À eux trois, ils ont remporté sept des quatorze dernières Ligues des Champions. Un simple coup d'oeil vers les trophées qui ornent leur cheminée suffit donc pour comprendre que Carlo Ancelotti, Pep Guardiola et José Mourinho connaissent leur métier. Pourtant, trois des entraîneurs les mieux considérés du football moderne ne peuvent qu'avouer leur impuissance à l'heure d'évoquer le nom de Lionel Messi.
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À eux trois, ils ont remporté sept des quatorze dernières Ligues des Champions. Un simple coup d'oeil vers les trophées qui ornent leur cheminée suffit donc pour comprendre que Carlo Ancelotti, Pep Guardiola et José Mourinho connaissent leur métier. Pourtant, trois des entraîneurs les mieux considérés du football moderne ne peuvent qu'avouer leur impuissance à l'heure d'évoquer le nom de Lionel Messi. " S'il est à 100 % physiquement, l'arrêter est impossible, parce que son immense talent empêche ses adversaires d'anticiper quoi que ce soit ", avoue l'entraîneur italien. Le coach catalan confirme : " Aucune défense ne peut l'arrêter, c'est impossible. On ne peut pas défendre face à un talent de cette ampleur. " Et même le Special One doit concéder que " c'est un joueur impossible à marquer. Il fait toujours la différence. L'arrêter est impensable. " Impossible. C'est le dénominateur commun de ceux qui cherchent une formule pour mettre la Pulga hors d'état de nuire. Pourtant passé maître dans l'art de réduire l'attaquant adverse au silence, Giorgio Chiellini peut seulement raconter avec humour l'histoire d'un combat perdu d'avance : " La meilleure défense contre Messi, c'est un signe de croix. " L'Argentin est à peine majeur quand Frank Rijkaard, alors entraîneur du Barça, l'aligne d'emblée sur la pelouse du Camp Nou pour disputer le prestigieux Trofeo Gamper face à la Juventus de Fabio Capello. Le coach des Bianconeri comprend immédiatement que ce gaucher supersonique, qui traumatise le malheureux Federico Balzaretti à chacune de ses touches de balle, va bouleverser l'équilibre du football européen : " Je n'avais jamais vu un joueur avec autant de qualités à cet âge, avec une telle personnalité sous un maillot si important. " C'est comme si Lionel Messi avait changé les règles. Ou au moins une. Celle édictée par Michel Platini en 1987, lorsque le numéro 10 des Bleus répond aux questions de l'écrivaine Marguerite Duras (Prix Goncourt 1984) dans les colonnes du quotidien Libération : " Le football est fait d'erreurs. Parce qu'un match parfait, si personne ne fait d'erreur, c'est 0-0. " Une réalité qui ne semble plus applicable quand l'ailier argentin éclate au visage du football mondial en 2005. Le nouveau match parfait serait un 1-0, but de Messi. C'est ce que José Mourinho tente d'expliquer quand il affirme que " quand on analyse les matches, il faut se rappeler que ce garçon rend tout différent. " La ceinture abdominale de Roberto Carlos, martyrisée par les dribbles de la puce argentine lors du premier Clasico de Messi au Bernabeú, est le premier témoin d'envergure de cette nouvelle réalité. Un an et demi plus tard, Rafael Benitez fera office de pionnier sur un chemin que beaucoup emprunteront à sa suite : le coach de Liverpool adapte son onze de base en plusieurs points pour contrer la menace albicéleste lors d'un quart de finale de Ligue des Champions. Réputé pour ses analyses minutieuses, qui lui ont notamment permis de remporter la Liga avec Valence ou la Champion's League avec Liverpool, l'Espagnol comprend qu'il faut entamer chaque rencontre face à Lionel Messi en ayant l'humilité de reconnaître qu'il faut s'adapter à lui pour avoir une chance de le faire vaciller. Benitez place alors Alvaro Arbeloa, arrière latéral droitier, sur le côté gauche de sa défense pour qu'il puisse défendre sur son bon pied face aux courses vers l'intérieur de la Pulga. Et parce que " mettre un homme en marquage sur lui est impossible ", comme le dira Massimiliano Allegri de nombreuses années plus tard, Rafa entoure Arbeloa d'une double protection : celle de John Arne Riise, l'habituel latéral gauche positionné en ailier pour aider son équipier à neutraliser le couloir, et celle de Mohamed Sissoko, installé en milieu défensif gauche (poste habituellement dévolu à Xabi Alonso). Le plan fonctionne et les Reds prennent la route du dernier carré de la reine des Coupes d'Europe. Mais l'histoire ne fait pourtant que commencer. Parce que ce Messi-là n'a pas encore rencontré Pep Guardiola. " Nous sommes face au meilleur, tout simplement. Il est capable de tout