La phrase pourrait passer pour une bravade. Une punchline ruminée dans l'ombre, en espérant pouvoir l'éructer au bout d'un sprint final réussi. Pourtant, les mots d'un Bart Verhaeghe tout juste couronné pour la troisième fois consécutive peuvent aussi se lire autrement. Quand il déclare que "ce n'était pas le Club contre l'Union, mais le Club contre Brighton", le président des Blauw en Zwart a surtout les airs d'un homme qui se cherche de nouveaux ennemis. Le résultat d'une concurrence nationale historique progressivement balayée ou maintenue à distance confortable. De progrès méthodiques qui amènent désormais Bruges à se mesurer à l'échelle internationale, au-delà de frontières où le nouveau géant national se sent à l'étroit. Dans les coulisses des négociations avec nos voisins du nord pour la mise en place - désormais au frigo - d'une BeNeLeague, c'est d'ailleurs incontestablement le triple champion de Belgique en titre qui menait la danse. "On est en train de créer avec les Pays-Bas une ligue qui peut réduire notre écart avec le Big Five", déclarait d'ailleurs Verhaeghe dans les colonnes du prestigieux quotidien français Le Monde voici déjà trois ans, en marge de la réception du PSG en Ligue des Champions. Une preuve de plus que Bruges cherche à boxer parmi les poids lourds, quitte à reléguer ses compatriotes dans une autre catégorie.
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La phrase pourrait passer pour une bravade. Une punchline ruminée dans l'ombre, en espérant pouvoir l'éructer au bout d'un sprint final réussi. Pourtant, les mots d'un Bart Verhaeghe tout juste couronné pour la troisième fois consécutive peuvent aussi se lire autrement. Quand il déclare que "ce n'était pas le Club contre l'Union, mais le Club contre Brighton", le président des Blauw en Zwart a surtout les airs d'un homme qui se cherche de nouveaux ennemis. Le résultat d'une concurrence nationale historique progressivement balayée ou maintenue à distance confortable. De progrès méthodiques qui amènent désormais Bruges à se mesurer à l'échelle internationale, au-delà de frontières où le nouveau géant national se sent à l'étroit. Dans les coulisses des négociations avec nos voisins du nord pour la mise en place - désormais au frigo - d'une BeNeLeague, c'est d'ailleurs incontestablement le triple champion de Belgique en titre qui menait la danse. "On est en train de créer avec les Pays-Bas une ligue qui peut réduire notre écart avec le Big Five", déclarait d'ailleurs Verhaeghe dans les colonnes du prestigieux quotidien français Le Monde voici déjà trois ans, en marge de la réception du PSG en Ligue des Champions. Une preuve de plus que Bruges cherche à boxer parmi les poids lourds, quitte à reléguer ses compatriotes dans une autre catégorie. Les autres témoignages de la suprématie se chiffrent en millions. Ceux dépensés cette année, pour combler l'écart avec l'Union - ou Brighton, selon les points de vue - et renforcer une équipe qui semblait à bout de souffle. La saison des emplettes brugeoise se facture ainsi au-delà des cinquante millions, plaçant le FCB dans le top 30 européen des clubs les plus dépensiers. Des hautes sphères où la Premier League fait évidemment la loi, plaçant quatorze de ses vingt écuries aux trente premières places. En dehors des cinq grands championnats européens, seul le Shakhtar a ouvert plus généreusement les cordons de sa bourse que Bruges. Derrière les princes de la Venise du Nord, on trouve encore des noms du calibre de Villarreal (demi-finaliste de la Ligue des Champions), Dortmund, Séville, l'Inter, Everton ou même le Real Madrid. Une photographie instantanée, qui surclasse légèrement le véritable potentiel financier d'un Club qui se trouve sans doute une vingtaine de places plus bas dans la hiérarchie des gros portefeuilles mondiaux, mais un statement majeur sur la volonté brugeoise de regarder les puissants dans les yeux. "Bruges, à la limite, ce n'est plus un club belge, ça peut être un top 5 de Ligue 1 ou de Bundesliga aujourd'hui", confie l'ancien arrière droit du Breydel Thomas Meunier, ouvertement bluffé par l'évolution d'un blason qu'il avait laissé en 2016 sur un titre de champion, le premier depuis plus d'une décennie. Le premier d'une ère prospère, surtout. Depuis, les Blauw en Zwart ont croqué cinq des sept derniers titres mis en jeu. Un peu trop pour une coïncidence. Si le duo formé par Bart Verhaeghe et Vincent Mannaert est évidemment à la barre, nombreux sont ceux qui, dans les coulisses bleues et noires, soulignent la griffe de Michel Preud'homme. Embrigadé à Bruges au cours de la saison 2013-2014, vainqueur de la Coupe et quart de finaliste d'Europa League une année plus tard, puis champion de Belgique en 2016, MPH a systématisé le succès dans un club qui n'en trouvait plus la recette. "Dès le début, avec Bart comme président et Vincent comme CEO, il y avait cette volonté d'installer une manière de