C'est un Hugo Broos (65 ans) souriant qui pénètre dans notre rédaction. Ses récentes deuxièmes places à l'élection du Coach de l'Année, derrière Roger Lespagnard, et au Trophée Raymond Goethals, après Felice Mazzù, lui donnent un petit air de Raymond Poulidor mais la comparaison serait injuste pour le seul Belge à avoir été :
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C'est un Hugo Broos (65 ans) souriant qui pénètre dans notre rédaction. Ses récentes deuxièmes places à l'élection du Coach de l'Année, derrière Roger Lespagnard, et au Trophée Raymond Goethals, après Felice Mazzù, lui donnent un petit air de Raymond Poulidor mais la comparaison serait injuste pour le seul Belge à avoir été : - quatre fois Entraîneur de l'Année(1992, 1996, 2004, 2007) - lauréat de la Coupe d'Afriquedes Nations (2017). Depuis, le comité de normalisation installé par la FIFA au Cameroun, l'a renvoyé mais le ministre des Sports refuse d'accepter son départ. Ça ne diminue pas sa satisfaction d'avoir gagné la CAN au Gabon. " On ne nous donnait pas l'ombre d'une chance. Quand j'ai annoncé ma sélection, on a même demandé : -Que va-t-on faire avec des joueurs pareils ? Or, c'était notre force : on formait un groupe très solide. Jamais encore je n'avais travaillé avec un noyau pareil, aussi soudé : c'était une bande de 23 copains. Comment as-tu créé cet esprit d'équipe ? HUGO BROOS : Beaucoup de joueurs m'ont dit qu'ils étaient contents qu'il y ait une ligne claire pour tout le monde. Avant, apparemment, quelques joueurs déterminaient la sélection. J'ai repris des nouveaux et j'ai écarté certains titulaires attitrés. Ça m'a valu des gros titres style Il ne sélectionne pas les cadres ! Ça a fait un scandale. On a étudié le comportement des joueurs sur le terrain comme en dehors. Il y avait des clans. Certains ne s'adressaient pas la parole. Les jeunes n'osaient rien dire. L'amitié a été la base du succès. Le mérite en revient aussi au capitaine que j'ai désigné. Sur les trois présents à mon arrivée, je n'en ai plus convoqué un et j'ai jugé les deux autres inaptes au rôle, sur le plan verbal, ce qui a déclenché une bagarre. Benjamin Moukandjo est positif, son discours motivant. Il veille à la discipline et a insufflé une ambiance fantastique pendant les cinq semaines de la CAN. Les joueurs se rendaient visite dans leurs chambres, il dansaient ensemble. La pression est-elle considérable au Cameroun ? BROOS : Pas plus qu'ailleurs mais il y a plus de coups bas. Certains journalistes ne sont pas payés seulement par leur employeur... pour écrire certaines choses... Récemment encore, je n'ai pas convoqué un joueur qui m'avait envoyé un message WhatsApp la fois précédente : Tu ne dois plus compter sur moi... Lors de la conférence de presse suivante, on m'a demandé pourquoi Toko n'était pas repris. J'ai répondu qu'il ne voulait plus venir. Ils lui ont téléphoné et il a nié. Il a ensuite envoyé le fameux message, dépouillé de la phrase en question. Donc, c'est moi le menteur. J'ai montré la totalité du message mais les journalistes étaient dans tous leurs états, estimant que je ne pouvais pas montrer ça au grand jour. Il faut savoir que les journalistes gagnent peut-être 75.000 CFA, soit une centaine d'euros. Certains ont passé la nuit dans les fauteuils de la réception de l'hôtel des joueurs à la CAN, leur journal ne pouvant les loger un mois à l'hôtel. Certains demandent de l'argent aux joueurs et que représente la somme de 30.000 CFA pour un international ? Mais si l'un d'eux n'est pas bien dans sa peau et demande que le journaliste écrive certaines choses en échange, voilà où on en arrive. Apparemment, c'est une de mes fautes : je n'ai pas marché dans ces combines. Ils ont senti que ça ne marchait pas avec moi et certains journalistes n'ont pas apprécié. On m'a raconté que mes prédécesseurs avaient accepté le système. Tu as changé humainement ? BROOS : J'ai été confronté à des choses très instructives. Notamment qu'en Europe, nous sommes rarement contents. Tout doit être parfait. On ne