faire, et de le faire tous les trois jours. " Le coach catalan adoube son maître-atout, et décide d'exploiter le maximum de son potentiel en écartant progressivement Zlatan Ibrahimovic pour faire de la place à Messi à la pointe de son dispositif. Pour son Argentin, Pep ressort le " faux neuf " des livres d'histoire. Il se permet de placer son ailier dans la zone du terrain où les espaces sont les plus rares, parce que la vitesse d'exécution de Leo est telle que son football n'a jamais le temps d'être claustrophobe. " Messi a un avantage corporel sur les autres : il est plus petit, et parvient donc à empêcher le défenseur de le toucher ", expliquait Johan Cruyff. Le constat est presque scientifique. C'est d'ailleurs le préparateur physique de l'Albicéleste de Diego Maradona qui le dresse en 2010 : " Avoir la balle collée au pied à ce point exige un rythme de pas très élevé. " L'Argentin touche le ballon beaucoup plus souvent que n'importe quel autre joueur lorsqu'il progresse balle au pied. Et chaque contact de son pied avec le ballon est une prise de décision potentielle. Un dribble, une passe, un tir ? Le défenseur qui doit lui faire face est dans l'obligation de parer à ces trois éventualités plusieurs fois par seconde. Mikel Arteta, qui a affronté Messi à plusieurs reprises lors des nombreuses confrontations entre le Barça et Arsenal, tente de rendre explicite ce qu'il a ressenti sur la pelouse : " Je n'ai jamais vu un être humain courir avec le ballon à cette vitesse. C'est comme si quelqu'un le dirigeait depuis les tribunes, comme dans un jeu vidéo. " Au cours de l'année 2011, José Mourinho a rejoint Madrid pour mettre à mal la domination de Messi. Le Portugais tente tout. Il place d'abord Pepe dans sa zone, avant de mettre son compatriote dans les parages de Xavi pour couper l'alimentation de la Pulga à la source. Mais l'Argentin finit (presque) toujours par avoir le dernier mot. " C'est l'adversaire le plus dangereux que j'ai affronté. Chaque fois, je passais des heures à préparer mon collectif pour le stopper ", admet Mourinho. " Et quand je pensais à la meilleure manière de l'affronter, je ne pensais pas à l'arrêter, mais à lui rendre le match plus difficile. Je pense que c'est l'expression correcte, parce que c'est le mieux que tu puisses faire contre lui. " Mais le Special One est un homme obstiné. Il traque les faiblesses de Messi sans relâche. Après tout, le travail conjoint de Javier Zanetti et d'Esteban Cambiasso avait eu raison du rendement offensif de l'Argentin lors de la fameuse demi-finale entre le Barça et l'Inter en 2010. Mais Leo ne jouait pas encore en " faux 9 ". Comme avec l'Inter, Mourinho décide cependant d'abandonner totalement l'idée de prendre le jeu à son compte. Une recette anti-Messi expliquée par son successeur sur le banc du Real, Carlo Ancelotti : " La meilleure manière de réduire son influence passe par un effort de toute l'équipe, en réduisant la distance entre les lignes et en l'empêchant de toucher le ballon. " L'idée est alors de se replier pour mieux se défendre. De mettre le plus de monde possible entre Messi et le gardien pour limiter l'impact de chacun de ses dribbles. Parce que l'Argentin est avant tout le meilleur dribbleur de la planète. Depuis 2009, année où les statistiques individuelles commencent à se répandre dans le domaine public, Lionel Messi tourne à une moyenne qui avoisine les cinq dribbles par match. Un rythme que la plupart des joueurs ne parviennent même pas à tenir sur la longueur d'une saison. Pour contrer le dribble de Messi, certains choisissent de placer leurs défenseurs en escalier, avec un homme au contact et un second en couverture, qui doit à la fois empêcher l'Argentin de trouver un angle de passe vers l'intérieur du jeu et tenter d'intervenir quand la Pulga aura choisi de déborder sur un flanc sciemment laissé ouvert par son vis-à-vis. Pep Guardiola, lui, choisit une autre approche. Le Catalan, amené à affronter sa créature quand son Bayern croise la route du Barça en demi-finale de la Ligue des Champions, opte pour une théorie que n'aurait pas reniée Johan Cruyff : si Messi n'a pas le ballon, il ne pourra pas marquer. Guardiola gagne donc la possession au Camp Nou, et prend même le risque d'offrir des espaces déraisonnés à Luis Suarez et Neymar pour mieux défendre contre Messi. Pendant une heure, entre la 16e et la 76e minute, l'Argentin ne tire que deux fois, de trop loin pour inquiéter Manuel Neuer. Et puis, en trois minutes, le plan de Pep vole en éclats, le marquoir s'envole à 2-0 et la chute d'un Jérôme