travailler très professionnelle dans chaque département. Puis, petit à petit, on a installé l'esprit de gagner. Et ça, on le doit principalement à Michel Preud'homme", reconnait sans peine Dévy Rigaux, engagé au Club en 2008 au sein de l'Académie et désormais responsable du scouting. "Michel était un incroyable perfectionniste. Il nous a appris à mettre l'effort partout. Dans chaque détail. Avec lui, tout était orienté autour de la victoire. Avant, on avait déjà de super joueurs comme Ivan Perisic, Carlos Bacca... De très bons transferts, mais il n'y avait pas dans la structure cet état d'esprit suffisamment tourné vers la victoire pour nous permettre de gagner des titres." "Les gens ne se rendent pas compte de l'exigence. Jouer pour Bruges, c'est dur", souffle un cadre du vestiaire champion. "Tu es attendu partout, tu ne peux jamais passer à travers parce que derrière toi, tu as un concurrent qui a les crocs." Comme si le virus de la gagne de MPH était devenu contagieux. Dévy Rigaux confirme: "C'est comme ça que le Club est devenu une machine. En étant de plus en plus strict. Bart et Vincent l'ont été, ils ne nous ont jamais laissés tranquilles. Il n'y a pas de temps pour ne pas évoluer." Quand, dans la foulée d'une lutte face aux Gantois d' Hein Vanhaezebrouck qui semble l'avoir éprouvé physiquement et mentalement, Michel Preud'homme évoque pour la première fois la perspective d'une année sabbatique, Vincent Mannaert reste serein: "Un entraîneur principal est important, mais un grand club doit parvenir à dépersonnaliser son succès." La sentence semble ambitieuse, mais un bond dans le futur de six ans ne peut que lui donner raison. Depuis le sacre de 2016, Bruges a entassé quatre nouvelles couronnes, conquises avec trois coaches différents. Au stade Jan Breydel, la culture de la gagne a deux couleurs, mais pas vraiment de visage. Même Ruud Vormer, figure de proue des premiers titres, s'apprête à quitter la Venise du Nord cet été, sans que ça ne suscite une grande crainte au sein du Club. Témoin d'une époque où la salle des trophées n'était encore agrandie que dans les rêves des nouveaux dirigeants, un ancien titulaire de la maison se rappelle du temps des tâtonnements. "À l'époque, Bart Verhaeghe et Vincent Mannaert croyaient encore qu'on pouvait acheter une équipe entière et être champion l'année suivante. Ils se sont trompés et ont réalisé que ça prendrait plus de temps", rembobine l'homme qui évolue toujours au sein de l'élite. "Ils ont réalisé l'importance d'avoir un management sportif construit sur la durée. D'avoir une ossature inchangée et de ne pas tout bouleverser d'année en année. Aujourd'hui, le Club a un modèle stable. Chaque année, ils vendent un ou deux joueurs, mais pas trois ou cinq. Parce qu'ils ont compris l'intérêt d'avoir un ou deux joueurs à valoriser, mais le reste de l'équipe à conserver." Les tauliers s'appellent Clinton Mata, Brandon Mechele ou Hans Vanaken, rejoints plus tard par un Simon Mignolet devenu symbole de la toute-puissance nationale des Brugeois. Autour de la colonne vertébrale, de jeunes talents venus des quatre coins de la planète agitent les offensives, puis le marché des transferts. "Une partie de notre métier, c'est d'être capable de créer de la valeur", expliquait au début de l'année dernière Vincent Mannaert, interrogé sur sa politique de transferts. "Il faut savoir faire une bonne estimation de la cote d'un joueur, et avoir un bon aperçu de son potentiel. Quand ces deux axes se croisent, c'est là qu'il faut laisser partir le joueur." Une science de la vente trop peu répandue, et pourtant capitale pour s'ériger en figure de proue d'un championnat tremplin. "Aujourd'hui, Krépin Diatta ou Odilon Kossounou sont des ambassadeurs du Club à l'étranger", poursuit Rigaux. "C'est une fierté pour nous, mais pour chacun d'entre eux, on sait déjà quand ils arrivent que leur aventure chez nous n'est pas destinée à durer, au maximum, plus de 24 mois." "C'est là qu'ils sont malins", embraie Thomas Meunier. "Ils s'inspirent d'un système financier et sportif en parfait équilibre. En France, il y a des exemples semblables, comme le Stade Rennais ou Monaco. Ce sont des clubs qui, comme Bruges, attirent des joueurs à bas prix, les mettent en valeur, puis les revendent et gonflent ainsi leur marge bénéficiaire. Il y a deux ou trois ans, Bruges a fait un bénéfice gigantesque en vendant entre autres Wesley à Aston Villa. Pour moi, ça, c'est le moment-charnière. Avec un été pareil, tu peux tenir dix ans avec une gestion prudente." L'histoire ne dit pas encore si la décennie sera brugeoise. Elle confirme par contre le tournant évoqué par Thomas Meunier. Bruges réinvestit en masse, parfois à propos comme quand Simon Mignolet repose les gants sur le sol belge, parfois moins quand il faut remplacer son ancien colosse brésilien aux avant-postes, en misant successivement sur David Okereke, Michael Krmencik ou Bas