Le Mur

VINCENT VANASCH : " Je suis né avec un stick de hockey en main. Mon père Jean a fondé l'académie des jeunes du Royal Evere White Star et mes frères Philippe et Benoît - qui ont respectivement dix et cinq ans de plus - jouaient aussi au hockey. Au club et à la maison, dans le couloir de notre appartement. J'étais leur cible favorite, posté dans la porte, en ma qualité de gardien ( il rit).
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VINCENT VANASCH : " Je suis né avec un stick de hockey en main. Mon père Jean a fondé l'académie des jeunes du Royal Evere White Star et mes frères Philippe et Benoît - qui ont respectivement dix et cinq ans de plus - jouaient aussi au hockey. Au club et à la maison, dans le couloir de notre appartement. J'étais leur cible favorite, posté dans la porte, en ma qualité de gardien ( il rit). J'étais fasciné par l'équipement : ce grand casque, ce bodyprotector (protection corporelle, ndlr), ces legguards ( protège-tibias, ndlr)... J'avais l'impression d'être Robocop ou Batman. Et je voulais précisément être ce genre de super-héros. Petit garçon, pendant la mi-temps d'un match de hockey au White Star, je courais toujours en direction du gardien, pour lui donner un baiser. Lorsque j'ai commencé le hockey au White, j'ai logiquement pris place dans le but. D'autres garçons avaient peur de recevoir la balle dans le visage, moi pas. Un problème, cependant : les protège-tibias étaient encore fabriqués en bambou assez lourd. Lorsque je tombais, mon père devait m'aider à me relever ( il rit). Jusqu'à mes 18 ans, j'ai cependant alterné : une mi-temps comme gardien et une mi-temps comme attaquant. Je marquais même beaucoup. À 18 ans, j'ai reçu une proposition du Royal Pingouin, un club de Nivelles, pour devenir gardien professionnel. Ma décision a vite été prise, d'autant que le White Star venait d'être relégué de division d'honneur en division 1. Le Pingouin, en revanche, évoluait bien parmi l'élite, même si c'était dans le ventre mou. L'avantage, c'est que je devais arrêter 20 ou 30 balles à chaque match. Malgré cela, il nous arrivait encore régulièrement de perdre 5-0, mais cela m'a permis de me mettre en évidence pendant deux saisons. Malgré une mauvaise année au KHC Louvain par la suite, cela m'a valu en 2011 un transfert aux Waterloo Ducks, un club de pointe. Avec trois titres d'affilée ( 2012, 2013 et 2014, ndlr), ma carrière était lancée. Je suis aussi devenu international : en 2012, j'ai pu participer aux Jeux Olympiques de Londres avec les Red Lions. Mon premier grand tournoi. C'est là qu'après la victoire 3-0 en poule contre l'Inde, après 15 arrêts parfois miraculeux, mes coéquipiers m'ont affublé d'un surnom : The Wall, le Mur. Avouez, il y a pire comme surnom, n'est-ce pas ? Même si j'aime beaucoup Vince The Prince également ( il rit). " " Depuis tout jeune, mon credo a toujours été : " Travaille dur en silence, c'est le succès qui doit être retentissant. " Travailler dur, cela signifie entre 30 et 35 heures par semaine. Entraînement de hockey de 10 à 17 heures (du lundi au jeudi avec l'équipe nationale, le vendredi avec le club), une demi-heure de musculation deux à trois fois par semaine, plus à la maison chaque jour cinq minutes d'exercices d'équilibre et 20 minutes d'étirements, lorsque je me lève le matin. Le samedi est un jour de repos relatif - 30 à 40 minutes d' 'activation de mon corps' - et le dimanche, il y a le match avec le club. Ce sont des semaines chargées, mais c'est indispensable si l'on veut atteindre le sommet. Il y a aussi l'entretien de la condition physique, car je cours continuellement pendant un match. Certes, moins que les joueurs de champ, mais quand même quatre kilomètres au total, d'avant en arrière. Avec un rythme cardiaque de 120 à 130 pulsations/minute, et des pointes jusqu'à 150 ou 170, voire 180 lors de l'échauffement. Mon entraînement à la course - je parcours facilement dix kilomètres- a certainement son utilité. La plupart des entraînements physiques concernent cependant l'explosivité : les mouvements de pied rapides, les