Boateng qui défendait pourtant intelligemment le pied gauche de Messi fait le tour de l'internet. Même le respect scrupuleux des règles indispensables pour défendre face à l'Argentin n'aura pas suffi. Même Pep Guardiola, qui connaît pourtant le quintuple Ballon d'or sur le bout des doigts, n'a pas trouvé la clé qui ferme la porte du but à Leo. Le monde est presque résigné, mais il reste deux espoirs à l'aube de la saison 2015-2016. Le premier est un jeune entraîneur espagnol, installé sur le banc de Málaga depuis l'année précédente. Avec Javi Gracia à leur tête, les Andalous ont affronté le Barça à deux reprises sans encaisser de but, et sont donc parvenus à neutraliser le meilleur joueur du monde. " On ne peut pas marquer Messi avec un seul joueur. C'est un problème à résoudre en équipe ", explique l'entraîneur, appelé à raconter sa défense miraculeuse dans les colonnes du Guardian, car même l'Angleterre est intriguée par le phénomène. Au Camp Nou, quand Luis Enrique utilise encore Messi en 9, Gracia dispose ses troupes en 4-3-3 pour " accumuler des joueurs à l'intérieur du jeu ", et priver l'Argentin de toucher le ballon dans cette zone : " Avec le plus grand respect pour les autres, ce n'est pas pareil si c'est Messi ou n'importe qui d'autre qui prend le ballon ici. " Juanmi exploite l'un des contres andalous, et Málaga s'impose 0-1 au Camp Nou. Au retour, Enrique a réordonné sa " MSN " et Messi est (re)devenu ailier droit. Málaga se présente alors en 4-4-2 et Gracia reprend la vieille recette de Benitez, en plaçant le droitier Miguel Torres à l'arrière gauche. Toute l'équipe défend en fonction de Messi. Même le latéral droit qui, à chaque fois que l'Argentin entre en possession du ballon, tourne les yeux et oriente déjà son corps vers la droite pour préparer la fameuse passe diagonale que la Pulga a pris l'habitude de déposer dans la course de Neymar ou de Jordi Alba. Les Andalous sont très compacts et offrent le couloir à Messi pour mieux fermer leur rectangle (tactique également utilisée par l'Atlético de Diego Simeone). Gracia s'explique : " Face à ce Barça, abandonne l'extérieur et sois très fort devant ton rectangle. Comme ça, il n'y a pas d'espace. " Score final : 0-0. La saison dernière, le Barça est encore malmené par Málaga. Le marquoir affiche 1-1 quand un centre de Neymar traverse le rectangle andalou. Au second poteau, Messi réalise une reprise acrobatique et offre la victoire aux siens. " L'arrêter est impossible ", qu'ils disaient. Il reste alors l'ultime résistant. Parce qu'en 475 minutes disputées face à Lionel Messi, Petr Cech n'a jamais encaissé un seul but de la Pulga. Il l'a même vu tirer un penalty sur le poteau, offrant ainsi à Chelsea une finale de Ligue des Champions en 2012. Une statistique due à la préparation minutieuse de chaque rencontre faite par le gardien tchèque en compagnie de son entraîneur chez les Blues, Christophe Lollichon. Le Français ne laisse rien au hasard : " En 2012, avant d'affronter le Barça, j'avais analysé chacun des 63 buts marqués par Messi jusque-là. " Assez pour tirer des conclusions : " On sait que Messi proche du gardien, il aime bien tirer dans les pieds. C'est pour ça que sur ce match, Petr a cherché à adopter une position de gardien de hockey. " Une réussite, puisque Cech bloquera les tirs de Messi en fermant les jambes au dernier moment à plusieurs reprises. L'obsession du Tchèque pour l'Argentin ne s'arrête pas là. Lors de chacun de ses affrontements face à Messi, il semble presque danser un ballet sur sa ligne de but : à chaque fois que Messi touche le ballon dans une zone où la frappe au but semble envisageable, Cech fait un grand pas en avant et exploite toute son envergure, comme s'il voulait que son but ait l'air le plus petit possible pour dissuader la Pulga de tenter sa chance. Avant de faire un pas en arrière quand Messi cède le ballon, pour éviter d'être lobé par l'un de ses équipiers. Quand l'Argentin rend visite au gardien casqué sur la pelouse de l'Emirates Stadium, lors des huitièmes de finale de la dernière Ligue des Champions, Cech est alors présenté comme " la kryptonite du Superman barcelonais. " Et le football a envie d'y croire. Mais le Barça gagne 0-2. Doit-on vraiment vous donner le nom de l'auteur du doublé ? PAR GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS BELGAIMAGE" Il ne faut pas penser à l'arrêter, mais à lui rendre le match plus difficile. C'est le mieux que tu puisses faire contre lui. " JOSÉ MOURINHO " La meilleure défense contre Messi, c'est un signe de croix. " GIORGIO CHIELLINI