Paris-Roubaix est la course des courses. Nulle part ailleurs on ne mesure autant la souffrance des coureurs. Aucune autre épreuve n'est aussi impitoyable. Comme si cela ne suffisait pas, elle détient aussi le record des pneus crevés. Parlez-en à Johan Museeuw, qui a ainsi été privé d'un quatrième trophée, avant de prendre sa retraite.
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Paris-Roubaix est la course des courses. Nulle part ailleurs on ne mesure autant la souffrance des coureurs. Aucune autre épreuve n'est aussi impitoyable. Comme si cela ne suffisait pas, elle détient aussi le record des pneus crevés. Parlez-en à Johan Museeuw, qui a ainsi été privé d'un quatrième trophée, avant de prendre sa retraite. Ces deux dernières années, CSC a été à la fête sur les pavés. Jusqu'il y a peu, les coureurs de Patrick Lefevere n'avaient pas le droit de perdre cette épreuve. Cette année, les Danois partent favoris. Leur leader, Fabian Cancellara, vainqueur en 2006, est en pleine forme, Stuart O'Grady a gagné la dernière édition et si ces deux hommes ne sont pas affûtés, CSC dispose en Kurt-Asle Arvesen d'un homme capable de s'imposer au finish. Le directeur de l'équipe, Scott Sunderland, un Australien qui réside à Zwalm, déborde de confiance. Les auspices sont bons. " Je vais vous dire pourquoi je suis tellement confiant ", explique l'Australien dans un néerlandais parfait. " Au fil des années, je suis devenu maître dans l'art de juger un coureur. Il me suffit d'observer sa position sur le vélo et la façon dont il respire en plein effort. Paris-Roubaix est une des courses les plus dures. C'est un combat de plus de 260 kilomètres. Celui qui n'est pas au faîte de sa forme n'a aucune chance. J'ai étudié les images de toutes les grandes épreuves, y compris les vues prises juste après l'arrivée. Je sais qui est en forme et qui va passer à côté de sa course. Ce que j'ai vu chez nous me rassure ". Scott Sunderland : Je ne vous surprendrai pas. Ce seront les habitués du rendez-vous : Leif Hoste, Tom Boonen, Alessandro Ballan et, chez nous, Cancellara. Ce n'est pas pour rien. Ils sont taillés pour ces épreuves. Paolo Bettini rêve aussi de Roubaix. Si la course se déroule de manière optimale, avec beaucoup de chance, il peut terminer dans les dix premiers, sans plus. Je ne parle que des capacités purement physiques. Il est temps que de nouveaux visages fassent leur apparition. Je pense à Greg Van Avermaet. Il faut aussi se méfier de Niki Terpstra, un jeune Néerlandais de Milram. A vélo, c'est une bête. Chez nous, Matti Breschel peut créer la surprise. Comme il a gagné le Prix E3, les doutes vont s'estomper. Franchement, j'ai toujours pensé qu'il serait prêt pour le Ronde et Roubaix. Boonen n'a pas gagné à Tirreno mais il a très bien roulé, l'air de rien. Dans les côtes de Milan-Sanremo, il était aussi parmi les meilleurs. Non, Boonen s'y est pris intelligemment. L'année dernière, il a gagné Paris Nice, il a été bon au Tour des Flandres mais il n'avait plus de forces pour Paris- Roubaix et Gand-Wevelgem. Cette fois, il devrait avoir plus de réserves. On ne peut rafler toutes les classiques printanières chaque saison. Il faut atteindre son pic de forme quand c'est vraiment important. Hoste le fait. Il se camoufle avant les grandes courses. On ne dit rien parce que c'est habituel. Fabian a tiré des leçons des erreurs commises l'hiver précédent. Il avait gagné Paris-Roubaix, le championnat du monde du contre-la-montre... Les Suisses en sont fous. Les réceptions et les galas l'ont vidé. Cet hiver-là, il a aussi déménagé et est devenu père. Son manque de fraîcheur s'est fait sentir au printemps. Fabian s'en est tiré physiquement mais mentalement, il n'était pas lui-même. Sinon, il n'aurait pas commis d'erreur tactique comme d'attaquer loin du Mur, en compagnie de Gert Steegmans. J'étais furieux car s'il avait économisé