sauts. Et, en salle de musculation, je travaille surtout avec des poids légers, pour ne pas devenir trop musclé, car ce serait aux dépens de la vitesse et de l'agilité. Par ailleurs, je ne peux pas être trop maigrichon : je pèse 80 kilos, avec un pourcentage de graisse de 11,5. Je dois pouvoir résister si l'adversaire essaie de me faire perdre l'équilibre. Et parfois, lors d'un contact, je prends à la fois la balle et l'homme. Je ne suis pas très grand - 1m81 - mais en hockey ce n'est pas un problème. Contrairement au football, où les gardiens doivent sortir sur les balles hautes, ou plonger trois ou quatre mètres en direction du coin. Je ne m'entraîne d'ailleurs pas dans ce sens. Par ailleurs je reste la plupart du temps sur mes appuis et sur ma ligne. Il existe des gardiens plus grands, qui dépassent le 1m90, et ils portent généralement un équipement plus grand et plus lourd, afin de protéger leur but grâce à leur présence physique. Comme en handball, où les gardiens essaient de se faire le plus grand possible en espérant que l'attaquant lance la balle sur eux. Mais en fait, ils prennent un pari. Je préfère jouer avec un équipement plus léger, car je suis alors plus souple et je peux davantage compter sur mes réflexes. " " Mon expérience d'ancien attaquant constitue aujourd'hui, pour mon rôle de gardien, un atout considérable. Je sais, par exemple, comment un attaquant réfléchit, et je peux ainsi mieux évaluer les situations. Si, par exemple, un attaquant court vers la ligne de fond, il cédera la balle en retrait la plupart du temps, mais certains - comme moi à l'époque - tirent aussi vers le plafond du but. Lire dans les yeux, observer le travail des pieds d'un attaquant, prévoir l'imprévisible : c'est tout un art. Après toutes ces années comme gardien, et après avoir analysé des images pendant des centaines d'heures en compagnie d'entraîneurs de haut niveau, je peux aussi rapidement analyser et anticiper. Cela m'est très utile pendant les penalty shootouts ( lorsque l'attaquant part de la ligne de 25 mètres pour s'avancer, seul, en direction du gardien, ndlr). Je sais quel est le mouvement préféré d'un joueur, mais il sait aussi que je le sais, donc il essaiera peut-être autre chose. Il est donc crucial de ne pas réagir à la première feinte, il faut rester patient. Le joueur doit tirer endéans les huit secondes, le temps constitue donc un facteur de stress pour lui, mais pas pour moi. C'est pourquoi je prends souvent l'initiative, en tentant moi-même une feinte, ce qui place l'attaquant encore plus dans le doute. J'essaie aussi d'intimider l'adversaire, par exemple en criant après un sauvetage : ' Yeeaah ! ' Ou ' Come on ! ' Je sais que certains n'aiment pas cela. C'est un petit jeu mental. Il faut essayer d'entrer dans leur tête en faisant preuve d'assurance et en faisant croire que vous êtes imbattable. Les attaquants se mettent alors à penser que vous allez tout arrêter. Constater toute leur impuissance dans leurs yeux, voir qu'ils seraient prêts à manger leur stick de frustration : c'est jouissif ( il rit). " " Avoir une bonne vision du jeu, c'est important, mais pouvoir la communiquer à mes défenseurs, qui n'ont souvent que la balle à l'oeil, l'est tout autant. Je suis leur guide et c'est moi qui vois le mieux le terrain, je crie donc constamment : " Deux pas à gauche ! ", " Cinq pas à droite ! ", " Recule ! ", " Pousse ! "... Je dois communiquer beaucoup plus avec mes défenseurs qu'un gardien de football, parce que les distances sont plus courtes en hockey. Il y a aussi plus de situations dangereuses. Les penaltys-corners, par exemple, sur lesquels je décide de la tactique défensive. En néerlandais ou en français, peu m'importe : je suis parfait bilingue. L'important, c'est qu'on m'entende. Dans les matches auxquels assistent plusieurs milliers de spectateurs, comme ce sera le cas pendant la Coupe du monde en Inde - un pays fou de hockey - ce n'est pas évident. J'essaie alors de faire plus de gestes, mais cela implique que mes défenseurs regardent dans ma direction. Ce n'est pas toujours le cas. Ils