Dost. Malgré tout, la domination nationale n'en devient que plus marquée. Le Club change d'ère quand il prend ses quartiers dans son nouveau centre d'entraînement de Westkapelle, à quelques kilomètres des plages de Knokke. Une structure solide enfin à la hauteur de ces ressources humaines qui font office de référence nationale, et qui semblaient à l'étroit entre les murs vieillissants du stade Jan Breydel. Ce qui impressionne le plus ceux qui passent par le Club avant ou après de connaître une autre formation belge, c'est incontestablement cette marée humaine au service de la réussite. Là où beaucoup d'employés d'entités nationales doivent faire preuve d'une polyvalence hors norme, Bruges emploie une personne pour chaque chose, même pour ramasser le matériel du terrain d'entraînement ou pour gérer les stocks de bouteilles d'eau. Et quand les fonctions deviennent exigeantes, il s'agit souvent d'une pointure. Récemment, les Blauw en Zwart ont encore tenté d'attirer dans la Venise du Nord Pierre Locht, le très bien coté directeur de l'académie du Standard, pour en faire le bras droit de Vincent Mannaert. C'est également depuis le Breydel qu'a décollé la carrière de Peter Verbeke, alors que c'est en bleu et noir qu'on retrouve aujourd'hui Bob Madou, devenu CBO ( Chief Business Officer, ndlr) au début de l'année 2018 après des passages remarqués par la VRT et la Fédération belge. "Nous sommes devenus une institution, où travaillent 170 personnes passionnées. Parce que vous ne voyez que les joueurs et le staff, mais il y a toute une machine derrière", affirme ainsi avec fierté Bart Verhaeghe dans les travées du Bosuil, quelques minutes après le titre conquis par ses couleurs. "Bart Verhaeghe a compris l'importance d'investir massivement hors de l'équipe", abonde notre ancien titulaire du Club. "Dans les infrastructures, par exemple. Dans les data aussi, le suivi médical... Il a bien compris que pour rester au top sur la longueur, tu dois toujours évoluer. Concrètement, Bruges est géré comme une entreprise. En un peu plus de dix ans, ils sont passés d'une gestion à l'ancienne, avec un président tout-puissant, à une gestion entrepreneuriale, plus moderne, qui correspond à l'évolution naturelle d'un club de football qui tourne bien." Dans un pays où beaucoup attendent de trébucher pour se remettre en question, l'avancée systématique au bulldozer fait forcément des ravages sur la concurrence. Sur les sept dernières phases classiques du championnat, Bruges a ainsi récolté 464 points. C'est 77 de plus qu'Anderlecht, son plus proche poursuivant entre l'été 2015 et le printemps 2022 avec 387 unités. Gand (376), Genk (354) ou le Standard (312) ne peuvent pas plus suivre le rythme. "Ce qui fait aussi la force de Bruges, c'est que le reste ne suit pas", nuance d'ailleurs Thomas Meunier. "Quand on voit qu'ici, sans forcer, avec beaucoup d'erreurs et de points perdus, ils finissent champions, tu te rends compte du gouffre qui existe aujourd'hui. Et c'est normal: Anderlecht est moyen, le Standard est en reconstruction totale, Gand et Genk sont sur courant alternatif... Qui, à part l'Antwerp, a un développement positif?" "Nous voulons devenir le Bayern de Belgique", tonnait Bart Verhaeghe voici un an, après avoir résisté au sprint final exceptionnel de Genk pour acter un deuxième titre de rang sous les ordres de Philippe Clement. Cette année, les hommes de Julian Nagelsmann ont conquis un dixième sacre national consécutif. Une folle série dont rêve sans doute secrètement le président de Bruges, comme une manière d'acter l'écart conséquent créé avec la concurrence. Parce qu'aujourd'hui, les adversaires de Bruges semblent clairement venir d'ailleurs. Le positionnement des Blauw en Zwart ne s'embarrasse d'ailleurs plus vraiment de l'échiquier national. "On veut être le numéro 1 en Belgique, évidemment, mais aussi avancer en Europe", détaille Dévy Rigaux. "Pour ça, on doit préserver notre ossature et avoir une continuité. Pour avancer, on doit connaître notre position dans le football européen." Celle d'un tremplin que les jeunes talents des cinq continents choisissent aujourd'hui non pas à cause de l'identité de l'entraîneur, mais grâce à une structure parfaitement huilée et un niveau de professionnalisme sans pareil à l'échelle belge. La prochaine étape est forcément continentale, pour valider par les résultats une progression compétitive aperçue lors de la phase de poules des dernières Liges des Champions, mais sans jamais faire mieux que la campagne européenne de 2015 et ce quart de finale perdu contre les Ukrainiens de Dnipropetrovsk. À l'heure de se revendiquer l'égal de clubs néerlandais qui disputent des finales de Conference League ou s'invitent dans le dernier carré de la Champions League, le bilan européen fait un peu désordre. À moins qu'un titre remporté au nez et à la barbe de Brighton ne soit considéré comme une performance continentale, bien sûr.