peut pas arriver une minute en retard. On commence à tout organiser un mois à l'avance et tout doit être prêt trois se maines à l'avance. J'ai dû m'adapter. J'ai dû me taper la tête au mur au moins dix fois, jusqu'à ce que ça fasse mal. Puis j'ai compris : pour une réunion à dix heures, je dois me présenter à onze heures moins quart et je serai encore le premier. Quand je me fâchais, au début, le team manager et certains membres du staff me regardaient avec un sourire grand comme ça et disaient : Coach, pourquoi tu t'énerves ? On est quand-même ici ? On peut commencer. Je me suis un peu décontracté. Je n'oublie pas la satisfaction des gens. Ils sont dans la merde jusqu'au cou et pourtant, ils ont toujours le sourire. Ils se disent qu'ils verront bien le lendemain comment résoudre le problème. Question ambition, ce n'est pas terrible. Ils en ont mais quand ça coince, ça coince. Point. Alors que nous secouons ciel et terre pour réussir. Tu y retournerais ? BROOS : Oui, si le ministre des Sports parvient à imposer sa volonté. Parce que je connais les gens et le système. Les problèmes ont commencé quand la FIFA a installé un comité de normalisation présidé par l'avocat de Samuel Eto'o, que je n'avais jamais sélectionné, ayant appris qu'il avait causé des problèmes. Le nouveau président sera élu en février. On verra mais d'ici là, je suis libre. Une seule chose est sûre : j'ai promis à ma femme d'arrêter en juillet 2019. D'où te vient cette volonté de continuer un an et demi ? BROOS : C'est en moi. Pendant ma carrière de joueur, je voulais aussi faire mes preuves chaque semaine. Je ne débordais pas de talent mais je savais ce que j'avais à faire et comment je devais vivre. Quand je passe tous mes coéquipiers en revue, je sais que j'étais toujours le moins bon mais je ne le ressentais jamais. J'étais conscient de devoir répondre présent pour qu'on ne voie pas mes points faibles. Je ne pouvais pas me permettre trop de mauvais matches, je devais me soigner mais ça n'a jamais été pénible. Marc Degryse dit toujours : " J'étais entre Broos et Jensen dans le vestiaire de Bruges. L'homme à ma gauche m'a appris ce qu'un professionnel devait faire et celui de droite m'a appris ce qu'un pro ne pouvait pas faire. " Ils continuent à vanter mon professionnalisme. J'ai conservé ce trait devenu entraîneur mais je suis dans une position de luxe. Ayant fait mes preuves, je peux dire non quand quelque chose ne me plaît pas. Mais je veux encore entraîner un an. Je ne veux pas encore passer mon temps à la maison. Après, oui ? BROOS : Oui car j'aurai tourné la page. Je vivrai différemment. J'espère bien pouvoir accomplir une tâche de scouting chaque semaine, aller voir un joueur et établir un rapport. Pour rester dans le coup, avoir un objectif, mais sans le stress de devoir gagner. Si rien ne s'offre à moi, tant pis. Je n'ai plus d'obligations. J'ai déjà reçu cinq offres d'Algérie mais je n'y retournerai pas, à cause de la mentalité. Pas plus que je n'irai en Azerbaïdjan. Vous perdez deux fois et le président vous enferme dans votre chambre d'hôtel. Vous regrettez certains choix ? BROOS : J'ai effectué de mauvais choix par frustration, parce que je n'avais rien d'autre et que je voulais à tout prix travailler et faire mes preuves. J'ai donc accepté Trabzonspor. Au bout de deux semaines, un journaliste m'a demandé combien de temps je pensais rester. J'ai ri et répondu que, compte tenu de la tradition du club, je serais content de pouvoir rester jusqu'en fin de saison. Après tout, je n'avais qu'un contrat d'un an. Le type m'a répondu : " Tu seras viré en décembre car Senol Günes a déjà signé. Il est en Corée du Sud mais il viendra ici fin novembre, une fois le championnat achevé. " Je lui ai dit : " Mais si les résultats sont bons... " Il m'a coupé : " Tu verras, tu n'auras pas de bons résultats... " Après deux mois, les joueurs n'étaient plus payés. Quand le capitaine s'en est plaint à moi, je suis allé trouver le président, qui n'a pas apprécié : " Ils peuvent être contents de porter le