doivent aussi me faire confiance, car je suis leurs yeux dans leur dos. Je suis aux anges lorsque je constate que mes défenseurs appliquent mes consignes et interceptent une balle de cette manière. Les guider, c'est aussi important que réaliser un sauvetage. Dans un match parfait, je ne dois même pas réaliser de sauvetage, car mes défenseurs auront bloqué toutes les attaques adverses grâce à mes directives. Tout comme un pilote de chasse, je dois anticiper et réagir à la vitesse de l'éclair. Cela demande énormément d'énergie. Il arrive que je ne touche pas une balle mais que j'ai des maux de tête, surtout après un grand tournoi. Une concentration extrême qui commence dès qu'on met le pied sur le terrain, pour l'échauffement. Je rentre alors dans ma bulle, je ne pense plus qu'au match et je visualise la manière dont les attaquants vont jouer. Après, lorsque j'enfile mon équipement, je me concentre encore davantage, pour autant que cela soit possible. Car je sais qu'une mauvaise évaluation peut nous coûter un but et peut-être la victoire. Comme beaucoup de gardiens de football, je vise les cleansheets : je préfère gagner 1-0 que 10-2. Mais je me rends compte que garder le zéro en hockey, où l'on marque beaucoup plus de buts qu'en football, n'est pas facile. Je peux donc accepter un but. Mais deux... ( il rit) " " C'est peut-être ma principale qualité. C'est génétique, probablement : depuis tout jeune, j'ai une bonne coordination entre les yeux et les mains. Mais c'est aussi la conséquence de milliers d'heures d'entraînement. Avec des exercices spécifiques sur le terrain, mais aussi en dehors. Comme l'exercice des lampes, où il faut toucher le plus rapidement possible des lumières qui s'allument. J'ai toujours réalisé les meilleurs scores dans cet exercice. Avant un match, il m'arrive aussi souvent de jongler. Avec trois balles, comme au cirque. Idéal pour éveiller le cerveau et les yeux. Je n'ai pas une vue parfaite - moins 1 - mais les lentilles m'aident. Heureusement, je ne suis pas pilote de chasse, sinon j'aurais été recalé ( il rit). Mais, comme un pilote, j'ai donc de bons réflexes. Il m'arrive même de repousser une balle en regardant devant moi, alors qu'une personne 'normale' tourne toujours la tête en direction de la balle. C'est précisément cette fraction de seconde qui peut faire la différence. Autre moyen d'assistance : le stick dans la main droite, ce qui me permet de couvrir l'entièreté de mon but ( 3,66 x 2,14 m, ndlr). Avec simplement mes gants, je n'y arrive pas, ou je devrais réussir un plongeon extraordinaire. Mais, en hockey, il vaut mieux rester sur ses jambes, car la balle peut revenir très vite lors du rebond. Contrairement au handball ou au hockey sur glace, je ne peux pas m'emparer de la balle. Difficulté supplémentaire : un stick de hockey n'est large que de cinq centimètres. Il faut donc, non seulement réagir rapidement mais aussi positionner le stick à l'endroit exact où l'on croit que la balle va aboutir. Du travail de précision instinctif. Les sensations n'arrivent qu'après de nombreuses années d'entraînement. Davantage que beaucoup de joueurs de champ, qui tiennent toujours leur stick à deux mains, je suis capable de jouer avec une seule main. Par exemple, pour toucher une balle haute avec mon stick. Ma vitesse de réaction très élevée m'est aussi utile : je reste longtemps sur ma ligne, alors que certains gardiens avancent de quelques mètres. Je compte sur le fait que j'arrêterai le tir sur la ligne. Je ne dois pas beaucoup participer au jeu, comme le font aujourd'hui les gardiens de football. Dans la vie de tous les jours, les réflexes me sont aussi utiles. Lorsque mon fils âgé de quelques mois laisse tomber quelque chose, je suis souvent capable de rattraper l'objet. Je suis toujours sur le qui-vive. Y compris au volant : je réagis beaucoup plus rapidement que ma femme à une situation dangereuse. Et lorsqu'elle prend elle-même le volant, il m'arrive souvent de crier : " Attention ! " Elle se fâche, dans ce cas-là. Mais bon, c'est une déformation professionnelle ( il rit). "