ses forces, il aurait sprinté avec O'Grady. Mais Fabian n'a que 27 ans. Il a encore le droit de commettre des erreurs. Oui. Un spécialiste des classiques atteint son apogée entre 28 et 33 ans. Regardez Peter Van Petegem et Museeuw. Cancellara va encore progresser, de même que Boonen. Tout a commencé à l' Eroica, en Toscane. Sa victoire inattendue lui a donné des ailes. Sans l'avoir programmé, il a pris le départ de Tirreno en pleine forme et il a laissé les autres sur place. Il a continué sur sa lancée à Milan-Sanremo. Ce jour-là, il était bon et il a gagné. Je n'ai pas l'impression qu'il a dépassé son pic de forme. Il a l'air aussi frais maintenant qu'à Tirreno ou à la Primavera. Cela coule de source. Fabian parle de sa Semaine Sainte depuis le mois d'octobre. Il sera au sommet de sa motivation à Paris-Roubaix, quoi qu'il ait gagné avant. Fabian s'est calmé. Il ne se laisse plus happer par l'euphorie. Il a appris à gérer l'attention qu'attire un champion. Je vous donne un exemple : pour ces semaines, il a pris un nouveau numéro de gsm pour être moins sollicité. Les deux. La connaissance est la base de tout. Il faut connaître les forces et les faiblesses de votre équipe puis réaliser une estimation de la tactique qu'adopteront les 24 autres équipes. La plupart suivent un schéma très simple : elles partent avec un leader ainsi qu'un ou deux coureurs protégés. Elles voient ce qui reste après le Bois de Wallers. C'est une tactique qui se tient car le Bois est souvent le tronçon décisif de la course. Celle-ci s'achève là pour les moins bons coureurs alors qu'elle débute à cet endroit pour les meilleurs. On fait alors les comptes : qui est encore là, qui est dans une échappée... Je peux m'adapter à la tactique des autres. C'est comme ça que nous avons gagné la dernière édition. Fabian est resté dans le peloton des favoris avec Boonen et O'Grady a roulé en tête pour lancer Fabian et lui-même. Fabian s'est contenté de suivre mais la tactique était intéressante pour Stuart aussi car il ne devait pas constamment placer des sprints pour entamer les tronçons pavés en bonne position. Le déroulement de la course a ensuite plaidé en faveur d'O'Grady. Je lui ai donc permis de tenter sa chance. D'autres équipes sont plus conservatrices. Beaucoup de collègues jouent trop longtemps la carte de leur leader. C'est ainsi qu'on fait la célébrité d'un coureur car on lui insuffle beaucoup de confiance mais cela peut avoir un effet paralysant et ce n'est pas toujours le bon choix. L'année dernière, si j'avais attendu cinq kilomètres de plus, Stuart ne se serait sans doute pas échappé. Un directeur d'équipe doit être souple dans sa lecture d'une course. Je le disais déjà quand j'étais moi-même coureur : oubliez ce maillot vert et misez sur les classiques pavées. Quelques années plus tard, Stuart m'a rejoint. And the rest is history !Ses résultats sont moins brillants mais il est en excellente condition. A Harelbeke, par exemple, il a été très fort. Je pense qu'il va atteindre sa meilleure forme juste à temps pour Paris-Roubaix. Comme il est le tenant de l'épreuve, il va gagner quelques pour cent mentalement. J'ai retenu mon souffle ! Son avance était tellement importante que seule la poisse pouvait le priver de la victoire. J'ai essayé de bannir de mes pensées l'idée d'un pneu crevé mais c'est difficile dans un moment pareil. Je l'ai dit à Stuart par radio : -Tu vas gagner mais reste au milieu de la route. Ne coupe pas les tournants, le risque est trop important. Je savais qu'il y avait quelques nids-de-poule dans les derniers kilomètres. Après, il m'a raconté qu'il avait roulé en pilotage automatique. Il ne savait plus où il se trouvait. C'était pareil pour moi en voiture. Comme dans toutes les courses mais on court plus de risques de crever à Paris-Roubaix. L'année dernière, un des miens, Marcus Ljunqvist, a crevé quatre fois