maillot de Trabzon ! " Je n'ai plus été payé non plus et j'ai été viré fin novembre. Deux jours plus tard, Günes arrivait et tous les joueurs étaient payés. Le scénario s'est reproduit avec JSK. J'étais embêtant à la maison et ma femme le devenait aussi, par réaction. Tu te lèves le matin, le jardin est en ordre, il pleut et tu ne peux pas aller rouler à vélo... Si, tu peux mais je ne le fais plus depuis que j'ai fait deux chutes. Donc, tu restes à la maison à faire des mots croisés et à lire le journal d'arrière en avant, pour changer. Tu tournes en rond, tu regardes des idioties sur l'ordinateur, ou tu joues à n'importe quoi puis un club te téléphone... Tu acceptes. Tu penses que c'est un grand club algérien. Mais... euh... J'ai arrêté les frais quand le président m'a tendu un papier avec les joueurs que je devais aligner. " Merci mais c'est moi l'entraîneur et c'est moi qui compose l'équipe. " Il m'a dit : " Tu vas perdre. " Nous avons gagné. Juste avant le repos, menés 1-0, nous avons pris une carte rouge, pourtant. À l'issue du match, j'ai annoncé à la presse que c'était mon dernier match. Faire ses adieux comme ça, c'est quand même chouette ? BROOS : Non. Bien que démissionner et être renvoyé soient devenus les choses les plus normales du monde, ça restera toujours difficile pour moi. Bon, à Genk, ça m'est arrivée après un 2 sur 20. Le club n'avait plus le choix et il a été correct. Ma mère venait de décéder et certains trouvaient que ça ne se faisait pas mais... aurait-il dû attendre une semaine ? C'était différent à Anderlecht. J'ai appris mon renvoi par un journaliste, après un nul 1-1 contre Gand. On avait été champion avec une longueur d'avance quelques mois plus tôt mais Pär Zetterberg avait couru chez Roger Vanden Stock parce qu'il n'avait pas beaucoup joué et qu'en début de saison, Vanden Stock avait dit que Zetterberg n'était pas venu pour faire banquette.... Ça commençait déjà. Et ça n'a pas arrêté ? BROOS : On s'est qualifié 3-2 contre le Rapid Bucarest au deuxième tour préliminaire de LC mais au repos, c'était 0-2 et j'ai appris ensuite qu'à la réception, Philippe Collin avait dit : " Son C4 est prêt. " Je lui en ai parlé le lendemain. " Monsieur Collin, vous êtes l'un des boss du club. Vous avez le droit de me limoger et de me critiquer mais faites-le en face et pas devant 150 personnes à une réception. " À partir de là, j'étais classé. Ça a fait boule de neige. On m'a accusé de tout et de rien. Même quand Vincent Kompany arrivait en retard à une interview, c'était ma faute. J'ai mené un combat impossible contre tout le monde pendant six ou sept mois. J'étais vidé. La direction m'a laissé agoniser. Alors qu'ensuite, dans les moments difficiles, elle a réitéré son soutien à Franky Vercauteren comme à Ariël Jacobs. J'ai trouvé grave qu'elle me laisse tomber, moi, un produit d'Anderlecht. J'ai dit : " Est-ce là le respect que vous avez pour quelqu'un qui a joué douze ans ici ? " Le pire, c'est qu'après mes débuts au RWDM, six ans au Club Bruges, cinq ans à Mouscron, près de trois ans à Anderlecht et presque autant à Genk, tout était fini ! Que depuis, plus personne en Belgique ne m'ait demandé si j'étais intéressé par le poste d'entraîneur. Comment expliques-tu ça ? BROOS : Je me suis souvent posé la question pendant les années passées entre mes quatre murs. Via-via, j'ai appris que j'étais un entraîneur à l'ancienne. Les gens pensent-ils que je suis incapable de travailler avec des GPS et des pulsomètres ou de donner une présentation en powerpoint ? Zulte Waregem t'a donné une chance fin 2010. BROOS : Parce qu'Emilio Ferrera avait refusé et qu'entre-temps, j'avais embauché un manager qui m'avait présenté. Vincent Mannaert et Willy Naessens étaient presque à genoux pour que je nettoie le vestiaire et que j'assure le maintien. Il y avait aussi une enveloppe pour acheter des joueurs et former une équipe qui redevienne le Zulte Waregem d'avant, m'ont-ils promis. Mais en fin de saison, alors qu'on préparait la suivante, un clown a surgi : Patrick Decuyper. Il