours à une course cycliste : Là on aborde la montagne, on commence à monter, après ça va descendre pour aller au sprint final, et là il faudra être bien placés pour donner le coup de rein. On a fêté le titre contre Anderlecht en étant invaincus, et le week-end suivant, on a été perdre à Charleroi parce qu'on avait fait une semaine de fête. Luciano D'Onofrio l'a mal pris, il aurait voulu que son Standard marque l'histoire en ne perdant pas une seule fois. Laszlo Bölöni, c'était une méthode plus dure, non ? DE CAMARGO : Avec lui, c'était tout pour le groupe, tout le reste passait après. Par exemple, on avait une séance massage le jeudi, si on ne jouait pas en semaine. Tout le monde devait y passer, et donc ça durait très tard. Parfois, un kiné disait à Bölöni qu'il devait partir parce qu'il recevait aussi des patients chez lui. Mais Bölöni s'en foutait, hors de question que le gars quitte le centre d'entraînement avant d'avoir massé le dernier joueur : C'est mon équipe qui compte, c'est comme ça, tu restes, débrouille-toi. Et il y avait d'autres employés qui devaient faire des heures supplémentaires, par exemple la dame qui entretenait nos équipements. Elle avait beau lui dire : Mais Monsieur Bölöni, vous allez m'obliger à rentrer à la maison à neuf heures du soir ? Ce n'était pas son problème. Tu as quels souvenirs des tests-matches contre Anderlecht ? DE CAMARGO : Une tension énorme, des gros duels et je ne sais pas comment Jan Polak et Marcin Wasilewski ont fait pour ne pas prendre une carte rouge. Nous aussi, on avait la rage, du sang dans nos yeux... C'était terrible, cette rivalité. Et la fameuse affaire Witsel - Wasilewski, au début de la saison suivante, c'était encore une suite indirecte des tests-matches. C'était une période où les matches entre le Standard et Anderlecht étaient des guerres, des matches où les joueurs étaient transfigurés, comme transportés dans un autre univers. Je compare ça à un clasico en Espagne, c'est parfois tellement violent que tu te demandes comment il est possible que le Real et Barcelone jouent comme ça. Parce qu'ils sont capables de montrer quelque chose de tellement plus beau. En Ligue des Champions, tu es capitaine contre Arsenal, tu marques contre l'Olympiacos, Bolat vous qualifie pour l'Europa League contre l'AZ... DE CAMARGO : La Ligue des Champions a été un gros déclencheur dans ma carrière. Bien plus que les deux titres. Ce sont les matches européens qui ont permis à des recruteurs étrangers de voir le niveau que j'étais vraiment capable d'atteindre. C'est grâce à ça que je me suis retrouvé à Mönchengladbach. Et puis, c'était le bon moment pour partir. J'avais été champion de Belgique, j'étais devenu Diable Rouge, il fallait que j'essaie autre chose. Tu n'es pas revenu trop tôt en Belgique, après seulement trois saisons en Bundesliga ? DE CAMARGO : Pour être franc, je suis revenu parce que je pensais que ça pouvait me permettre d'aller à la Coupe du monde au Brésil. Rentrer au Standard, je pensais que ça pouvait être la meilleure vitrine. On était à un an du Mondial, j'y croyais à fond. En plus, j'avais participé aux premiers matches éliminatoires, pour moi c'était bon signe. Malheureusement, ça n'a pas tourné comme je le voulais. J'ai parlé quelques fois avec Marc Wilmots, c'était assez vague, il a fait ses choix. On ne sait jamais ce qui se passe derrière le rideau. Maintenant, c'est clair que ça n'a pas été ma meilleure saison avec le Standard. J'y reste encore pour l'année qui suit la Coupe du monde puis je retourne à Genk où ça ne se passe pas super bien avec Peter Maes. Alors, quand je reçois une offre de l'Apoel Nicosie, je vois que c'est une occasion de rejouer la Coupe d'Europe, éventuellement la Ligue des Champions. Au final, je n'ai pas regretté mes deux années là-bas. J'ai gagné deux titres nationaux. Et j'ai bel et bien rejoué en Ligue des Champions, dans un petit groupe avec le Real, Dortmund et Tottenham... On a pris deux nouvelles claques contre le Real, 3-0 et 6-0, mais j'ai eu le maillot de Marcelo.