avant le Bois de Wallers. Sa course était finie, évidemment. Ce fut très dur mentalement pour lui. Il avait dépensé trop de forces. O'Grady a crevé une fois à Wallers mais ce n'était pas un drame car il était dans une échappée. Il faut avoir de la chance mais elle se force aussi. L'année dernière, les dégâts étaient impressionnants : la vitre avant cassée, de même que les phares et des bosses partout. C'est Bjarne Riis qui conduisait (il sourit). Nous avons un 4x4 à l'intention de cette seule course. Je ne l'entamerais même pas avec un véhicule normal. Mais même ainsi, le directeur souffre le martyre. Après cette course, je suis aussi vidé que mes coureurs. Je ne prends d'ailleurs jamais le volant à Paris-Roubaix. Je garde les mains libres pour communiquer avec les coureurs et mes adjoints. Sabine, la femme de Scott Sunderland, intervient : Avant l'arrivée de Scott, le palmarès de CSC dans les classiques était vierge... Scott : Ce n'est pas tout à fait exact. Tristan Hoffman avait gagné Gand-Wevelgem. Mon principal atout est d'avoir dû analyser ces courses, venant d'un autre continent. Quelqu'un qui a grandi dans cette culture de course estime sans doute que certaines choses vont de soi alors que ce n'était pas mon cas. Par exemple, dois-je rouler les Trois Jours de La Panne pour être bien au Tour des Flandres ? Je ne pense pas. Les risques sont plus élevés que les bénéfices. J'essaie de faire la différence par mon organisation aussi. Ainsi, à Paris-Roubaix, j'exige qu'un membre de CSC soit présent à tous les tronçons pavés avec des roues et des bidons. Cela requiert une certaine organisation mais ça en vaut la peine. On ne peut demander aux coureurs de ralentir pour prendre un bidon dans une course pareille. Autour de Sydney, sur l'un ou l'autre chemin de promenade, et des Européens qui ont pavé leur entrée de garage. C'est à peu près tout. Ce n'est pas un problème. Le monde est devenu petit. Les étrangers ne connaissent pas les pavés chez eux mais ils savent ce que ça représente grâce à la presse et à internet. Les coureurs sérieux s'entraînent intensément sur cette surface pour s'y accoutumer. Cette année, il faut y ajouter Cofidis. Cependant, Paris-Roubaix ne sera pas facile pour l'équipe française. Les coureurs doivent connaître le terrain. Physiquement, ils sont peut-être un peu trop justes pour Roubaix. Il faut peser plus de 75 kilos pour affronter ces pavés. Il faut avoir la stature d'un ours. En fonction de nos prestations, il me paraît logique que nous soyons favoris. Nous assumerons le poids de la course sans problème s'il le faut. Se cacher n'a aucun sens. Tout le monde sait que nous formons un bloc solide et uni. Enorme. Cet hiver, nous avons effectué une randonnée pédestre à travers la neige. Nous dormions dans des huttes fabriquées par nous-mêmes et certains devaient veiller pour alimenter le feu. C'est ainsi qu'on apprend à se connaître. On en cueille les fruits plus tard. Quand Arvesen est bien placé dans le Prix E3, je lui fais confiance car je sais qu'il est capable de résister à la pression. C'est possible, même si nos résultats actuels démontrent le contraire. Je suis serein. Nos coureurs s'apprécient trop pour rouler égoïstement. Nous avons appris la nouvelle à Tirreno. J'ai dit aux coureurs : -Vous avez prouvé ces dernières années que vous êtes la meilleure équipe du monde. C'est vous qui avez réalisé cela, pas le sponsor qui figure sur votre maillot. Ne l'oubliez pas et ayez un peu de patience. Bjarne a promis de tout arranger. Aucun coureur n'a abordé le sujet par la suite. Cancellara. Hoste. Boonen. Je ne sais pourquoi, mais j'ai ce trio en tête. Il faut tenir compte de ce genre d'éléments, en effet. Fabian gagnerait un sprint contre Hoste. Cela pourrait être serré contre Boonen aussi. L'année dernière, il s'est imposé de justesse devant Fabian au Prix E3. par jef van vaelen