m'a annoncé la fin de notre collaboration en disant que des joueurs s'étaient plaints. Je sais qui : Meert, Van Nieuwenhuyze, Nfor, que j'avais mis dans le noyau B, et Maréval, que je ne voulais plus voir. Depuis, un seul club belge m'a téléphoné : le Cercle, pour me dire qu'il préférait Vanderbiest parce qu'il avait plus d'expérience en division deux. Le fait qu'il m'ait téléphoné était déjà fantastique. Car un moment donné, j'ai commencé à solliciter des postes, officiellement, auprès des présidents et des directeurs sportifs, mais pensez-vous que j'ai obtenu une seule réponse ? Aucune ! C'est si difficile d'envoyer une lettre ou un courriel de cinq lignes ? " Tu vois, Hugo, notre vision ou le profil de notre entraîneur ne correspondent pas au tien. Merci pour ton intérêt. Nous te souhaitons du succès. " Vous pouvez comprendre que j'étais frustré et fâché ? Le choix des entraîneurs n'est-il pas aux mains des managers ? BROOS : Oui. Quelques managers tiennent les rênes en mains, en Belgique, et ce n'est pas sain. Je me suis aussi demandé ce que certaines personnes venaient faire ici. Comme cet entraîneur de Saint-Trond qui ne parlait qu'espagnol et qui a été viré après deux mois. Si j'étais dirigeant, 27 managers pourraient me le proposer que je dirais encore non. On se demande comment certaines décisions sont possibles. On bat tous les records cette saison : 14 des 24 clubs professionnels ont déjà changé d'entraîneur. BROOS : C'est devenu un automatisme. Ça ne va pas bien ? L'entraîneur est dehors ! Même ceux qui étaient portés aux nues peu avant. Je ne trouve pas bien que Philippe Clement signe pour trois ans à Waasland Beveren et s'en aille après quatre mois mais d'un autre côté, imaginez qu'il reste et qu'il soit 14e la saison prochaine. Vous pensez qu'on va le garder pour le bon travail fourni l'année précédente ? Que signifient encore les contrats de nos jours ? Combien de clubs se demandent quel entraîneur leur convient le mieux ? Hein Vanhaezebrouck travaille bien à Gand, donc tout le monde veut Hein. Et maintenant, tout le monde veut Mazzù et Clement. Comme on voulait Glen De Boeck et Bob Peeters il y a un certain temps, parce qu'ils avaient fait du bon travail au Cercle. Qui se demande : cet entraîneur nous convient-il ? La perception est devenue cruciale et elle ne m'a jamais été favorable. C'est en grande partie à cause de mon caractère mais malheureusement, je ne l'ai compris que très tard. La victoire en Coupe d'Afrique des Nations a-t-elle guéri toutes tes plaies ? BROOS : Mon côté rancunier me donne le sentiment suivant (il tape sur la table) : Yes, et maintenant, c'est à vous ! C'est le moment que j'attendais. La CAN 2019 se déroule au Cameroun. Tu y participeras peut-être avec un autre pays ? BROOS : J'avais un défi magnifique : je voulais gagner la CAN une seconde fois avec le Cameroun. Je m'en faisais une joie. Je regrette que ça n'arrive peut-être pas. Car pendant deux ans, Sven Vandenbroeck, mon adjoint belge, et moi, avons toujours fait nos valises avec plaisir pour rejoindre le Cameroun. On avait presque formé une famille avec le noyau et l'entourage. Je le remarque aux réactions que je reçois. Mon chauffeur m'envoie un message trois fois par semaine : " le ministre n'a pas encore signé coach. " Juste après la CAN, on t'a associé à l'Afrique du Sud. BROOS : Oui. Gino Laureyssen, un Belge qui réside en Afrique du Sud, m'a téléphoné pour me demander si le poste de sélectionneur d'Afrique du Sud m'intéressait. J'ai répondu : " Oui mais je suis sous contrat chez un autre manager. " Ce n'était pas un problème : " Nous travaillerons ensemble ", a-t-il assuré. Peu après, un ami qui vit en Afrique du Sud m'a envoyé un message : Skype ? Urgent ! Il m'a dit : " Le journal écrit que ton manager, Gino Laureyssen, demande 25 % de commission sur ton contrat. " J'ai également discuté avec le Ghana, qui a finalement préféré un entraîneur local. Après la CAN, les gens au Cameroun m'ont d'ailleurs dit : " Partez car la misère va commencer. " De fait.