"Vingt ans de sang, de sueur et de larmes. Quatre trophées. Trois buts dans des finales de Coupes. Et même pas un adieu. Un manque total de classe et il faut que les supporters le sachent. Well done, bro, your family are proud."
...

"Vingt ans de sang, de sueur et de larmes. Quatre trophées. Trois buts dans des finales de Coupes. Et même pas un adieu. Un manque total de classe et il faut que les supporters le sachent. Well done, bro, your family are proud." Sur son compte Instagram, Louie Scott Lingard a sorti l'artillerie lourde et Manchester United en a pris pour son grade. Son frère Jesse, 29 ans, n'a pas décollé du banc lors du dernier match à domicile de la saison, contre Brentford. Alors que c'était pour lui une ultime occasion de communier avec le public d'Old Trafford. Parce qu'il est en fin de contrat et quittera le club cet été. Mais non, il n'a pas eu droit à la moindre seconde sur la pelouse. Pourtant, l'équipe de Ralf Rangnick menait confortablement 3-0 après 72 minutes. Un manque total de savoir-vivre pour le frangin de l'attaquant. Mais il y a pire encore. On raconte que le casier de Wayne Rooney a été complètement vidé dès le lendemain de son départ. Rooney, c'est plus de 500 matches avec les Mancuniens. Et 250 buts. On a vidé l'armoire, on a enlevé l'étiquette qui était dessus. Comme s'il n'avait jamais existé. Dans son bouquin paru en début d'année, titré "Adrénaline", Zlatan Ibrahimovic, qui a joué pour Man U entre 2016 et 2018, commente cette situation. " Shit man, faire ça si vite? Pourquoi se presser comme ça? S'ils ont fait ça au casier de Rooney, je n'ose pas imaginer ce qu'ils ont fait au mien quand je suis parti." Le Suédois détaille une autre anecdote vécue à Manchester. Un jour, alors qu'il est à l'hôtel avec l'équipe, il a une petite soif et prend un jus de fruit dans le minibar de sa chambre. Quand il reçoit sa fiche de paie, il constate qu'on lui a retiré une livre sterling. Pour le jus. Zlatan est sans pitié. "Tout le monde pense que Manchester United est un très grand club, un des plus puissants et des plus riches du monde. Avant d'y aller, je pensais ça aussi. Mais dès que je me suis retrouvé là-bas, j'ai compris que c'était un club qui manquait d'ouverture. Pour ce qui est de la classe et de l'identité, ils ont des leçons à prendre du côté de l'AC Milan. Je veux parler de petits détails, du respect que la direction a pour les joueurs." Autre témoin: José Mourinho. Après avoir quitté Old Trafford, il a signalé que ce n'était pas simple de bosser là-bas. "Si je vous dis que ma deuxième place en Premier League avec Manchester a été un de mes meilleurs résultats, vous allez dire que je suis cinglé. Vous allez dire que Mourinho a gagné 25 trophées et qu'il ose affirmer qu'il est super fier d'une deuxième place avec Man U. Mais c'est toujours mon avis parce que les gens ne savent pas ce qu'il se passait dans les coulisses de ce club." Désormais, c'est Erik ten Hag qui va se coller au job de manager des Red Devils. Qu'est-ce qui attend ce Néerlandais de 52 balais? Malgré une succession de résultats sportifs décevants, Manchester United reste une marque mondiale. Avec son chiffre d'affaires de 558 millions d'euros, ce club n'est devancé que par le FC Barcelone (582), le Bayern Munich (611), le Real Madrid (640) et Manchester City (644). C'est aussi un des clubs les plus suivis sur les réseaux sociaux avec 57 millions de followers sur Instagram et plus de trente millions sur Twitter. C'est toujours un héritage de la période dorée sous SirAlex Ferguson, vainqueur de deux éditions de la Champions League, de treize titres et de cinq FA Cups. Mais on oublie que l'Écossais, arrivé à United en 1986, n'a commencé à connaître le succès qu'à la fin de la saison 1989-1990, avec une victoire en Cup. On lui a laissé le temps de construire, une faveur qui n'a pas été accordée à ceux qui sont passés après lui. Depuis son départ en 2013, ce club a essayé de très grands noms, comme Louis van Gaal et José Mourinho. Et des coaches qui avaient du potentiel mais n'avaient pas encore gagné grand-chose, comme David Moyes et Ole Gunnar Solskjaer. Aucun d'eux n'a tenu plus de trois saisons ( voir notre tableau). Entre-temps, les deux principaux concurrents, Manchester City et Liverpool, ont accumulé les longueurs d'avance. La différence, c'est que Pep Guardiola termine sa sixième saison à City et que Jürgen Klopp en est à sa huitième année chez les Reds. United voulait nommer un entraîneur poids lourd pour soutenir la comparaison avec l'Allemand et l'Espagnol. Pourquoi, donc, avoir choisi cet Erik ten Hag? Essentiellement parce que cet homme a fait de bonnes choses ces dernières saisons avec l'Ajax en Ligue des Champions. Surtout en 2018-2019, quand il a atteint les demi-finales après avoir éliminé le Real Madrid et la Juventus. Et sur le plan national, l'homme affiche sur son CV trois titres et deux Coupes. Mais il y a les bonnes questions à poser. Combien de temps donnera-t-on au Néerlandais? Et qu'attend-on exactement de lui? Gagner la Champions League? Ramener le titre anglais à Old Trafford pour la première fois depuis 2013? Tout ça ne réussira pas du jour au lendemain. Klopp a eu besoin de cinq ans pour refaire de Liverpool un champion d'Angleterre, après trente ans de disette. Et puis le paysage de la Premier League a bien évolué. Ten Hag ne va pas devoir ferrailler seulement contre les autres membres du Big Six (Arsenal, Tottenham et Chelsea en font aussi partie), il va aussi être obligé de se battre contre un revenant, Newcastle. Depuis peu, les Magpies ont à nouveau l'ambition et les moyens financiers pour redevenir une marque mondiale et viser une place dans la durée au sommet du championnat d'Angleterre. Difficulté supplémentaire pour le nouvel entraîneur: niveau football, Manchester United traverse une sérieuse crise identitaire. Le Manchester City de Guardiola, on sait ce que c'est. Le Liverpool de Klopp, pareil. Mais quel est l'ADN du jeu de Manchester United? Personne ne peut répondre. Ça fait une grande différence avec l'Ajax. Le football pratiqué par les Amstellodamois, toujours imprégné des préceptes de Johan Cruijff, est reconnu dans le monde entier. Là-bas, Ten Hag prônait un jeu frivole et offensif. Et l'apport de jeunes joueurs en était une parfaite illustration. En Angleterre, on a toujours admiré la façon qu'a ce club de révéler des joueurs du cru, et l'audace tactique du futur entraîneur de Manchester United est applaudie. Une vidéo tournée par Ajax TV, dans laquelle l'entraîneur fait une analyse tactique approfondie d'un but marqué contre le PSV, fait le tour des supporters de Man U depuis plusieurs mois. Ten Hag y évoque la "création de plusieurs numéros 10", la "destruction d'un adversaire en courant sans le ballon" et des "lignes de course qui ouvrent des espaces." Quand la signature de son contrat a été officialisée, la séquence a été encore plus largement diffusée. Il donne aux supporters l'impression que leur club va enfin travailler avec un entraîneur suffisamment compétent pour provoquer une révolution sur la pelouse. Cet espoir est partagé par les dirigeants, qui croyaient plus au discours d'Erik ten Hag qu'à celui de Mauricio Pochettino. Le Néerlandais a aussi parlé avec les propriétaires du club et a posé plusieurs exigences en matière de recrutement. Il refuse qu'un nouveau joueur débarque sans son assentiment. Il ne veut pas tomber dans le même piège que Solskjaer, qui avait dû accepter des transferts qu'il ne souhaitait pas, comme Donny van de Beek. Des analystes importants, qui connaissent bien la réalité de Manchester United, se rejoignent pour dire que ce club a besoin d'un changement de cap radical. Pour les supporters, ce changement doit commencer au plus haut niveau. En avril, des milliers de supporters ont marché pour demander le départ de la famille Glazer, au pouvoir depuis 17 ans. Depuis qu'ils ont repris Man U en 2005, les Américains sont sous le feu des critiques. Le projet d'une Super Ligue européenne, qui a fait plouf, a encore ajouté de l'huile sur le feu. Les fans sont plus convaincus que jamais que les propriétaires ne cherchent qu'à gagner encore plus d'argent. Gary Neville, un ancien du club qui est aujourd'hui consultant, parle cash: "Il ne suffit pas de nommer un nouvel entraîneur, de faire un peu de relations publiques et d'investir des millions dans le recrutement. Si on se contente de ça, on se retrouvera à nouveau dans la même position d'ici deux ou trois ans. Il faut des changements plus en profondeur pour que tout le monde ait l'impression qu'on lance un nouveau projet, qu'on prend un nouveau départ. Et pour ça, il faudrait de nouveaux propriétaires." Neville pense aussi que, dans les coulisses, son ancien club est "pourri." Bref, il semble plus facile de parvenir à un accord de paix en Ukraine que de refaire de Manchester United un club du top. Erik ten Hag se retrouve face à un défi colossal, presque impossible à réussir. Ce sera de toute façon une mission de longue haleine. Et on ne sait pas s'il sera soutenu par sa direction comme il l'a été à Amsterdam par Marc Overmars. On devrait lui laisser l'occasion de commettre des erreurs, et l'occasion d'y remédier avec l'appui de ses employeurs. On verra bien. Une chose est sûre en tout cas: Manchester United doit repartir de zéro. Dans le magazine néerlandais Voetbal International, Erik ten Hag a résumé la situation comme ceci: "Il y a quelque chose à reconstruire à Manchester United, il y a là-bas des trophées à gagner. C'est un grand nom dans l'histoire du football. Remettre ce club sur le droit chemin, c'est un défi. Old Trafford, c'est The Theatre of Dreams, ça veut tout dire." Ses prédécesseurs se sont cassé les dents sur ce challenge. Et lui?